‹ De la solidarite moraleChapitre 19 sur 100 · PREMIÈRE ÉDUCATION : LA NOURRICE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉDUCATION : LA NOURRICE

retrouver chez leurs enfants^ nourris exclusivement de lait de chèvre ou de lait de vache, les traits de caractère, si je puis ainsi parler, vulgairement attribués à ces animaux : mobilité et pétulance dans le premier cas, patience et douceur dans le second. Contre cette illusion, née d'une association d'idées puérile et grossière, Tes faits protestent non moins que la théorie.

Mais si l'action de la nourrice n'est pas celle que croit le vulgaire, elle est infiniment plus grande et plus durable que ne le pensent généralement les personnes éclairées. A peu près sans influence morale en tant qu'elle alimente l'enfant, la nourrice contribue plus qu'on ne peut le dire, à déterminer son caractère, en tant qu'elle forme ses premières associations d'idées, lui donne ou lui laisse prendre toutes ses plus profondes habitudes. Voilà la vraie raison, du moins la principale, pourquoi c'est un devoir aux mères de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Ce serait seulement leur intérêt propre, et plutôt l'accomplissement hygiénique d'une fonction naturelle qu'une obligation de conscience, s'il ne s'agissait que de donner l'aliment; mais nourrir un enfant, c'est déjà l'élever. La personne qui lui donne le sein est, par la force des choses, son premier « gouverneur » : elle lui donne l'éducation initiale, la plus efficace de beaucoup, vu la plasticité de l'enfance.

Consciente ou non de la part des personnes qui la donnent, cette première éducation ne se fait pas, en somme, par d'autres procédés que l'éducation ultérieure, à laquelle présideront les parents et les maîtres. Favoriser certaines tendances et en réprimer d'autres, accoutumer l'enfant à sentir, à juger, à se comporter de telle manière, non de telle autre, voilà dans tous les cas

la tâche de] ceux qui dirigent son développement. S'il est un âge où ce développement s'opère d'une façon plus visible, où par suite il est d'usage d'y veiller plus particulièrement, en réalité il commence à la naissance, et nul ne peut dire quand il s'achève.

Notre caractère passe pour formé quand nous arrivons à l'âge adulte; il ne cesse pourtant pas alors d'être modifiable, pas plus que notre esprit d'être susceptible d'acquérir. Parfois la vieillesse même est perfectible encore. S'il y a des exemples d'un arrêt définitif des facultés, immobilisées de bonne heure et comme figées subitement, ce sont des cas exceptionnels et morbides. Le malheureux ainsi frappé d'immobilité mentale tombe dans l'idiotie. Pour Ihomme sain d'esprit, l'éducation n'est pour ainsi dire jamais achevée, car son développement n'est jamais clos. Seulement, à partir d'un certain âge, qui varie avec les individus et les circonstances, chacun devient à soi-même son propre directeur, assume la responsabilité ou exclusive ou principale de ses actes. Dès ce moment, l'éducation proprement dite a pris fin. Sous peine de faire violence à la langue, il faut donc avec tout le monde reconnaître à l'éducation un terme, quoique difficile à fixer; mais il est impossible à qui en comprend bien l'essence d'admettre qu'elle commence seulement à l'âge et dans les conditions où l'opinion vulgaire la fait commencer.

En effet, ce mot d'un sens si vaste, qui s'applique non seulement à l'homme, mais aux animaux et aux plantes mêmes, qui désigne à la fois tous les procédés employés pour conduire un être vivant dans sa croissance physique, intellectuelle et morale, ce mot d'une si grande compréhension, est souvent restreint d'une manière

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abusive au point de n'être plus pris que comme synonyme d'instruction.

Assurément une instruction solide, c'est-à-dire une grande somme de connaissances, un esprit cultivé, orné, un goût fin, l'habitude du raisonnement et de l'analyse, beaucoup de lecture, en un mot tout ce qui fortifie et agrandit l'intelligence, entre de plein droit et figure au premier chef au nombre des fins de l'éducation. Alors même que l'éducateur vise surtout à un but pratique, soit moral, soit même simplement technique, il ne peut qu'attacher un grand prix à la culture intellectuelle. La raison en est que, en toutes choses, la pratique demande quelques lumières, et que le plus sûr, pour marcher droit, est de voir clair.

C'est cette importance capitale de la formation de l'esprit, dans le développement total d'un être dont le caractère spécifique est de penser, qui nous explique la tendance générale à faire consister dans la seule instruction réducation presque tout entière, dès lors considérée comme commençant et finissant avec les études et se faisant dans les écoles.

Cette fâcheuse manière de voir n'est pas seulement celle du vulgaire ; nous la trouvons aussi, raisonnée et adoptée après examen, dans l'étude la plus récente sur la matière, œuvre d'un philosophe en renom (1), Dans sa tentative pour déduire des lois de la psychologie les règles de l'éducation, et donner à celle-ci de la sorte une base vraiment scientifique, M. A. Bain nous avertit

(1) Educalionas a science, hy A. Bain, dans Mind, January, 1877, July 1877, etc. Ces articles ont été depuis réunis en un volume, traduit en français pour la Bibliothèque scientifique internationale : La science de l'éducation. Paris, 1879.

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expressément qu'il n'a en vue que la tâche du maître, teacher, et le travail scolaire, the ivork of the school. En effet, il s'attache avant tout à montrer comment peuvent être mises à profit pour l'enseignement les données de la physiologie cérébrale et la théorie psychologique des opérations mentales. Lui-même, toutefois, ne peut s'en tenir là. Après avoir montré comment et à, quelles conditions Tintelligence acquiert ou apprend, retient, invente et compose, il ne peut s'empêcher de consacrer au moins quelques pages à ce qu'il appelle <.< la culture des émotions » et Féducation de la volonté. Il est vrai que, là encore, il ne trouve guère en jeu que les lois générales qui président à toute notre vie intérieure (lois de l'association des idées et lois de Thabitude), en quoi nous sommes de son avis; mais était-ce une raison pour enfermer dans les murs de Técole, restreindre à la durée des études et attribuer au seul instituteur l'œuvre si complexe et si grave de Téducation ? Oui, tout revient à former les habitudes de Tenfant, habitudes d'esprit, habitudes de cœur, habitudes de conduite; mais qui ne sait que l'homme vaut par le cœur et le caractère encore plus que par l'esprit ? Et qui niera que le caractère et le cœur, disons plus, Fesprit même, commencent à se former en dehors de Fécole, longtemps avant Fâge des études, sous d'autres influences que celle des professeurs ?

Nous tenons énergiquement, littéralement, pour l'éducation dès la mamelle et par la nourrice, et cela en prenant le mot dans la même acception que M. Bain lui-même; à phis forte raison si on le prend dans un sens plus large, comme l'ont fait tant d'auteurs de grande autorité, dont il cite et critique les définitions.

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