PREMIÈRE ÉDUCATION
montrent les statistiques judiciaires, autant du moins qu'on peut s'en rapporter à ce moyen de recherche, excellent, mais d'un maniement bien délicat. Pour donner des résultats exacts, la statistique en général demanderait des informations plus nombreuses et plus minutieuses que celles qu'on a coutume de recueillir; et la statistique morale est d'une difficulté particulière. Mais il n'importe : même tout imparfaite, elle est pleine d'enseignements; et si elle n'implique point négation de la liberté, elle nous apprend, à n'en pas douter, que l'influence du milieu s'impose à la liberté et la limite.
Après cette influence du milieu physique sur notre développement moral, il faut considérer l'action p us profonde d'un autre ordre de causes, qui contribuent plus directement à changer l'équilibre de nos tendances héréditaires, en exaltant les unes, en comprimant les autres. Telle est avant tout la première éducation. Quelque eflbrt que l'on fasse pour étudier l'individu isolément, il est clair qu'on ne peut retracer la croissance de l'enfant en faisant abstraction de ses rapports avec les personnes qui relèvent et sans lesquelles il ne saurait subsister.
S'il fallait en croire un écrivain contemporain dont l'ouvrage, oublié aujourd'hui, a fait du bruit il y a quelque vingt ans (1), ce n'est pas seulement au berceau que commencerait l'éducation, mais avant la naissance même et, pour ainsi dire, dès la conception. Je ne puis que mentionner ici cette opinion, sur laquelle je ne suis pas en mesure de me prononcer. Elle n'est en elle-
(!) De Frarière, Éducation antérieure : Influences maternelles pendant la gestation sur les ]irédispositions morales et intelkcluelles des enHnts.
même ni absurde ni même invraisemblable. Peut-être eût-elle obtenu plus d'attention de la part des savants, si Tauteur n'eût accompagné de commentaires souvent confus et singulièrement peu scientifiques les faits vraiment curieux qu'il alllègue.
En ces obscures matières, où presque tout nous est encore inconnu, il ne faut nier ou affirmer qu'avec une extrême réserve. L'enfant durant la gestation participe étroitement à la vie de sa mère, reçoit, cela est certain, le contre-coup des impressions fortes qu'elle éprouve. Il n'est donc nullement impossible à priori que les émotions dominantes de lanière, ses sentiments vifs de toute sorte, ses habitudes morales, au même titre que toute autre disposition générale et profonde intéressant son système nerveux, retentissent de quelque manière sur la constitution de l'enfant alors en voie de formation, et indirectement sur son caractère (1). C'est même le contraire qui serait surprenant. Mais cette influence très générale a besoin, quoique probable, d'être établie plus rigoureusement qu'elle ne l'est, sur des faits recueillis et contrôlés avec une sévère critique. A plus forte raison est-il téméraire et tout au moins prématuré d'affirmer la transmission directe, pure et simple, des aptitudes particulières, même transitoires, que la mère se donnerait ou développerait en elle d'une manière tout épisodique dans le temps de sa grossesse.
La difficulté sera toujours grande de discerner parmi les dispositions morales de l'enfant (lesquelles d'ailleurs ne se manifestent que tard et déjà un peu altérées) ce qui est dû à l'hérédité proprement dite et ce qui peut
(1) Cf. Malebranche, Recherche de la vérité, liv. H, chap. vu : De la communication qui est entre le cerveau d'une mère et celui de son enfant.
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revenir aux « influences maternelles » de la période intra-utérine. Ces influences ne sont pas nulles, nous le croyons, mais la nature et la portée n'en sont point déterminées. Nous sommes forcés, quant à présent, de les confondre, sous le nom général d'hérédité, avec Tinfluence du père et des ascendants.
On ne peut s'empêcher cependant de reconnaître au passage la valeur morale, sinon scientifique, du livre qui a appelé l'attention sur ce problème. Tant que l'opinion de M. de Frarière n'a pas été démontrée fausse, il y a tout avantage à la tenir pour vraie. Elle sera rectifiée et grandement modifiée, je n'en doute pas, quand elle occupera sérieusement les physiologistes; mais il est à croire qu'il en restera quelque chose. Or, si peu qu'il en reste, ce peu méritera toute l'attention des moralistes. Il suffit que cette doctrine ne soit pas absurde, qu'elle puisse tôt ou tard être partiellement confirmée, pour que dès à présent elle ait droit à quelque attention. Toute femme devrait s'en pénétrer et, du jour où elle a l'espoir d'être mère, redoubler de vigilance morale, comme si le fruit qu'elle porte devait bénéficier des mérites qu'elle se donne, ou, au contraire, porter la marque et subir la peine des désordres qu'elle se permet. Cette croyance salutaire, fût -elle fausse, servirait au moins au perfectionnement de la mère, en lui faisant sentir plus tôt et plus vivement la gravité de son rôle (1).
(1) Comme je m'y attendais, ces considérations n'ont pas manqué de faire sourire certains critiques, d'ailleurs bienveillants (Voir notamment le très bon compte rendu de cet ouvrage par M. V. Brochard dans \d Revue philosophique). J'avoue, en effet, qu'elles s'éloignent fort de celles qui ont cours dans notre piiilosopbie classique et ont coutume d'élre portées en Surbonne. Mais pourquoi aurais- je éliminé une question qui tient si étroitement à mon sujet? Il était, ce
Quoi qu'il faille penser de cette « éducation antérieure »;, l'éducation proprement dite commence au berceau. Après l'hérédité, rien ne contribue plus à nous faire ce que nous sommes. « Je trouve, dit Montaigne, que nos plus grands vices prennent leur ply dès nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices . » Cette parole profonde doit être, j'oserais le dire, prise au pied de la lettre.
Il ne faudrait pas toutefois donner dans le préjugé populaire qui attribue à la nourrice le pouvoir de transmettre par l'allaitement ses qualités et ses défauts. Les médecins nient expressément cette prétendue influence du lait comme véhicule des aptitudes morales. Tout ce qu'ils accordent, c'est que le lait, aliment longtemps unique de l'enfant, agit à ce titre sur sa complexion générale et sa santé. Comme la nutrition plus ou moins par lui ;e et l'état nerveux qui en résulte ne sont pas sans action sur le caractère, on peut admettre si l'on veut que, d'une manière très générale et très indirecte, le moral de l'enfant pourra finir par se ressentir de la vertu ou de la pauvreté du lait qu'il tette. Mais ce qui ne mérite aucun crédit, c'est l'opinion selon laquelle le lait d'une nourrice capricieuse, méchante, voleuse, dissimulée, suffirait à donner précisément ses travers ou ses vices à l'enfant qu'elle allaite. Quelques personnes même vont plus loin encore dans cette voie, et veulent
semble, difficile de l'indKiuer plus discrètement que je ne l'ai fait. La philosophie est-elle donc condamnée à ne vivre que de dialectique, et ne peut-elle sans déchoir se rapprocher de la nature, s'intéresser aux faits physiologiques, surtout quand ils ont cette portée morale? Malebranche ne les déilaignait pas. Serait-ce un mal si une femme, une seule, était amenée par les indications qui précèdent à réfléchir plus lot et plus sérieusement à l'éducation de ses enfants et à la regarder comme son affaire propre, au lieu de compter exclusivement pour cela sur l'internat, les maîtres et les penaums?