PRINCIPALES CRISES MORALES : LE MARIAGE
tout entier. Mais cela n'est donné, en fait, qu'à un petit nombre; la grande majorité se laisse prendre à son insu dans des engrenages.
La crise du mariage est une nouvelle occasion, et plus grave encore, d'engager bien ou mal notre lendemain. Abstraction faite de son influence particulière, variable selon la viileur de la personne à laquelle il nous lie et du milieu où il nous introduit, le mariage vaut par luimême. Il a dans la vie individuelle (autant qu'on peut la considérer à part, quand il s'agit d'un acte essentiellement social) des effets jusqu'à un certain point indépendants de sa valeur comme association entre personnes déterminées (1). Toutes choses égales, il y a avantage moral à ce qu'il ait lieu de bonne heure, péril à ce qu'il soit différé. La statistique ici est instructive (2). Elle montre que le mariage, dès qu'il est dans le vœu de la nature et que notre condition nous le permet (3), est tutélaire de la moralité comme de la vie. La « criminalité y>, aussi bien que la « mortalité » des « époux », est très notablement inférieure à celle des célibataires. Et l'union conjugale est si bien la cause principale, sinon unique, de ce phénomène, qu'il cesse aussitôt qu'elle prend fin. Le veuvage, surtout le veuvage sans enfants, est, à tout âge, plus défavorable encore que le célibat à la santé morale et physique. Je n'ignore pas que ces propositions ont été soumises par M. Her-
(1) Il en sera de nouveau question, à ce point de vue, dans la seconde partie de ce travail. Infrà, Solidarité domestiqxte, 2e partie.
(2) Voir, dans V Encyclopédie des sciencen médtcn^es l'article Mariage parle l)f B^riillon; voir aussi les Cartes et les Tableaux du même auteur : Démogralihin fiijurée de la France.
(3) En moyenne, de vingt à vingt-cinq ans pour les hommes, suivant le D' Hertillon ; loc. cilat.
bert Spencer à une critique serrée et ingénieuse, mais j'avoue que les objections de ce philosophe, si elles corrigent utilement les conclusions excessives qu'on voudrait tirer des chiffres allégués, m'ont toujours paru n'infirmer en rien le fait général que ces chiffres révèlent.
Sans soumettre à une longue analyse un fait si complexe, on n'hésitera pas sans doute à l'expliquer par cette raison générale : que la vie domestique régulière, déjà la marque d'une nature relativement saine, est éminemment propre n produire, par l'exercice normal de toute les facultés, l'heureux équilibre de l'âme. Si quelque chose provoque presque infailliblement l'éclosion des affections généreuses, l'éveil de l'intelligence, l'effort réglé et soutenu de la volonté, le sentiment de la responsabilité, c'est la dignité de chef de famille (i).
Si le mariage est d'une telle importance morale, comme la personne est adulte quand vient le temps de prendre parti sur ce point, c'est à chacun de comprendre qu'en aucune autre occasion, il n'engage au même degré son avenir moral. Mais, comme aussi la chose ne dépend jamais absolument de nous seuls, tous ceux de qui elle dépend à quelque degré, qui de près ou de loin, d'une manière ou de l'autre, la préparent ou l'empêchent, doivent mesurer leur responsabilité. Que sera-ce quand, cessant de considérer la vie purement individuelle, nous ferons entrer en ligne de compte les suites lointaines et les conséquences sociales du mariage?
(I) Les bons effets moraux sont plus sùrs et plus visibles à mesure que la famille se complète. Le mariage sans enfant» n'a pas, à beaucoup près, les mêmes avantages que la paternité.