IMUNCIPALES CRISES MORALES : LA PUBERTÉ
resserrent sur elle à mesure qu'elle lutte moins. Un moment vient où elle ne lutte plus du tout : les quelques efforts qu'elle tentait d'abord, elle n'a plus môme la force de les faire. Avec la confiance en soi, on perd le respect de soi. Chaque faute nouvelle reste ou revient dans la mémoire, à la fois comme une tentation de plus pour la volonté et comme une preuve de plus de sa faiblesse. Il lui faudrait plus de force pour résister, et elle en a moins, car elle est de plus en plus découragée, humiliée, désabusée sur son pouvoir de résistance. Parfois, même ce qu'on a de conscience et de scrupules conspire à la fin avec notre faiblesse. On s'est engagé en des liaisons dont la rupture, plus que jamais obligatoire, n'est plus possible sans dureté. De bonne foi (car ce n'est pas toujours un sophisme), on se donne cette raison pour ne pas revenir au bien, qu'on ne le pourrait plus sans faire quelque mal.
Heureusement, les mêmes lois psychologiques qui punissent de la sorte, en les rendant peu à peu irrémédiables, les faiblesses de la volonté, tendent aussi, je lai fait voir, à récompenser, en les rendant de moins en moins pénibles, tous les efforts qu'elle fait pour prendre et garder le commandement. Ce n'est jamais peine perdue de faire acte d'énergie morale, surtout à Tùge décisif où d'enfant Ton devient homme. On se sait gré à soi-même de la moindre victoire, et il en reste un souvenir réconfortant. Il en est des jeunes volontés comme des jeunes troupes, qui deviennent solides au feu pour quelque affaire heureuse où elles ont appris à se prendre en estime. L'habitude d'être content de soi est une grande force; elle nous rend répugnante et presque impossible la seule pensée de certaines chutes. Aussi, chaque lois
que la volonté s'affirme et se fait obéir est-ce double gain pour la moralité : le caractère se trempe et s'affermit pour la lutte; et la lutte en même temps devient moins nécessaire. Le cœur et Tesprit s'habituent à rester d'eux-mêmes dans l'ordre, à mesure que la volonté shabitue à les y tenir.
Peu après cette grande crise de la puberté vient le choix d'une carrière, pour ceux du moins qui ont à faire ce choix, car pour beaucoup « le hasard en dispose (1) ». Rien de plus profond que ce mot de Pascal : « La chose la plus importante à toute la vie, c'est le choix du métier (2). )) Qu'on le fasse soi-même, ou que d'autres le fassent pour nous, ou qu'il soit tout déterminé par notre naissance, notre condition, nos liens de toutes sortes, ce choix décide en grande partie de ce que nous vaudrons. Je sais bien que la réciproque est vraie aussi, qu'à toute besogne on montre ce qu'on vaut. Tel était doué pour faire bien sa tâche, quelle qu'elle fût, et eût été homme de bien dans n'importe quelle situation; d'autres sont pareils à ces soldats dont Napoléon disait : « Habillez-les comme vous voudrez, ils fuiront toujours. » Il n'en est pas moins vrai qu'en entrant dans une carrière plutôt que dans une autre, on engage sa liberté; on détermine plus qu'on ne le croit son avenir moral avec son avenir temporel. Car on ne quitte guère une voie une fois prise; or, chaque profession a ses exigences, ses usages, ses préjugés, qu'on épouse presque nécessairement, qu'on ne discute bientôt plus, même quand on les a d'abord subis à contre-cœur. Le plus
(1) Pascal, Havet, 2* cdit., t. I, p. 36, il) Ibid.
PaiNCIPALES CRISES MORALES : LE CHOIX DU MÉTIEU. 157
souvent, d'ailleurs, on songe d'autant moins à y résister, que, dans le choix même de la profession, c'est à des sentiments analogues qu'on a cédé.
Tout métier consiste essentiellement dans un exercice déterminé de l'activité, dans un ensemble d'habitudes : habitudes pratiques avant tout, mais inséparables, ou peu s'en faut, de certains sentiments correspondants, de certaines manières de juger. Notre métier nous façonne donc à mesure que nous l'exerçons. S'il se ressent de nos qualités et de nos défauts, à son tour, il nous améliore ou nous gâte. Nous l'avons pris un peu parce que nous avions telles inclinations, telles aptitudes mentales, telles façons préférées d'agir; mais inversement, il nous impose presque, un peu plus tôt, un peu plus tard, avec tels actes déterminés, telles manières de voir et de sentir. Que ne faudrait-il pas d'énergie personnelle pour se maintenir entièrement libre de toutes les passions et préventions professionnelles ! Ce qu'on appelle espi-it de corps n'est, comme l'esprit de caste, qu'un ensemble d'opinions (souvent fausses) et de tendances (souvent injustes), presque nécessairement communes aux personnes placées dans les mêmes conditions dévie et vouées aux mômes occupations.
Les biographes de Ch. Fourier (1) racontent qu'il prit en aversion le commerce, par dégoût des petits mensonges qu'il entendait sans cesse et dont on voulait le faire complice dans la boutique de son père. Qui ne sait que ces mensonges sont généralement regardés comme nécessaires et permis dans les transactions commerciales ^ Ce n'est pas qu'ils le soient en efiet, et nombre
(1) V. L. Reybaud : Étude sur les réformateurs ou socialisles modcryies, t. I, p. 168.
de commerçants ont la fierté de se les interdire, sans préjudice pour leurs intérêts; mais à l'ordinaire, les gens de commerce, c'est chose notoire, ne se croient pas tenus en affaires à la stricte véracité, et ne l'exigent ni ne l'attendent les uns des autres. Jouer au plus fin est pour eux une sorte de nécessité admise, à laquelle on se conforme sans scrupules. On avouera pourtant qu'elle ne saurait aller sans quelque amoindrissement moral.
Chaque profession de même, plus ou moins, a ses vices propres, plus difficiles à éviter, ses vertus habituelles, qu'elle demande ou qu'elle donne. On conçoit mal un officier lâche : ou ils sont braves d'abord, ou ils le deviennent. Mais ne faut-il pas qu'ils soient trois fois modestes et pacifiques, par nature ou par raison, pour rester tels dans la vie militaire? « Le métier d'agriculteur, a-t-on dit, rend patient (1) »; mais il ne dispose iifuère aux vertus i2;uerrières.
En un mot, notre éducation se continue dans l'âge mûr, et notre profession est pour chacun de nous un agent permanent d'éducation. Si elle exerce précisément nos qualités, elle les développe et les fortifie ; si elle contrarie nos tendances mauvaises, elle les corrige : dans les deux cas elle nous amende. Mais que, à l'inverse, elle favorise nos faiblesses ou nos vices, qu'elle laisse dormir ou comprime nos meilleurs penchants, des deux manières elle nous amoindrit. Il est vrai qu'on peut, étant averti, réagir contre ces « nécessités de métier » : s'en défendre est, en chaque condition, le devoir même, car qui veut être un homme, doit tâcher avant tout de se posséder toujours et de s'appartenir
(1) Général Farre, Mémoire sur la reforme militaire.