‹ De la solidarite moraleChapitre 59 sur 100 · CONCLUSION. — INDUCTIONS MÉTAPHYSIQUES · texte numérisé non relu

CONCLUSION. — INDUCTIONS MÉTAPHYSIQUES

séquences. ]\iais la première condition pour mettre au service de Tidéal une bonne volonté active et efllcace, c'est d'être convaincu que l'idéal n'est pas une chimère. L'étude de la solidarité morale peut nous rassurer sur ce point. Le monde moral pas plus que l'autre n'est livré au hasard et à l'absurde. L'enchaînement des causes et des effets y est aussi certain, mais il n'est point un obstacle à notre marche vers les fins que la raison nous assigne. Le mécanisme des choses nous est apparu, là comme partout, pénétré de raison. Là aussi, l'ordre des causes efficientes et Tordre des fins sont parallèles; le règne de la « nature » et le règne de la « grâce » coïncident, selon la belle parole de Leibnitz.

« Prœmiaque et pœnœ nascuntur ab actibus ipsis » (1).

Compter sur la grâce seule pour l'accomplissement de nos fins morales, et ne pas aviser aux moyens pratiques d'y pourvoir, c'est, au témoignage de Nicole, ce que les théologiens appellent tenter Dieu. « Tenter Dieu, c'est se soustraire à sa sagesse... Ce péché consiste à se retirer de l'ordre de Dieu^ en prétendant le faire agir à nptre fantaisie par miracle, et en négligeant la suite des moyens auxquels il attache ordinairement les effets de sa puissance divine. » Cette suite de moyens, ce sont les lois de la nature en général et de notre nature en particulier. Aux personnes qui nous accuseraient d'aboutir dans cette étude à des conclusions bien austères, et qui voudraient opposer à la prudence étroite, commandée selon nous par la solidarité, l'heureuse insouciance que donne la foi, nous ne saurions mieux répondre que par cette belle page du moraliste de Fort-Royal,

(1) Leibnilz, Op., l. Y, p. 31, 35. — Ed. uiens, Genève, 1778.

qu'on n'accusera pas apparemment de tiédeur théologique. « La sagesse divine s'étant rabaissée à couvrir ordinairement son opération par des moyens humains, il est juste que les hommes s'assujettissent à ces moyens ; et c'est un extrême orgueil à eux de les négliger, et de prétendre forcer Dieu d'agir de cette manière extraordinaire dont il ne nous a pas rendus capables de pénétrer les principes. C'est là ce qu'on appelle proprement tenter Dieu, comme Jésus-Christ nous l'apprend dans l'Evangile : car le diable le pressant de se jeter du temple en bas, en lui alléguant qu'il est écrit que Dieu a commandé à ses anges de soutenir le juste et de l'empêcher de se blesser contre les pierres, Jésus-Christ le repoussa en lui disant : Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu, — supposant que ce serait tenter Dieu, que de prétendre qu'il dût faire soutenir par ses- anges un juste qui se serait exposé témérairement à ce danger, en quittant la voie commune, qui consiste à l'éviter « (1).

En un mot, il n'est pas de foi qui dispense le sage d'être vigilant et sévère à lui-même : si nous voulons la fin, le commencement de la sagesse est de vouloir les moyens.

Les lois de la nature ne se chargent pas toutes seules de faire l'homme bon et heureux, mais elles lui permettent de le devenir. Si elles n'enfantent pas nécessairement la moralité, elles sont prêtes à lui venir en aide; si elles ne dispensent pas du bon vouloir, elles s'en emparent et le font fructifier. Faisons notre devoir et fions-nous à elles pour le reste.

(1) Nicole, Des diverses manières de tenter Dieu. EiJit. de Sacy.

The R. W.B.Jackson Library OISE

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