CONCLUSION. — INDUCTIONS MI^TA PHYSIQUES
plasticité pour subsister s'umenderait; le reste, incapable de se réformer, succomberait, par impuissance de s'adapter à de nouvelles conditions d'existence.
De même, on n'est pas en droit de jeter sur cette conception idéale, d'une humanité enfin unie et pacifiée, le discrédit qui s'attache avec raison au cosmopolitisme. Il n'est nullement nécessaire que l'humanité absorbe jamais les groupes restreints, la famille et la patrie. Les petites sociétés subsisteront au sein de la grande aussi longtemps qu'elles répondront au vœu de la nature : et loin que l'harmonie générale ait à souifrir de ces affections particulières, elle n'en sera que plus assurée ; car, de même que la famille est la pépinière des citoyens, la cité sera sans doute toujours la meilleure école des hommes pour l'apprentissage des droits et des devoirs.
Mais, la satisfaction de travailler à cette œuvre sans fin sera-t-elle la seule récompense des individus pour la vertu qu'on leur demande? Ce n'est pas seulement, dira-t-on, notre nature égoïste, c'est la justice même qui exige d'autres sanctions; car, si la pensée de préparer à nos descendants un lointain avenir de sagesse et de bonheur peut, à la rigueur, suffire à quelques âmes choisies, l'immense majorité des consciences ne sauraient se contenter de cet adage des naturalistes : « La nature fait tout pour l'espèce, rien pour l'individu. » Et surtout n'est-il pas admissible que les pires de nous n'encourent d'autre châtiment, par leurs fautes, que le chagrin de semer la honte et la misère pour leur descendance.
puisque c'est un chagrin qu'ils ne sentent point, et auquel l'excès même de leur immoralité les rend de plus en plus indifférents?
En effet, la solidarité ne change rien à la question des peines et des récompenses dues à l'individu. On a déjà vu plus haut que, loin d'ébranler le fondement des sanctions temporelles, la solidarité les fait paraître plus nécessaires et les exige plus énergiques. De même, elle n'affaiblit en rien notre besoin d'une infaillible justice distributive, ce besoin au nom duquel Kant réclamait rimmortalité individuelle et l'existence de Dieu, comme postulats de la raison pratique (1).
De ce que l'humanité, considérée comme un tout, a sa fin, il ne s'ensuit nullement que chaque individu n'ait pas la sienne. Au contraire, la fin de l'espèce par hypothèse, ne sera atteinte que le jour oii toutes les fins particulières le seront, et ce jour ne viendra que si, dans le cours des siècles, assez de personnes travaillent à le préparer. Or, il y a pour chacun de nous un seul moyen sûr de concourir à cette œuvre : c'est de nous rendre nousmême avant tout le plus parfait possible. La vie individuelle, loin de perdre rien de son prix dans cette con-
(l)Siir la question de l'immortalité, les vues du Criticisme contemporain semblent différer un peu de celles de Kant. M. Renouvier, tout en avouant qu'on « ne peut guère espérer sortir de la pure i^'uorance en ces matières, » paraît incliner vers la croyance à « l'immortalité conditionnelle. » Cette (loctriDf, que M. Pelavel-OHif soutient être celle de l'Ecriture {Le sentier de la vie et la route delà mort, ou l'immortalité conditionnelle d'après l'Évangile, Genève, 1878), consistée envisager « la conservation de la personne humaine après la mort » comme « un fait simplement possible, à espérer, et dont la réalisation dépend, pour les différentes personnes, de certaines conditions que ces personnes peuvent remplir ou ne pas remplir dans leur vie présente... » (( L'immortalité est le privilège du juste... La mort est le salaire du péché. » La Critique philosophique, vii« année, p. 174 et suivantes, ^17 et suivantes.
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ception des choses, prend donc un sens plus déterminé. Tour n'être pas un épisode isolé, mais bien une partie dans un grand tout, elle n'apparaît que plus importante, car nul n'a le droit de faire bon marché de sa propre destinée, dès qu'elle intéresse toute l'espèce. Et la raison postule d'autant plus que chacun ait à rendre compte de ce qu'il aura fait pour Tœuvre commune, à proportion de ses forces et de ses lumières (1). — Mais on n'a pointa discuter ici ces problèmes métaphysiques. Il est pourtant un grand débat, métaphysique aussi, mais en même temps de la plus haute importance pratique, dans lequel l'étude de la solidarité morale nous met directement en mesure de prendre parti. Que penser de la condition de l'homme en ce monde? Quel jugement porter sur la destinée que nous font les lois de la nature ? La vérité sur ce point n'est pas dans la doctrine tragique des pessimistes nos contemporains [2] ; mais elle n'est pas non plus dans le genre d'optimisme qu'on a coutume de leur opposer. Grande est la part du mal dans l'humanité, telle qu'elle est présentement. Nous ne sommes, tant s'en faut, ni aussi bons que nous devrions, ni aussi heureux que nous voudrions l'être. On pourrait même tirer de la théorie de la solidarité plus d'un trait à ajouter au sombre tableau que le pessimisme fait de
(l)La Bible, où la solidarité est affirmée à chaque page, ne proclame pas moins haut la responsabilité personnelle : « Chacun mourra pour son iniquité; tout homme qui mangera du raisin vert, ses dents en seront agacées. » Jérémie, XXXI, 30.
(2) Les principaux sont Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung. 1. 1, liv. IV ; de Hartmann, Philosophie de l'Inconscient, trad. française, par D. Nolen, t. II; Bahnsen, Das Tragische als Wellgesetz... — Voir pour l'exposition et la critique du pessimisme, Caro. Le Pessimisme au xix' siècle, Léopardi, Schopenhauer, Hartmann, 1878. Voir aussi Pessimism, a history and a criticism, par James Sully : Ce dernier auteur conclut au méliorismej conclusion assez voisine de celle que nous allons nous-même adopter. H. MARioN. Solidarité. 23
notre sort, puisque tous, plus ou moins, nous portons le poids de fautes que nous n'avons pas commises^ et puisque rien en ce monde ne dépend absolument de nous seuls, pas même l'usage de notre liberté. Mais ce que les pessimistes oublient, c'est que nos misères sont toujours en partie notre œuvre, que l'homme souvent se crée à lui-même les fatalités dont il se plaint, que le mal enfin n'est pas invincible, et que le remède est entre nos mains.
Notre espèce n'est vouée ni au bien ni au mal nécessairement; elle est ce qu'elle se fait, et elle aura le sort qu'elle méritera. Le progrès jusqu'ici ne s'est pas fait de lui- môme; il ne continuera pas non plus par la seule force des choses; mais il doit nous suffire qu'il soit possible. Notre tâche est d'y travailler. Pas un effort vers cette fin n'est perdu ; toutes nos moindres actions ou servent a cette œuvre, ou la compromettent : comment donc la vie serait-elle sans intérêt et sans but? A voir le but où il est et à prendre la vie comme il faut, c'est l'optimisme qui est le vrai : non cet optimisme béat, toujours également satisfait, qui nie les tristesses de la réalité, comme si déjà tout était pour le mieux; encore moins cet optimisme immoral, qui consiste à tout excuser parce que tout s'explique, et à trouver bon tout ce qui arrive; mais un optimisme agissant, militant, fait d'ardeur à vouloir le mieux et d'obstination à croire qu'on ne le veut jamais en vain.
Il faut bien que l'idéal où nous aspirons soit réalisable, puisque le préparer est obligatoire. Ce qui doit être peut être. Sans doute, cette conviction même n'est pas nécessaire pour l'action ; car l'avenir fût-il encore plus obscur, le devoir n'eu serait pas moins clair: il faudrait encore vouloir le mieux, peu importent les con-