SOTS
Vous concevez ; que, Descartes, niant explicitement la souveraineté du peuple, et implicitement la souveraineté de droit divin, qu'il n'avait pas le courage ne nier ouvertement; vous concevez, dis-je : que, Descartes devait professer : la nécessité de la sou* veraineté de la science. En voici la preuve, un peu entortillée, il est vrai ; comme, cela doit être chez un homme qui a peur ; mais, nous la désen tortillerons.
— « Il n'y a, dit-il, que deux voies ouvertes à rhomme pour arriver h une coDiioissance certainb de la vérité : l'intuition évidente, et la déduction nécessaire. »
(Règles pour la direction de l'esprit,)
— Par intuition évidente^ Descartes comprend, ou tout au moins doit comprendre : le point de départ du raisonnement d'ordre moral, qui doit être incontestahky c'est-à-dire réellement scientifique. Ce point de départ en effet, sous peine de ne pas être scientifique, doit être: non de sentiment, non d'opinion, comme paraîtrait le faire croire le mot intuition; mais un résultat de raisonnement : dont le point de départ a été la vérité hypothétique; et la conclusion la véjitô-rfemontrée. Puis, par déduction nécessaire ou réelle^ Descartes comprend : T enchaînement des raisonnements par identités; et non par analogies.
D'après ce qui précède, sur ^nécessité de l'incontestabilité scientifique, Descartes devait êtr^l^ plusradi-
380 DB LA SOUYERi^INETlf.
cal des philosophes ; radical même au point de considérer : tout ce qui a été accepté comme science, avant luij pour de véritables billevesées. C'est aussi ce qu'il était. En voici la preuve :
■— - « Si TOUS Toales^ dit-il, retirer quelque fruit de cet entretien, il faut que vous me prêtiez toute voire attention, et que vous me laissiez converser avec Polyandre, afin que je puisse, en commençant, RÉNYiasm TOUTB LA sciBNCB ACQUISE. En cfTet^ comme elle ne suffit pas à le satiS' faire, elle ne peut être que mauvaise. Et je la compare à un édifice mal construit f dont les fondements ne sont pas assez solides. »
— Est-ce assez clair? L'ignorante sociale est-elle assez explicitement proclamée? Maintenant, écoutez, amateurs poltrons d'améliorations progressives; écoutez un philosophe ; tout au moins aussi poltron que vous.
— « Je ne sais pas^ dit-il^ de meilleur rentre que de le démolir et de le renverser de fond en comble... »
— Le démolir et le renverser de fond en comble I Entendez-vous ? poltrons 1 Poltrons, je vous le répète!
— « ...pour en élever un nouveau, » continue Descartes. »
— Allons , intjuisition nouvelle 1 Courez sus sur Descartes, Je vous le dénonce comme un révolutionnaire .
— « Car, continue le Robespierre de la pbilosophie^ je ne veux pas être mis au nombre de ces artisans sans talents, qui ne s'appliquent qu'à
ftBSTAURn de TÎeax ouvrages, parce qu*au fond ils sont incapables d^en achever de neufs. »
{Recherche de la vérité par'les lumières naturelles,)
— Eh bien ! qu'en dites- vous, républicains de la veille ; républicains du lendemain, républicains d'aujourd'hui, modérés ou enragés? Descartes était-il partisan de la souveraineté : soit de droit divin, soit du peuple? Je vous le laisse à décider.
38S BB LA SOimERAINETÉ.
« Dès qu*on se s'entend pas Tan Tantre, on eit étranger l'un à 1 autre. — « Si je n entends poiul, â\i saint Paal (I Cor. xiv, f]}, la force d*aie |>arole, je suis étranger et barbare à celni à qui je parle, et il me Test aussi. »
BossuET, Polit, tirée de l'Écriture sainUf liv. I, art. 2, propos, ii.
— C'est, précisément, ce qu'Ovide avait dit, peu avant saint Paul, à propos du lieu de son exil.
— « Barbarus bic ego sum (dit- il], quia non intelUgor illis. »
— Eh bien 1 ne pas se comprendre Tun l'autre ; être barbares l'un à l'autre ; c'est, être obligé de se compter; pour savoir ce qui est vérité; c'est, se trouver soumis : à la souveraineté de la force brutale ; à la souveraineté du peuple.
— « Toutes les lois, dit encore Bossaet, sont fondées sur la prbmièbb DB TOUTES LES LOIS, qui Bst Celle de la nature, c'est-à-dire »
— Remarquez bien, je vous prie, l'explication : que. Bossue t va donner de la nature, première des lois, base de toutes les lois.
— « ...c'est-à-dire, continue-t-il, sur la droitb raison. )>
— Ainsi, les lois ne sont fondées : ni sur la révéla-' tion chrétienne ; ni sur la révélation juive, ni sur la révélation mahométane ; mais sur la droite raison. Et, comme toute révélation est une loi ; il s'ensuit : que, toute révélation qui n'est point conforme à la droite raison; est une fausse révélation. C'est Bossuet qui l'affirme. Chrétiens I ne l'oubliez pas, je vous prie.
Mais , comment connaît-on la droite raison ? comment la distingue-t-on de la raison de travers ? Est-ce par le nombre, par la force ? Vous verrez : que, rien n'est plus éloigné de la pensée de Bossuet. Il faut en conclure : que, nous ne connaissons pas encore la droite raison ; que, nous sommes ignorants; que, c'est cette ignorance qui nous soumet à la souveraineté des bêtes; et, que pour en sortir, il faut commencer : par, reconnaître sa propre ignorance.
Maintenant, chrétiens de France, qui croyez Bossuet au moins aussi chrétien que M. de Montalembert ; écoutez Bossuet, le prince du christianisme français.
— «Notre ministre (Jurieu) se tourmente en vain, dit-il, à prouver que le prince n*a pas le droit d'opprimer les peuples ni la religion. Car qui a jamais imaginé qu'un tel droit a pu se trouver parmi les hommes, ni qu'il y eût un droit de renverser le d;oitmême, c'est-à-dire upe raison pour agir contre la raison, puisque le droit n*est autre que la raison MÊHE, et la raison la plus certaine, puisque c'est la raison reconnne par le consentement des hommes ? »
[Cinquième avertissement sur les lettres de M, Jurieu, ch. xxxiii.)
— Remarquez-vous, l'embarras de ce malheureux Bossuet I Dans son malheureux scepticisme, il n'ose
384 DE LA SOUVERAlNETli.
baser le droit : sur une révélation; il n'ose non plus le baser : sur la souveraineté du peuple, qu'il sait être la souveraineté des bêtes ; il la base : sur le consentement des hommes ; ce qui, en l'absence de vérité et en présence de l'incompressibilité de l'examen, est bien : ce qu'il y a de plus variable; ou, même de plus introuvable. Tout cela se trouve dans l'expression relative la plus certaine. Cette expression n'ost autre : que , la négation de toute certitude ; c'est-à-dire , quand cette expression n'est point absolue : une déclaration implicite de l'ignorance sociale.
Ce qui va suivre, est beaucoup plus explicite.
— « Notre ministre, dit-il, s* est imaginé que le peuple est natureUe^ ment souverain j ou, pour parler comme lui,- qu'il possède naturellement la souveraineté puisqu'il la donne à qui il lui plaît: or, cela c'est errer dans le principe et ne pas entendre les termes. Car à regarder les hommes comme ils sont naturellement et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que Tanarchie^ c'est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche f sauvage^ où chacun peut tout prétendre et en même ^emps tout contester,,.,» »
— Bossuet aurait dû dire : où, le fort peut tout prétendre ; et, le faible ne rien contester.
-» « ...oii, continue Bossuet, tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous; où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison, la passion qui le transports^... »
— Voilà, le véritable état: sous, la souveraineté du peuple.
-•- « ...où, continue Bossuet , te droit même de la nature demeure ians force, ptnsQUB la raison n'en a point. . • h
i-ji-
— Tel est le véritable état, sous la souveraineté du peuple. 11 est triste d'être obligé : de répéter des choses aussi évidentes ; parce, qu'elles ne sont pas comprises.
-^ ft ...où, par conséquent, continue Bossuet, il n*y a ni propriété, ni domaine, ni bien ni repos assuré, ni, à dire vrai, aucun droit, si ce n*cit celui du plus fort; encore ne sait-on jamais qui ï^eti, pnisqne chacun peut le devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens, y)
— C'est, palpitant de vérité : la conséquence inévitable de la souveraineté du peuple, est un état de révolution continuelle; et, une continuelle révolutionna, pour conséquence nécessaire : tout, ce que Bossuet vient d'établir.
'— € Savoir, continue-t-il, si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état, n ou si quelques peuples y ont été et en quels endroits, ou comment et par quel degré on en est sorti^ il faudroit pour le décider compter Tinfini et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de Thomme. Quoi qu'il en soit, voilà Télat où Ton 8*imagine les trouver avant tout gouvernement. «
— C'est vrai. Et, il n'y a évidemment pour en sortir : que, l'hypothèse de l'anthropomorphisme, socialement imposée comme vérité : tant, que la possibilité de comprimer l'examen, permet d'imposer, socialement, une hypothèse comme vérité ; et, que la découverte de la vérité, rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun : lorsque, l'examen ne peut plus être socialement comprimé. C'est simple, c'est évident, comme un est wn,* et, cependant, cette évidence peut seulement être socîmement admise : lorsqu'une longue
886 DE LÀ SOUVEDÀINETÉ.
anarchie a détruit les préjugés, cataractes des intelligences. Que de millions d'hommes doivent encore mourir aveugles I ! Mais laissons continuer Bossuet.
— « S^imaginer maintenant avec M. Jnrieu, dit-il, clans le peuple, considéré en cet état, une souveraineté, qui est déjà une espèce de gou' vemementy c'est mettre un gouvernement avant tout gouvernement et se contredire soi-même. Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n*y a pas même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles^ encore mal gouvernées et mal assurées ; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuple^ parce qu^un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse, quelque conduite réglée et quelque droit établi ; ce qui n^arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c'est-à-dire de Tanarchie. »
[Cinquième avertissement swr les lettres de M, JurieUj chap. xlix.)
— Tout cela, je ne puis trop le répéter, est clair, évident, incontestable. Mais, remarquez maintenant, où aboutissent, et les meilleurs raisonnements ; et les meilleures conclusions : tant, que l'ignorance sociale n'est point anéantie I D'après ce qui précède , vous allez vous imaginer : que Bossuet est l'ennemi mortel de la souveraineté du peuple. Vous ririez au nez de celui qui viendrait vous affirmer : que, Bossuet est partisan de cette souveraineté. Eh bien! c'est lui qui l'a établie en France. Je vais le prouver; et, le prouver : en peu de lignes.
Tant, que la souveraineté de la science n'existe pas; il n'y a de possible : que, la souveraineté de droit divin; et, que la souveraineté du peuple. Quiconque anéantit la souveraineté de droit divin, sans établir la souveraineté de la science, établiiMflpnc : la souyerai-
DE LA SOUYERAINETÉ. 387
iieté du peuple. Or, Bossuet, par ses libertés de TÉrglise gallicane qu'il a fait promulguer, a détruit la jBouveraineté de droit divin ; et, il n'a point établi la souveraineté delà science. Donc, Bossuet a établi en France : la souveraineté du peuple. Il est vrai : qu'alors, le peuple français ne comptait qu'un seul homme : LE Roi. Mais, les rois n'eurent plus entre eux de sou? vierain : que, la force brutale. Et, du moment que la force brutale règne sur les rois j elle no tarde point à régner sur des peuples ; chez lesquels, chaque indi- 'vidu se considère : comme roi. Dire : que, chaque individu doit être pape et emperieur ; c'est dire : que, chaque individu doit être fou. Quand la folie, quand l'ignorance sont évanouies, il n'y a de Dieu, de pape, et d'empereur autocrates : que, l'éternelle raison; l'éternelle justice. Et, alors, tous autres dieux, papes ou e^lpereu^s autocrates j sont relégués : à Charenton.
Passons, maintenant, d'un évêque à un philosophe.
. — «Les philosophes, dit Vico, doivent se contenter du probablk. i»
{Opuscules^ trad. deMichelet, 1. 1, p. 158.)
"^ — Cette proposition charentonesque, empruntée à Cicéron, qui l'avait prise à l'école de Platon ; est l'expression de l'ignorance sociale : dont la conséquence est la souveraineté du peuple ou de la force brutale , Est-ce que MM. les philosophes se sont imaginé ; qu'il était possibl^de baser une société sur le prol^able ? Pe ce poimffil vue, Frédéric avait bien faison
■Mta^b.^
de dire : que, s'il voulait punir une province ; il lui donnerait un philosophe pour la gouverner.
Ce qu'il y a de singulier ; c'est, que Vico qui vient d'affirmer : que , le scepticisme, le douteux, le probable, la souveraineté du peuple ou de l'opinion enfin, est la seule raisonnable ; va, maintenant, la condamner de la manière la plus absolue.
•*- « Le scepticisme, dit-il, qui met en doute la véeité, lien cam* mun de tous les hommes, les dispose à céder au premier motif d'intérêt et de plaisir que la passion leur fournira ; et, par là, de cet état de communauté sociale où nous vivons, il les rappelle à l'état solitaire, non plus à la solitude des animaux paisibles que leur instinct porte à vivre en troupeaux, mais à Tisolement des animaux féroces qui se tiennent chacun dans leur caverne. La sagesse philosophique des esprits éclairés, qui devrait diriger la sagesse vulgaire des peuples, ne fait plus que les pous^ ser plus fortement à leur perte et à leur ruine. »
(/d.,t6td., p. 167.)
— Tout à l'heure, nous voyions Bossuet : anathématiser la souveraineté du peuple ; et , l'établir lui-même. Maintenant , nous voyons Vico déclarer î que, le douteux, le probable est la seule sagesse philosophique ; puis anathéraatiser cette sagesse prétendue, comme conduisant les peuples à la mort. C'est, qu'en époque d'ignorance; et, avant d'avoir reconnu sa propre ignorance; plus on veut raisonner juste ; et, plus les conclusions sont absurdes.
Voici , une nouvelle condamnation de la souveraineté du peuple, prononcée par le même philosophe. C'est à propos du critérium de Descartes.
^ 9 Ce critérium ) d\l4\, c[\u e^\. \«l i^evcêçttoil claire et distincte, est
plus incertain qae celui d'Épicure^ si Ton n'a soin de le définir; en effet, cette confiance dans Tévidence individuelle, que toute passion ne mon* que pas de produire^ conduit aisément au scepticisme. »
{M., ibid., p. 170.)
— Et, voilà ce que c'est : que , la souveraineté indivis duelle^ si solennellement implorée,, par des mystiques irréligieux.
Disons, maintenant, quelques mots de la Bruyère,
•— « C*est^ dit-il, ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises, «
{Les Caractères f ch. i.)
— La Bruyère ne paraît pas aimer : la souveraineté du peuple.
~ « Qui dit le peuple, s'écrie encore la Bruyère^ dit plus d'une chose; c*est une ?aste expression, et Ton s*étonneroit de voir ce qu'elle embrasse et jusques où elle s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands, c'est la populace et la multitude ; il y a le peuple qui est opposé aux sages^ aux habiles, aux vertueux, ce sont les grands comme les petits. »
{Ibid>, ch, IX.)
— C'est très-bien. Mais : tant, que les sages sont assez sots : pour, ne pouvoir s'entendre entré eux, sur ce qui constitue Thabileté et la vertu; ces prétendus sages appartieni^ent : à la populace, à la multitude!) ^ la sottise, tout aussi bien que les grands.
<i— <( Il ne faut pas tingt années accomplies, dit- if encore, pour~voir
ciianger tes homQies d'qpinipn sur les choses les plus sérieqses, -comm
sur celles qui leur ont paru les plus sures et les plus vraies, s ^
-■'■ -'■ ' (i6id., ch, xii.)
^ — Qu'est-ce que cela prouve ? Que, l'ignorance sociale ne peut même plus être masquée, sous une illusion de vérité, pouvant servir de lien commun ; que, la force brutale est devenue seule souveraine interprète de vérité ; et, que Cette souveraineté est un fort vilain maître.
Fatigué de toutes les sottises de la souveraineté de Tôpinion, intronisée de son temps, la Bruyère s'écrie :
— « Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche i goa- Yerner les autres : il veut que là raison gouverne seule et toujours. »
{Ibid.f ch. IV.)
— C'est très-beau 1 Mais, comment distingue-t-on la bonne raison de la mauvaise ? Par la force sans doute. Veilà la Bruyère qui, sans le savoir^ bien certaitiement, se trouve partisan de la souveraineté du peuple. Ya-t-il rien de plus absurde : que, de vouloir de qu'on ne veut pas ; et, de ne pas vouloir ce qu'on veut? C'est, cependant, inévitablement à ce but : que, conduit tout raisonnement, pendant l'époque d'ignorance; et, il y arrive, d'autant plus vite : qu'il paraît mieux conduit.
— «La raison^ dit encore la Bruyère^ tient de la vérité ; elle est iine : l'on n'y arrive que par un chemin èl l'on s'en écarte par ntille. *
{Ibid.^ ch. XI.)
— Toujours magnifique! Mais, comment distingue-t-on le chemin unique qui conduit à la vérité ; des mille qui s'en écartent? Tant qu'on ne le sait pas
DE LA SOUTERÀimETÉ. 391
scientifiquement y incontestablement , et socialement j c'est la force qui en décide. Cela vous va-t-il?
-— a Après l'esprit de discernement, dit encore la Bruyère, ce qu'il y a au monde de plus rare sont les diamants et les perles. »
(Ibid.j ch. XII.)
— C'est parfaitepient vrai. 11 aurait fallu ajouter : que, les diamants et les perles restent ce qu'il y a de plus rare au monde : tant que la souveraineté du peuple, c'est-àidire l'ignorance sociale, ne se trouve point anéantie.
392 m LA SOUVKBAINETÉ
« § I. Les deYoirs des hommes , et les règles de ce qu'ils sont tenus ici-bas de faire on de ne pas faire, comme étant honnête ou désbonnête, décon* lent manifestement de trois grandes sources; savoir, if es lumières de la raison toote skulk; des lois civiles et de la révélation. Le premier de ces principes renferme les devoirs les plus généraux de riiomme, surtout ceux qui tendent à le rendre sociable. Le second est le fondement des devoirs auxquels on est tenu en tant que sujet de tel du tel Ëtat. Le dernier est celui d*oà résultent les devoirs du chrétien, considéré comme tel.
«De là naissent trois sciences distinctes; savoir : le droit naturel commun à tous les hommes ; le droit civil j qui est ou peut être différent dans chaque État ; et la théologie morale , ainsi nommée par opposition à cette partie de la théologie oîi l'on enseigne les dogmes.
« S II. Chacune de ces sciences prouve ses maximes d'une manière qui répond à son principe fondamental. Le droit naturel prescrit telle on telle chose, parce que la droite raison nous la fait juger nécessaire pour l'entretien de la société humaine en général. La raison propre et immédiate de ce qui est enjoint par les lois civiles, c'cfSt que la puissance législative Ta ainsi établi et ordonné. Les préceptes de la théologie morale sont obligatoires directement et précisément à cause que Dieu les a donnés aux^ l^pmmes dans l'Écriture,
*< $ III. Le droit civil et la théologie morale supposent l'un et l'autre le droit naturel comme une science plus générale. » *
PuFENDORF, Lcs dcvoirs de Vhomme et dm citoyen, Préface, p. xlix.
— Ainsi , malgré quelques réticences de com-
1)E LA SOUVERAIMËTé. 393
mande ^ le droit civil et la théologie morale sont 5Ubardonnés : au droit naturel.
Et, qu'est-ce que le droit naturel? C'est, répond Pufendorf, la droite raison.
Et, comment distingue-t-on, socialement la raison droite de la raison tortue ?
A cela, Pufendorf ne répond pas. Ne pas répondre, c'est : indiquer la force comme juge. Voilà, Pufendorf paraissant déclarer : que, la souveraineté du peuple, la souveraineté de la force, est seule juge du droit. Voyons : si, ce paraître n'est point uneillusion.
Ailleurs, Pufendorff dit :
^ a Oa est forcé, mais non obligé d'obéir à un usurpateur, b
— Et, Boiste n'a pas dédaigné d'inscrire celte maxime, dans son Dictionnaire, à l'article Obliger. 11 paraît donc : que, Pufendorf n'admet point la force comme droit. Et, cependant, il n'y a, selon lui-» même, d'autre moyen de connaître la droite raison ou le droit, que la force. Ne trouvez-vous point qu'un pareil langa^^, chez l'homme le plus instruit en fait de droit, est une preuve certaine : d'ignorance sûciale ? * t
Si , vous voulez une preuve : ^e, Pufendorf re^l verse la souveraineté de droit divin, pour y substituer là souveraineté de la droite raison, laquelle^ en époque d'ignorance, n'a d'interprète que la force ; la voici : .
11 s'agit de dispense des lois civiles. A cet égard, Barbey rac, traducteur de Pufendorf, ajoute :
•— « Cette dispense n'a lieu qu'«n matière de lois positives, et nullement en matière de lois naturelles^ dont Dieu lui-même ne saurait dispenser. »
— C'est aussi clair que possible.
Voilà, en fait de droit naturel, le bon Dieu mis de côté : aussi clairement que possible. Maintenant, écoutez.
— « Quoique k pratique de ces maximes (de droit naturel) soit d^une utilité manifeste^ cependant, afin qu'elles aient force de loi, il faut nécessairement SUPPOSER qu'il y a un Dieu »
(Liv. I, ch. III, S 10.)
— Ainsi, la souveraineté du peuple est au-dessus de la souveraineté de Dieu; et la souveraineté de Dieu est au-dessus de la souveraineté du peuple. Y a-t-il du compréhensible dans ce galimatias ? Cependant, n'en accusez point Pufendorf. C'était, un des hommes les plus instruits de son siècle. Le coupable est l'ignoraiice sociale. Je le répète : plus on veut raisonner, pendant cette époque, avant d'avoir reconnu son ignorance; et, plus on dit de sottises, en fait de vérité^ positives. Ce qu'il y a seulement de possible, pendant cette époque c cç sont des vérités négatives ; toujours, par essence, Impressions d'ignorance,
— «Il n*est point, dit Pufendorf, d'animal plus dangereux et plus ïiidomptable que Thômme »
— C'est vrai : tant que la vérité n'existe pas efr-
core. C'est vrai : tant que Terreur ou môme Thypothèse peuvent être socialement tenues pour vérité. C'est, que la seule vérité peut dominer, peut dompter le raisonnement; o'est-à-dire : l'humanité.
— « •..ni, continue Pufendorf, enclin à plus de vices capables de troubler la société... »
— C'est, précisément là : ce qui constitue sa faculté de mériter. Plus, les tendances de passion se rapprochent des tendances de raison ; moins, il y a possibilité de mériter. C'est au point : que, l'identification des deux tendance s 7 anéantirait la liberté; et, par consé^ quent l'humanité. Le raisonnement disparaîtrait, l'instinct seul persisterait.
— « ...jusque-là, continue Pufendorf, qu^il se plaît à exercer sa fureur siir ses semblables.. • »
-^ Et, quels sont sed semblables, s'il vous plait ? Ceux Qui sont Capables de sotiffrii', n'est-il pas vrai f C'est, seulement ainsi } que, lafitfeùr peut ô'exercei*. Il moins d'évidente folie. Peut-on, sans être fou, exercer éa tûteut contre une bûche ? Voudrièîs-vôUô avoir la complaisance de déterminer : clairement, incontesta* blement, sans vague, sans galimatias ; jusqu'où s'étend la propriété de souffrir? Ne trouvea-vOùs pas*^ qu'il soit utile ; que dis-je utile : nécessaire ; de èoxi^ naître ses semblables : s'il y a des devoirs { et si Uà devoirs sont relatifs aux semblables ? Il est vrai : quey dana le système de l'automatisme, les droits, tes de«
306 DB LA 80UVERAmET]é.
voira y et les semblables ; sont : complètement inu* tiles.
— - « ...et qu«, continue Pnfendorf » la plupart des maux auxquels U ne humaine est sujette viennent manifestement de Tbomme même. »
— Ici, il ne doit pas être question d'autres maux : que, du mal social. Alors, il aurait fallu dire : non paa la plupart^ mais tous. Et, au lieu de dire de l'homme même ; il eût fallu dire : de l'ignorance.
— « De tout cela je' conclus, continue Pufendorf , que la TéritaUe et la principale raison pourquoi les anciens pères de famille renoncèrent à l'indépendance de Vétat de nature... »
— Indépendance est très-joli ! Il fallait dire à l'esclavage de la force brutale : car l'état de familles en contact, sans droit commun, autre quQ.la fprpe, A'eçt autre : que, cet esclavage. L'état de nature n'est autre : que, celui dans leqiiçl se trouvept, encore, le&-natiens entre elles. Comment trouvez-vous Içur jndépa^-; dance de h force? logomachie | $.ga][ipftati?^I ,
— «...pour établir^ continue rauteur, des)[socié.té8 civiles^ c*^i qu'ils vùuloient se mettre à cottvert des mauic que Vçn à à craindre les uns desauSree»*
. — Et, -pour arriver à ce but, ils o&t jnvçnté 4in6 justice^ hypothétiquement indépendante de la foirce. G'est*à-dire : qu'ils se sont soustraits à la souveraineté de la force brutale^ à la souveraineté du peu^de^ pour se soumettre 4 une justice b^^pothétique^mais^ que^la
force faisait accepter, socialement, comme réelle. L'incompressibilité sociale de l'examen nous a ramenés : à la souveraineté des brutes ; à l'état de nature ; et, désormais, ce n'est plus une hypothèse : qui est capable de nous en faire sortir.
•— R Car comme après Dieu, continue Pufcndorf, il n'y a rien dont les hommes puissent attendre plas de biens que de leurs semblables »
— Toujours en faisant abstraction : de la tuile qiiî tombe; et, du sol qui s'enfonce.
— « ...il n*y a rien aussi, cotitinue-t>il, qui puisse causer plus de mal à l'homme que l'homme même. Et, c'est ce qui se trouve bien exprimé dans ce proverbe, ovi se voit en même temps l'usage e( la nécessité des sociétés civiles : S* il fCy avoit point de justice on se mangeroit les unt les autres. »
(Liv. II, ch. V.)
— C'est-à-dire : qu'avant l'invention de la justice, ou de la société civile, on se mangeait les uns les autres ; que, c'est pour empêcher cette antrhopophagie, que, la souveraineté de la force a dû être anéantie, par une transformation de la force en droit; et, que c'est pour nous ramener à l'anthropophagie, que les philosophes ont rétabli la souveraineté du peuple en retransformant le droit en force. Ne faut-il point les remercier du cadeau ?
Le malheureux Pufendorf oscille continuellement ; du despotisme à l'anarchie ; et, de l'anarchie au despotisme. Il n'est bien nulle part. C'est, ce qui arrnnB nécessairement : à ceux qui, fuyant la souveraineté
398 DB LA BOUVERÀllfETé.
religieuse hypothétique, cherchent à se réfugier : dans la souveraineté du peuple.
Voulez-vous du despotisme ? En voici
— « La puissance souTeraine, dit-il, est sacrée et inviolable, en sorte que, non-seulement on fait mal de lui résister ou de lui désobéir^ lorsqu'elle ne commande rien de légitime, mais encore, etc. »
— Ce que nous venons de citer, est extrait du chapitre XI, intitulé : Des devoirs du souverain.
C'est bien Tobéissance la plus brutale, qu'il soit possible d'exprimer.
Mais, seigneur dé Pufendorf ; un souverain qui a des devoirs à remplir, n'est plus souverain. Le souverain, alors, est celui qui impose les devoirs. Du reste, en voici bien une autre : au § 3 de ce chapitre Pufendorf dit :
— « Le bien du peuple est la souTeraine loi. »
— Et qui, s'il vous plaît, est juge de ce bien ? Le plus fort n'est-il pas vrai? Nous voilà : en pleine insurrection; en pleine anarchie.
Ce qui va suivre, est despotique ou anarchique; selon : que, le souverain est fort ou faible.
— « Pour maintenir, dit-il, la tranquillité au dedans de TÉtat, il £eiut que les citoyens soient dans des dispositions conformes au bien public. »
^'^ Et, quand ils n'y sont pas, citoyen ; que faut-il faire pour les y mettra ?
— A II est donc, continue- t-il, du devoir du soUTerain, de leur prescrire non-seulement des 2ot5 qui enseignent de quelle manière on doit se conduire pour cette fin, mais encore de mettre un si bon ordre en ce qui regarde Vinstruction publique que les sujets se conforment aux \oia par raison et par habitude, plutôt que par la crainte des peines. »
— Et, quand la raison n*a encore de critérium que la force ; pour être souverain il faut être le plus fort, n'est-il pas vrai ? Il aurait mieux valu : le dire brutalement. En présence de Tincompressibilité sociale de l'examen, les cachotteries sont inutiles.
— « Pour cet effet, continue le grand bomme, rien n'est plus utile que l'étude de la religion chrétienne, j'entends celle qui est épurée de toute invention bumaine... »
— Et, quel est le critérium pour distinguer, pour distinguer socialement, la bonne de la mauvaise ? celle qui est épurée, de celle qui ne l'est pas ? Toujours la force n'est-il pas vrai ?
— « ...et, continue Pufendorf , l'établissement des écoles publiques où % Ton enseigne des choses conformes à la bonne politique, » ' '
— Et, comment distingue-t-on : la mauvaise de la bonne ? Toujours par la force ? Quel galimatias ! ou plutôt quelle absurdité ! Et, cependant, voilà comment parlent les grands hommes, depuis Torigine du monde I
— (X Le souverain, continue le grand homme qui eût été digne d'être membre d'une constituante ou d'une académie de sciences morale^ et politiques ; le souverain n'est pas obligé de nourrir ses sujets. »
400 DE LA SOmrEaAlNETÉ.
— 11 â raison le grand homme. Il est aussi impossible, soit à la souveraineté religieuse hypothétique, soit à la souveraineté du peuple, de nourrir ses sujets; qu'à lui-même de prendre la lune avec les dents. Il-n'y a que la souveraineté religieuse réelle : qui puisse : non-seulement nourrir tous ses sujets ; mais encore les maintenir tous, sans exception, et toujours, et au maximum possible, au sein : d'un bien-être perpétuel.
Voici, encore, un petit exemple d'anarchie, dérivant de la souveraineté du peuple.
^— d Les sujets, dit -il, doivent obéir et se conformer exactement à tous ces règlements des lois civiles^ tant Ou*ils ne renferment rien de manifestement contraire aux lois divines, soit naturelles ou révélées. »
i — Et, quand ce tant que n'existe plus, époque dont chacun est le juge, personne n'est plus obligé d'obéir, n'est-il pas vrai? Voilà, la porte ouverte à toutes les révolutions.
I Vous allez dire : que, Pufendorf est fou. Es-
sayez donc d'être plus sage, sous la souveraineté du peuple !
Écoutons, maintenant, Leibnitz jugeant : et Pufendorf, et la souveraineté du peuple, laquelle n'est autre : que, la souveraineté de .la force; que, la négation de toute sanction religieuse.
— - « Négliger, dit-il, la considération d'une autre vie et se contenter d*un plus bas degré de droit naturel, qui peut avoir lieu même par rapport à un athée, c'est priver cette science de la plus belle de ses parties et détruire en même temps plusieurs devoirs de la vie. En efi'et, pourquoi est-ce qu'on s'exposerait à perdre ses biens, ses honneurs^ ou
sa vie inèoie, en faveur des personnes qui nous sont chères, ou pour le bien de la patrie ou de l'État, ou pour le maintien du droit ou de U jaitiee, quand on peut s'tccoinmoder et vivre dans lea honneurs et dans l'opulence aux dépens de la prospérité d'autrui? Car ne serait-ce pas une haute folie de ne pas préférer des biens réels et solides au simple désir d'immortaliser son nom après sft mort, c^est-ft^dire de felire parler de soi dens un temps où l'on n^en retire aucun avantage ? »
— Leibnitz a raison ; rien, n'est plus anarchiqùe : que, la souveraineté du peuple, négation de toute sanction religieuse. Mais, il n'en est pas moins vrai, qu'elle seule est pratique : quand ^ la souveraineté religieuse hypothétique, est devenue impuissante ; et, que la souveraineté religieuse réelle, ne peut encore exister, socialement. Voilà pourquoi, notre jeune génération do journalistes, veut se passer de sanction religieuse. Ils diront bientôt : que, pour guérir le paupérisme, il faut se passer : de boire et de manger.
Voici un autre passage de Leibnitz, aussi explicite que possible, contre la souveraineté du peuple.
— <( On dit souvent avec jiistice^ s'écrie Leibnitz, que les raisons ne doivent pas être comptées, mais pesées ; cependant personne ne nous a encore donné cette balance qui doit servir à peser la force des raisons. C'est un des grands défauts de notre logique, dont nous nous ressentons même dans les matières les plus importantes et les plus sérieuses de la vie, qui regardent la justice, le repos et le bien de TËtat, la santé des hommes et même la religion. »
(Lettre à Thomas Burnet,)
— Ainsi, sous la souveraineté du peuple, où les voix sont nécessairement comptées et non pesées, il n'y a de critérium, sur les matières les plus importantes de la vie, la justice, le repos c'est-à-dire Tordre, le bien
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général et la religion : que, la seule force brutale. C'est, et avec justice, comme le dit Leibnitz, placer l'état social cous la souveraineté du peuple au-dessous de l'état des bêtes. Leibnitz a-t-il raison? C'est une question maintenant. Avant peu, cette demande sera une caractéristique : de stupidité ou de folie.