‹ De la souveraineté (volume 3)Chapitre 24 sur 25 · VI · texte numérisé non relu

VI

« C*est à la loi à détermiuer quels sont les nouveau-nés qui doivent être exposés ou nourris. On ne doit élever ni les monstres, ni les enfants ' privés <)e quelque membre. S'il est nécessaire d'arrêter Texcès de la population, et que les institutions et les mœurs s'opposent à l'exposition des nouveau-nés, le magistrat fixera aux époux le nombre de leurs enfants. Si la mère vient à concevoir au delà du nombre prescrit-, elle sera tenne de se faire avorter avant que l'embryon soit animé. »

Aristotb, PoUL, liv.Yin, ch. m.

— Continuons l'examen des doctrines d'Aristote, sur la souveraineté. Et, souvenons-nous : que, Je parlement de Paris a défendu, sous peine de la hart, de contredire le péripatéticien. Messieurs ! ne vous moquez pas trop de ce parlement de Paris. Depuis, on a fait pis que cela.

— « Déférerons-nous donc, continue Âristole, la prérogative souveraine i un seul qui serait le plus vertueux? Mais c'est concentrer encore Toligarchie^ et augmenter le nombre des citoyens dégradés. »

— Voilà, dame monarchie enterrée ; près, de la citoyenne sa sœur : la république. C'est, un terrible sacrificateur : que, cet Aristote 1

^ «Eh bien, dira-t-on, puisque les hommes sont sujets aux passions qu^ils ne dominent pas »

— Encore mille pardons, citoyen Aristote ! Si, vous leur donniez une raison, une bonne raison^ pour dominer leurs passions; ils les domineraient : ou, ils seraient fous. Que vous en semble?

— « Puisque les hommes sont sujets aux passions qu'ils ne dominent pas, constituez pour souverain la loi seule. Mais^ si la loi est le résultat des Tolontés oligarchiques ou démocratiques, la difficulté subsistera tout entière, et yous retombez dans les incouTénients qne vous venez d'exposer. »

— En effet ; la souveraineté de bonnes lois , qui font avorter les femmes, ne vaut pas mieux : que, la souveraineté du peuple .

— « Cependant s'il fallait décider^ continue Aristote, il pardt que la multitude devrait être le souverain, plutôt que la, classe distinguée et le petit nombre. »

— Ainsi, la meilleure des souverainetés est celle : qui, tue la morale publique; qui, est un poison pour les cités; et, qui rendrait les actes d'un tyran nécessaire^ ment justes ^ parce qu'il abolirait la souveraineté du peuple. Seigneur Aristote! vous êtes malade.

Là-dessus, Aristote fait une amplification de galima* lias. Elle se termine, par le passage suivant :

^ « Prenons-garde que la comparaison que nous avons faite (l'instinct des masses) pourrait être applicable aux animaux; et, quelle différence si sensible y a-t-il entre tels hommes et telles bêtes ! »

— Est-ce, pour achever d'assommer la souveraineté du peuple, qu' Aristote la défend : par, de pareils arguments ?

314 DE LA SOUYEIUmETÉ.

Là-d^sBus, nouveau galimatias : dfin , de pouvoir faire les objections suivantes :

— « Cependant cette combinaison politique (celle du gouTernement direct, admettant la multitude à voter dans les élections et à juger la responsabilité des magistrats) a trouvé des contradicteurs, ^*est-il pas vrai, dii-on, que pour juger sainement de la bonté d*un remède, il faut savoir connaître, traiter, guérir une maladie, et par conséquent être médecin. Ce raisonnement s'applique aux arts et à tous les usages de la vie. Un médecin qui rend compte de ses ordonnances doit être jugé par des médecins, et^ dans toute autre supposition , nos juges naturels sont nos pairs

4L Même incouTênient, dit-on, dans les élections. Il est nécessaire dV voir des connaissances pour faire un bon choix. Youlez-vous élire uli pilote ou un géomètre? Il faut que les électeurs soient des géomètres ou

des pilotes Ainsi la multitude ne devait ni voter dans les électiôtai,

ni juger la responsabilité des magistrats. »

— Voilà, donc le système du gouvernement direct, enterré : avec la république et la monarchie ? Pas encore; Aristote y tient. Et, là-dessus, il vous affirme : que, des individus, d'une classe joas trop dégradée^ jugeront aussi bien et peut-être mieux : que des hommes instruits. Si, c'est mal instruits : je Tavoue. Si, c'est bien instruits : c'est, alors, un miracle.

Mais, îl paraît : qu' Aristote aime peu les miracles; et, il n'est pas très-content de lui-même.

— <( Cèè obsei^Vations, dit-il, peuvent suffire pour fépoiiiiré à là difficulté ; mais il s'en présenté naturellement une autre. »

— Voyons cette autre,

— « U semble qu'il y a plus que de l'inconséquence à vouloir qu'une

DB Lk SOUYERAIlfBTÉ. 315

multitude sans yertu, plutôt que les bons citoyens aient la décision des plus importantes affaires. Or, quelles affaires plus majeures que Télectibû des ma^straté et le jugement de leur responsabilité?

a Cette difBculté, continue Aristote, peut se résoudre d'après les principes déjà itdblis... r>

— Vous savez : que, ces principes sont : que, les ignomiits jugeiit mieux, que les hommes bien instruits %

^ K n suit dé li, continue Aristote, qu'il est dans les principes de la justice que le peuple ait la suprématie sur la classe distinguée.»

— Vous croyez, sans doute, qu'Aristote va conclure : à la souveraineté de la multitude, poison des cités ? Allons donc ! Est-ce qu'un philosophe a jamais conclu : conformément à ses prémisses ?

— «^ La question incidente, dit-il, nous parait suffisamment traitée. »

-^Incidente est très-joli! C^étaît, précisément, de la question principale qu'il s'agissait.

-* a Revenons, continue- t-il, à la première (question); qui doit être l^tô^Ycraitt? Nott» cônclttrdns déè iboidèntb qui tooé» ont fHkppé, que

de honnes lois doivent être le souverain Mais à quel caractère Heè^

naître les bonnes lois? Ce point si important n'est pas encore traité; et la question reste dans son entier. »

— ^ Cela signifie : que, là souveî^aiûèté du pfeùplè et la âouveraineté des boniles lois ; sont, en époqUe d'ignorance, d'égales calembredaines ; qu 'Aristote, en fait de souveraineté, ne connaissait absolument rien;

3i6 DE LA SOUVERAINETÉ.

et, que vingt-deux siècles après, on n'en sait pas encore davantage. C'est, le plus bel éloge, qui puisse être fait : de notre siècle des lumières !

Après, toutes ces belles choses sur la souveraineté du peuple ; qui, certes, méritaient bien de faire condamner à la corde, ceux qui ne voulaient point s'y soumettre ; passons à l'examen du chapitre intitulé (liv. VI, ch. Il) : Quelles doivent être les bases des institutions démocratiques ? Il est probable : qu'elles seront, en harmonie; avec la souveraineté.

— « Premier caractère, — La liberté^ dit Aristote, c^est le droit de commander et d'obéir à son tour. »

— Commander à qui ? Obéir à quoi? Est-ce commander à la raison et obéir aux passions? ou est-ce obéir à la raison et commander aux passions? C'est, nécessairement, l'un ou l'autre. Si, la liberté consiste à obéir à la raison ; il nous faudrait un juge social, autre que la force : pour distinguer la bonne raison de la mauvaise. Où se trouve-t-il, s'il vous plaît?

-— « Mais, continue Aristote, qu'est-ce que le droit dans la démocratie? »

— Il paraît : que, pour Aristote, il y a plusieurs espèces de droit autres que la force. Même difficulté pour distinguer le bon du mauvais. Voyons, du reste, la réponse d' Aristote.

— « C*esty dit-il, l'égalité basée sur le nombre et non sur la vertu.»

— Ce qui signifie : la soumission du faible au fort. C'est le droit : de la démocratie, de l'aristocratie, et de la monarchie : depuis, que la société existe.

— « Il suit de ce principe , continue le prince des philosophes et des politiques, que le peuple y est nécessairement le mailre; et que ce qui plaît au grand nombre, est la loi suprême, le droit. »

— Et, les conséquences de ce droit, dit Aristole (liv. 111, ch. vu, déjà cité), sont :

*- « Que les actes d'an tyran seraient nécessairement justes, n

— C'est une bien belle chose : que, le premier caractère de la liberté dans la démocratie !

Relativement à la liberté, Aristote et M. Guizot sont de même force.

^ '— « Second caractère de la liberté^ continue Aristote : c'est le droit de vivre comme on veut..... »

— i Ici, probablement, il est sous-entendu : pourvu qu'on soit le plus fort. Par corrélation, le second carac* tère de la liberté, pour le faible : c'est, de vivre comme les autres veulent. C'est encore, une bien belle chose : que, le second caractère de la liberté dans la démocratie !

— « De ces principes, continué Aristote, résulte cette conséquence ; que nul, dans la démocratie, ne peut être commandé, ou que s'il obéit| c^est sous la condition d^ commander à son tour, n

Z\$ DE liA SOUVERàmpiH.

— Probablement, toujours sous-eUtendu : pourvu quil soit le plm fort.

— M C'est ainsi, continue le maître, que, dans ce système, la liberté sera combinée avec Tégalité. i»

— Magnifique combiiiaispn 1 et, la seule poggibU sous la souveraineté du peuple. 11 fallait être Aristote, pour Texposer avec cette clarté !

^ « Ces principes posés, et admis surtout »

— Le surtout est délicieux. Est-ce de lui-même, ou de ses lecteurs, que se moquait Aristote?

-— « ...voici, continue-t-il, quelles seront les bases d*un& constitulkm démocratique, i»

— 11 y en a onze. Mais, une seule les renferme toutes ; je me borne à vous la donner :

— « Les caractères de Toligarcbie, dit-il^ sont la richesse, la noblesse, l'instruction. Ceux de la démocratie sont : l'obscurité, la pauvreté, l'exercice des- professiQus mécaniques.

. a Voilà, dit le prince en terminant ce chapitre^ ce qu^on entend dan; la démocratie par liberté, égalité. »

--rr Tout cela. Messieurs, vous paraît bien ridicule. M^ily ^itçs-moi : a-t-on avancé, d'un seul pas, depuis vingt-deux siècles? Pas d'un seul. C'est, qu'il a dit, de la démocratie, tout ce qu'il était possible d'en dirç. Il en a fait autant pour Taristoeratie ; autant pour la monarchie ; autant pour la tyrçmfliîe, C'est,

DE LA SOTTVERàINETÉ, 310

que démocratie, aristocratie, monarchie et tyrannie; sont : également des dérivés de la force ; également des sottises; en tant que considérées comme base d'ordre : dès, qu'il n'est plus possible d'en empêcher, socialement : l'examen.

Et, pourquoi donc : chaque peuplade, chaque horda, chaque tribu, chaque nation, s'accroche-telle, nécessairement, à une de ces branches pourries; dès, qu'elle s'est soustraite, au joug d'un droit : hypothétiquement basé sur une religion quelconque ?

1*" Parce que l'ignorance primitive ne peut choisir: que, parmi ce qu'elle connaît ;

2® Parce que, la vanité peut seulement reconnaître, socialement^ son ignorance ; lorsque, la nécessité sociale vient lui crier : Meurs ou avoue I

3® Parce que, cette nécessité sociale peut seulement exister, par une anarchie continuellement croissante, faisant sentir l'impossibilité de se baser plus longtemps : soit sur la force brutale ; soit sur un droit hypothétique ,

Nous n'y sommes pas encore j mais, nous y m8|,rcbons rapidement.

vir.

« Qoant à la question sur Phalaris (cdle de Sâ« voir si on honnête homme , utile à la répuUîqve, peut prendre les habits d^un coquin pour s'empêcher de mourir de froid), elle est aisée à résoudre: puisque les tyrans sont si peu de la société humaine, qu'il n*y a rien même qui lui soit plus opposé; et qu'il n'est point contre la nature d'dter les habits à un homme à qui il serait honnête d'ôter la vie.

« Toutes les autres questions que l'on peut faire sur les devoirs dont la connaissance dépend du temps et des circonstances, sont du même gewre que celles-ci, et se doivent décider de la même manih'e. »

CicÉBON, les Qf^ces, b'v. 10, ch. vi.

— Si, nous passons des Grecs aux Latins, toujours en faisant abstraction d'un droit absolu, hypothétique ou démontré, et toujours religieux par essence ; nous tombons , nécessairement, dans un droit relatif ; et, tout droit relatif n'a de critérium social : que, la force.

Voilà Cicéron, le prince des orateurs, qui permet, à un honnête homme utile ^ de .voler et de tuer un coquin nuisible. Et, le juge de V honnête et de V utile; c'est, soi-même. Or, chacun, à ses propres yeux, est honnête et utile . Et, socialement parlant, quiconque ne pense pas comme nous, est coquin et nuisible. Dès

lors : le vol et l'assassinat deviennent les bases de Tordre, Elles sont jolies les bases 1 Et, cependant, telles sont les conséquences logiques : de la souveraineté du peuple.

Aussi, Cicéron le reconnaît-il, en disant :

— « Je pense que, sans la piété envers les dieux, il ne peut y avoir ni foi, ni société entre les hommes, et que la justice^ cette vertu par excellence, se trouve anéantie, »

— Mais, Cicéron oubliait : qu'il n'y a de religion possible : que, par les révélations ; ou; que par une démonstration rationnellement incontestable ; que, les révélations sont mortes, socialement, dès qu'il est possible de dire : que, deux augures ou deux prêtres doivent ne pouvoir se rencontrer sans rire ; que, par cela seul, et dès que l'incompressibilité de l'examen existe, toute foi religieuse se trouve socialement morte ; et, qu'alors, la science seule peut donner de la force au lien religieux ; hors lequel il n'y a de possible : que, Fanarchie.

Ce même homme politique qui reconnaissait : que, sans la piété envers les dieux, il ne pouvait exister ni société ni justice ; écrivait, comme philosophe :

-^ et Tel est effectivement Tordre de la nature, que tout commbnci pour nous à notre naissance , et que tout finit à notre mort. Gomme Bnra avant notre naissance ne nous intéressait» de même bien après notre mort ne nous intéressera. Que craignons- nous donc, puisque la mort n*est BIEN, ni pour les vivants, ni pour les morts ? Rien pour les morts, car ils ne sont pliis. Rikn pour les vivants, car ils ne sont pas encore dans le cas de V éprouver, 9

(TusculaneSf I, 38.)

— Quand la philosophie n'est point dominée par la

théologie ; ou, qu'elle ne lui est pas identique ; et, que la philosophie est en opposition avec la politique ;• il n'y a de possible : que, l'anarchie : sous la souveraineté du peuple.

Ce partisan, sans le savoir, de la souveraineté du peuple, avait néanmoins le mépris de la multitude. Ce souverain, c'était lui et ceux qui pensaient comme lui. Mais, comme sous la souveraineté du peuple, négation de toute idée commune, pas deux individus ne peuvent être socialement d'accord, si ce n'est comme complices ; il se trouvait : que, pour Cicéron, le souverain était : lui seul.

^ « n ne faut, dit-il, à la philosophie (pi*un petit nombre de juges, et c^est à dessein qu'elle fuit la multitude. »

— C'est, comme s'il avait dit : la philosophie, c'est moi. La philosophie réelle prend l'humanité pour juge. Toute autre philosophie, est indigne de ce nom.

Cicéron avait dit :

— ft n se trouve de ces esprits qui prennent les bornes de leur talent pour les bornes de Tart. »

{Id., ibid.)

— C'était là, faire son propre portrait sans le savoir.

Voici, une nouvelle preuve : que, Cicéron ne croyait qu'à lui-même.

nt LA SOUVERAINETÉ. 3^3

-^ • On dSmît, s'écrie-l-îl, qne nous avon^ sucé l'erfeur ftTec (e lait de nos nourrices ; et quand nos parents commencent à prendre sain de notre éducation et qu'ils nous donnent des maîtres, nous sommes bientét iittbàs d^opîiiions erronées, qu'il faut enfin qne la vérité cède au roenaouge et la naiare aux préventions, p

(Tuscul., III, i.)

— 11 en est, nécessairement, ainsi en époqde d'ignorance ; et, cette époque existe : tant qu'il y a des opitilons; tant que la vérité n'est point démontrée. Dès^ que la vérité se trouve démontrée ; elle anéantit néees^ sairemetit les opinions. II est bien de le reconnaître. Ce qui est mal : c'est, de se donner comme révélateur de vérité ; et, de ne vouloir, pour juge, qu'une minorité ; qui, dans ce cas , se réduit, nécessairement^ à soi seul. La vérité est à tous et pour tous :' sinon, die n'est qu'illusoire ; et, la forée seule en tient lieu. Mais, il vient une époque ; et, c'est la nôtre : où, la (bree ne peut plus être base d'ordre. Alors, il fatrt : (MB, qde la vérité paraisse, et pour tous ; ou, que l'humanité disparaisse.

Cîeérôn a horreur des majorités. C'est, ce qui arrive toujours : aux partisans de la souveraineté du peuple ; aux partisans de la négation du lien religieux^ goamp déré comme seul dominateur social possible. Ces Messieurs, veulent que le peuple soit souverain ; à co&ditioù : qu'eux seuls, seront le peuple. Ils ne partageraient : ni avec Homère ; ni avec Horace; ni avec Virgile.

-- a Qnand, dit-il, à cela (aux poètes) vient se joindre le tulgairb , 06 gM/i(à fnaitfé éû toute sorte de dérèglement, c'est alors qji'kfectés d'idées yicieuses, nous perdons les traces de la nature. »

(Tuscvl., ibid.)

— Mais, Seigneur ! si, le vulgaire est infeeté d'idées vicieuses ; instruisez-le. Il est vrai : que, pour instruire les autres, il faut être instruit soi-même ; et, vous ne l'êtes pas. Alors, à qui la faute, s'il vous plaît?

Vous méprisez les poëtes !

-— « Aux mauvais principes de l'éducation domestique et à la délicih

tesse d*une vie oisive, ajoutes, dites-tous, le commerce des poëtes ; et il

n*T aura Tertu qui n*en soit énervée. »

(rtwctti., II, 11.)

— Vous oubliez, avec ingratitude : qu*en époque d'ignorance, les orateurs ne peuvent avoir de mérite ? que, par la poésie ou le mensonge agréable.

— « Qu^y a-t-il de plus insensé (dit l'orateur, qui méprise 1» pâésit ou le mensonge agréable, sans néanmoins connaitre la vérité; qui croit pouvoir baser Tordre sur le vol et l'assassinat; qui veut du spiritualisme pour le peuple et du matérialisme pour lui et les siens) ; qu*y a-t-il de plus insensé que de respecter les idées de la multitude, tandis qu'on méprise en détail les particuliers qui la composent, comme étant la plupart de vils artisans et des gens sans connaissances?»

(rtwci»«.,V,36.)

— Eh bien ! Seigneur, instruisez-les. Et, pour cela, commencez par vous instruire. C'est impossible, direz- vous. Alors, sachez vous envelopper de votre manteau et mourir. Car, c'est nécessaire : depuis qu6 deux augures doivent ne pouvoir se rencontrer sans rire ; et, qu'il est devenu impossible : qu'ils puissent se prendre au sérieux.

«« « Combien de chagrins, dit encore Cicéron, s^épargnent ceu. qui ne Tentent rien avoir à déméier avec le peuple! p

{td., ihid.)

DE LA SOUVERAmËTÉ. 325

— Cicéron était le Voltaire de son siècle. De part et d'autre : même horreur du peuple et de la religion. Il aurait mieux valu : se rendre religieux soi-même; et le peuple avec soi. Mais, il aurait fallu avouer son ignorance ; et^ c'est ce qu'un philosophe ne fait jamais. Au moins de ceux dont Cicéron dit : qu'il n^y a pas une absurdité qui n'ait été énoncée par quelques-uns des philosoplies .

En fait de justice, dit Cicéron.

— « Non enim numéro hœc judicantur, sed pondère. -— Gela se juge par la raison et non par le nombre. »

{De 0/f.,liv. II, ch. xxii.)

— Il est impossible, d'être plus clairement opposé : à la souveraineté du peuple. Mais, tant que l'ignorance sociale n'est point anéantie, comment distinguer la bonne raison de la mauvaise ? Par le nombre et par la force. Et, dès que la force ne peut plus être base d'un ordre plus qu'éphémère, il faut : que, la bonne raison puisse être, incontestablement, connue de tous ; ou, que la société périsse.

Cicéron avoue son ignorance : sur ce qui distingue la bonne raison de la mauvaise; ou, le bien du mal.

— « Qui sint boni ; et quid sit bene agi, magna questio est. »

{De àff,, lib. m, cap. xyii.) (La grande question esl de savoir, ce qu*est agir équitàblement et co que c'est qu'être homme de bien,)

*^ Tant) que cette question peut rester indécise

3S6 DE LJL SOUVERIIMETÉ.

devant la raison ; et^ soumise aux décisiops d'une force transformée en droit et socialement acceptée comme droit ; un ordre, plus ou moins durable, est possible. Mais, dès que )a justice se décide par le nombre, et non par une raison au moins apparente ; dès que la souyeriaineté du peuple existe, il faut : que, la raison réelle apparaisse ; ou, que la société périsse-

— <c Jamais, dit encore GicéroUi fien d^ populaire ne m'a plu^ |ftM nihil unquam popuîare placuit, »

— Et, s'il fallait citer tous les passages où Cicéron mépri^^ le3 décidions par le nombre, ce serait à ne jamais finir.

-^ « Oa 1)9 doit pas compter parmi Ijbs grands hommes, dii-il eneore, ceux dont les fausses opinions de la multitude règlent la conduite. »

[Off.y liv. I, chap. XX.)

— Et, comment connaît-on : qu^une opinion n'est pas fausse? Par une démonstration rationnellement incontestable, n'est-il pas vrai? Eh bien! Seigneur; quand, une chose est ainsi démontrée, ce n'est plus une opinion, mais une vérité. Avoir une opinion est le fait d'un sot, a dit Cicéron lui-même.

— « Ce qui ayait fuit établir les rois, dit encore le prjnce des rhéteurs, a fait depuis établir les lois. Car on a toujours voulu avoir un droit qui fût égal pour tout le monde. Aussi ne serait>il pas droit autrement. Tant qu^on a pu Savoir par la justice et la probité d'un seul homme, on s'en est tenu là. Mais cela venant à manquer, il a fallu établir des lois, dont

la voix ne change jamais »

[Offices^ Ut. H, e^. pi,) .

— £st-il possible, de condamner plus formellement la souveraineté du peuple ; dont l'essence est de faire des lois variables, comme les caprices des majorités?

Horace s' écriant :

Odi profanum valgus et arceo,

n'est pas plus partisan, de la souveraineté du peuple, que ne Tétait Cicéron.

Sénèque est bietf plus explicite encore.

— <f Dans ce monde, dit-il, tout n'est pas réglé de manière à ce que le mieux emporte toujours la majorité des suffrages; Vindice qu'une chose ne vaut rien, c'est qu*èUe a été agréée par la multitude, »

(De vita heata^ cap. ii.)

— « Le sagO; dit-il encore, ne se demande point ce que penseront les autres^ il ne marche point avec le peuple; mais, comme ces astres qui décrivent une route contraire à celle do reste des étoiles, il se dirige ptr des opinions contraires à celle du grand nombre. »

{De constant, sapientis*)

— Il faut avouer, qu'en époque d'ignorance, ce critérium est au moins aussi sûr que celui des majorités. Livrez le monde, pendant un siècle, à la souveraineté du peuple ; et, il ne restera pas un seul homme pour en écrire l'histoire.

Désormais, la vérité est nécessaire, à la conservation de l'humanité.

Ceux, des conservateurs de la société actuelle, qui, se disent chrétiens ; et, ont néanmoins abandonné le champ de la souveraineté de droit divin, pour passer dans le camp de la souveraineté du peuple ; nous ob«

jectent : que, la vérité est inaccessible à l'homme. En disant cela : ils sont encore, en opposition directe avec la révélation, qu'ils disent respecter.

Écoutez plutôt :

— a Ne craignez donc point ; car il n'y a rien de caché qui ne doife

être révélé ; et rien de secret qni ne doive être connu. »

(Matth., ch. x^ 26.)

tt Or, il n^y a rien de caché qui ne se découTre, ni rien de secret qai

ne se révèle. »

(Luc, ch. xiiy 2.)

tt Et vous connaîtrez la vérité ; et la vérité vous affranchira ! »

(Jean, ch. viu, 32.)

— Rien au monde n'est plus explicite.

Or : comme nous ne sommes pas libres; que le plus effroyable des esclavages est d'être soumis à la souveraineté du peuple, à la souveraineté de la force brutale ; les chrétiens doivent en conclure : que, nous serons libres ; et, que la vérité paraîtra.

DE LA SOmnBBAlHBTi. 320

M L'autorité relève de la raiaoïi, et non la nUon de Tautorité. »

JxAH Scott EaiGixa (886).

— Très-bien ! rien de mieux ; l'autorité, la règle et la sanction, relèvent de Fa raison ; et, non la raison de l'autorité, comprenant la règle et la sanction. Mais, sans doute, l'autorité, la règle de la sanction, relèvent : de la bonne raison ; et, non de la mauvaise. Alors, comment distingue-t-on, pour tous, c'est-à-dire d'une manière rationnellement incontestable, la bonne raison de la mauvaise ?

Si, on ne le sait pas encore ; et, tant qu'on ne le sait pas :

Si, une règle des actions, tant sociales qu'individuelles, est nécessaire à l'existence de l'ordre ; c'est-àdire à l'existence de l'humanité ;

Si une sanction inévitable même pour la force, ou socialement acceptée comme telle, est nécessaire^: pour, que la sanction ne soit pas exclusivement la force brutale, sanction incapable d'empêcher une anarchie continuelle, qui serait la mort de l'humanité ;

Il faut ABSOLUMENT :

Que, la raison, ou ce qui est socialement tenu pour raison, relève de l'autorité ; c'est-à dire : relève d'une

330 DE U SODYSEÀINETÉ.

FORCE socialement transformée en droit ; socialement transformée en autorité.

La proposition de Jean Scott peut donc seulement être vraie : lorsque, l'ignorance sociale est évanouie. Elle n'est même vraie, dans le sens que je viens d'expliquer : que, pour autant que V examen reste sociakment compressible; compressibilité absolument nécessaire : pour, qu'une force quelconque puisse transformer en droit, en autorité, une règle et une sanction hypothétiques.

Dès, que l'examen devient socialement incompressible ; et, jusqu'à ce que l'ignorance sociale soit anéantie ; il n'y a plus, socialement^ ni raison, ni autorité qui soient possibles.

Or, l'absence sociale de raison et d'autorité, de r^ gle et de sanction socialement acceptées, constitue l'anarchie ; et. cet état est le nôtre.

Scientifiquement, rationnellement : quelle est l'expression sociale de cet état ?

Domination de la souveraineté du peuple; ou, plus clairement encore : domination de l'anarchie ; tour de Babel; chaos; tohu-bohu.

Ce qui le prouve, c'est : que, ce que je viens d'écrire est aussi clair, aussi incontestable que un est un ; et, que la société actuelle, composée de royalistes et de républicains (1) ne me lira pas ou ne me comprendra pas même en me lisant : les royalistes parce que j'attaque leur utopie, la souveraineté du droit di-

(1) Écrit en 1849.

DB LA SOUVERAINETÉ, 33i

Yin; les républicains, parce que j'attaque leur utopie, la souveraineté du peuple. Les uns et les autres vou^ draient : que, je leur expose la souveraineté de la raison. C'est, comme si je voulais exposer les couleurs aux aveugles. Un prétendu philosophe eut un jour cetto dernière fantaisie, Savez- vous ce qui arriva ? Le plus intelligent des aveugles comprit : que, l'écarlate était le son d'une trompette. Pour pouvoir comprendre U souveraineté dp la vérité, il faut conunencer par reconnaître : son absolue ignorance ; et, l'absolue nécessité de cette souveraineté. Et, comme ici, il s'agit de société et non d'individus ; il faut : que , cette déclaration d'ignorance absolue , et d'absolue nécessité de vérité, soit faite socialement, officiellement. Sinon : présenter la vérité , à une société disposée à cracher dessus, parce que chacun des individus qui la conotposent veut conserver sa propre utopie ; ce ser^t la prostituer; et, pour le bien de tous, la vérité ne doit jan^ais âtre prostituée. Il y a dix mille, cent nUUe, un million à parier contre un : qu'avant, que la vérité puipse être présentée utilement, toute la génération actuelle doit être broyée sous le char de l'anarchie. Le signe précurseur, le seul signe précurseur, de l'utilité de présenter la vérité : sera un gouvernement qui se reconnaîtra ignorant ; et, ne rougira point de le déclarer OFFICIELLEMENT.

La souveraineté du peuple a encore un autre nom, dont l'ignorance actuelle ne se doute guère. Ce nom est : tolérance religieuse; synonyme de liberté de conscience. Du moment , que la tolérance rehgi^use existe

socialement, la souveraineté de droit divin se trouve socialement anéantie ; et, du moment que la souveraineté de droit divin se trouve anéantie ; et, que Tignorance sociale n'est point détruite ; la souveraineté du peuple existe.

La religion, comme toute vérité nécessaire à l'existence de l'ordre, doit être socialement imposée : soit par la force, quand l'ignorance ne permet pas encore à la raison de dominer ; soit par la raison, lorsque la force ne peut plus dominer socialement. Il n'y a pas un troisième moyen d'obéir aux nécessités sociales. Deux et deux font quatre, est imposé par la raison; comme, le Coran est actuellement imposé : par la force.

Allez corner ces vérités , aux oreilles de ceux qui, dès leur naissance , ont été bercés aux chants de la tolérance religieuse; ils vous diront : que, le son de la trompette est le véritable écarlate.

Ce qui étonnera les ignorants qui s'étonnent de tout, c'est ; qu'il y a bien des siècles, que la véritable souveraineté du peuple a été proclamée. Et , ce qui les étonnera plus encore ; c'est le nom de celui qui le premier l'a proclamée. Ce nom est : Mahomet.

Vous en doutez? A la preuve.

t Ne faites point iriolence aux hommes à cause de leur foi. » (Mahomet, le Coran^ ch. ii, intitulé la Vache,)

— Mais , direz- vous , la pratique mahométane est opposée, du tout au tout, à ce verset du Coran. C'est vrai. C'est, que les révélateurs ont été des

n L4 SOUTERAmSTÉ. 333

philosophes ; c'est-à-dire des rèvears, tant que la î^iilosophie réeUe n'existe pas ; et, que les interprètes des réyélations, sont nécessairement des hommes pratiques, des hommes d*État. Les interprètes du Coran ont compris : que, la souveraineté du peuple est absurde ; qu'elle conduit à l'anarchie, mort sociale ; et, ces interprètes, par essence conservateurs de la société, ont établi le despotisme : seul moyen, en époque d'ignorance, de ne point avoir d'anarchie.

L'Église chrétienne primitive voulut unir la souveraineté de droit divin à la souveraineté du peuple : au moyen de l'élection des prêtres et du pape, par le nombre. C'était vouloir unir : l'eau et le feu ; Dieu et le diable. Elle voulut encore faire du communisme sous un despote ; invention, que les saints-simoniens ont voulu renouveler : des Grecs et des Latins. C'était la même tentative d'accoupler l'ordre et l'anarchie. Aussi, l'Êghse interpréta l'Évangile, comme le Coran l'avait été ; et. Tordre devint possible. Mais, du moment que l'examen devient socialement incompressible ; que deviennent l'Évangile et le Coran, considérés comme base d'ordre ; et cela malgré toutes les interprétations possibles ? Tous les deux retombent : dans le néant de vérité, dont ils étaient sortis .

Une des choses qui, sous la souveraineté du peuple, contribue le plus à l'anarchie ; c'est, le développement des populations ; qui, aloï*s, n'est autre : que, le dé^ veloppement du paupérisme. Le génie de Mahomet l'avait prévu ; et, pour y remédier, il avait donné le verset suivant ;

334 DE Là SOtlVERAlAEti.

•^ « Que eeax que rindigence éloigne da mariage Ti?eni dans la eoB« tinence, ju84|u'à ce que le ciel leur ait donné des richesses. »

{Le Coran, ch. zxi, intitulé la Lumière ^ verset M; donné à Médine.)

— Si, SOUS le despotisme de Tinterprétation, le ma- .hométisme avait pu s'entourer d'une grande muraille :

il aurait été inaccessible à toute tendance de liberté, par le seul effet de ce verset. C'est là, que Malthus a puisé sa doctrine. Mais, mahométisme et malthusianisme sont impuissants : en présence de l'incompressibilité sociale de l'examen.

Quant aux riches, Mahomet letu* dit :

•— « N'en épousez que denz, trois ou quatre. »

{Le Coran, ch. ly; les Femmes.)

— C'est, comme en Occident. Mais, en Orient, c'est autorisé par la religion; et, c'est un scandale de moins. La polygamie des riches ne peut être anéantie : tant, cpie l'ignorance sociale ne l'est point elle-même.

Passons d'un grand homme à un autre, de Mahomet à Machiavel.

— « 11 faut, qu'à entendre le prince, on croie^ dit Machiavel, qu'il est la bonté, la justice, la religion même ; mais qu'il ait surtout cette dernière qualités »

{Le Prince, ch. xym.)

•^*-' Comme Aristote, Machiavel est ians religion. Mais, il veut une religion pour le peuple : «fin, d'éviter la souveraineté du peuple, qu'il sait cmeotieUement anarchique.

Maehiavel avait raison, pour autant que l'ignconmce sociale existait. Mais, il avait déjà tort; car, même de

DE LA SOUVERAIMETÉ. 33K

son temps, une religion devenait déjà impossible pont le seul peuple. En présence de Tincompressibilité de l'examen, dont la naissance date de 1440, il faut la religion pour tous ou pour personne ; et, la religion pour f)ersonne,. c'est la mort de l'humanité.

— €( Tout changement survenu dans un État, dit encore Machiavel, donne le désir d*en faire de nouveaux.»

(L« Prince^ ch. i.)

— Cette pensée, en politique, est la plus profonde qui ait existé depuis que le monde existe. C'est, à cause de cette immense vérité, que les révélations ont été inventées : afin, que la société fût immuable^ comme la règle donnée par l'éternel hypothétique. L'anéantissement de ces règles, hypothétiquement étemelles, n'est autre : que, l'établissement de la souveraineté du peuple, pour aussi longtemps que l'ignorance sociale n'est point détruite ; et, le règne de la souveraineté du peuple a pour essence : des changements continuels dans la société. Or, ces continuels changements ne peuvent se faire que par la force brutale ; et, le règne de la force brutale n'est autre : que l'anarchie. La société ne peut être réellement immuable : que, sous le règne de la vérité ; et, le règne de la vérité, c'est l'anéantissement de la souveraineté du peuple.

— « Une guerre, dit Machiavel y ne s'évite pas; on la diffère seulement^ an grand avantage de ceux qu'on doit craindre. »

{Id,y ch. III.)

•^ Ce qui signifie : qu'en époque de force, pour

vivre, il s'agit d'être le plus fort. Il faut appartenir au congrès de la paix, pour ne point sentir : qu'en époque d'ignorance, il faut être fort ou mourir. An sein des nations, comme au sein de chacune d'ellep, la souveraineté du peuple ou de la force, c'est la mort ou l'esclavage du faible.

— « Il n^y a que la ruine ou la destruction , dit Machiavel, ^i puls$<« forcer dans un pays libre {pays libre signifie ici un pays où existe la BOUTeraineté du peuple) la domination d*un conciuérant; sans cette mesure extrême, tôt ou tard il en sera chassé. Les citoyens, dans leur rc- Yolle, se rallieront au nom de la liberté (c'est-à-dire au nom de la souveraineté du peuple, indestruclible en présence de Tincompressibilité de l'examen, si ce n^est par le règne de la vérité) : le souvenir de leur ancienne constitution, que ni le temps, ni les bienfaits ne sauraient effacer, enflammera leur courage, et quelque habile que soit le prince qoi les aura d'abord soumis, s'il n'a le soin de les disperser tous, il les vern reconquérir, à la plus légère occasion, leurs droits et leur liberté. »

(/d., ch. Y.)

' — C'est-à-dire : la souveraineté du peuple. Et, comme la souveraineté du peuple amène nécessairement l'anarchie ; comme l'anarchie amène nécessairement un despotisme; et, qu'en présence de l'incompressibilité sociale de l'examen, un despotisme ramène nécessairement la souveraineté du peuple ; il en résulte : ou, que souveraineté du peuple et despotisme doivent disparaître simultanément; ou, que l'humanité doit périr. Il est probable : qu'avant, que cette vérité soit socialement sentie ; l'Europe aura été plusieurs fois républicaine et cosaque. S*il en est ainsi, c'est que cela doit être devant la justice éternelle. Quand l'expiation sera faite, la société reoon-

DÉ LA SOUyEHAlNETÉ. 337

naîtra : qu'elle n'est qu'une sotte. Après cela, elle deviendra sage ; et, tout ira bien.

Machiavel va nous exposer : pourquoi, la souveraineté du peuple d'une part; et, la souveraineté de droit divin d'une autre ; sont difficiles à extirper.

^ « Les novateurs, dit-il^ ont pour ennemis tous ceux à qui l'ancien régime était profitable, et ils ne peuvent obtenir qu*un bien faible secours de ceux que favoriserait le nouveau gouvernement. Cette tiédeur provient, d*un côté, de la crainte qu*inspirent les adversaires de toute innovation ; de l'autre, d^nne incrédulité naturelle aux hommes qui ne croient aux avantages d*un nouvel ordre de choses que lorsqu'une longue expérience leur en prouve la réalité. »

,(W., ch. VI.)

— Le passage suivant indique : ce, qui est absolument nécessaire pour avoir de l'ordre : tant, que la souveraineté de droit divin est possible ; tant, que la souveraineté du peuple n'est pas encore inévitable.

— ' « Le caractère du peuple est versatile^ dit Machiavel ; et il est aussi aisé de lui persuader une chose qu'il est difficile de l'affermir dans cette persuasion. /{ faut être dans un État tel que, lorsqu'il ne veut plus croire j on lui impose la croyance par la forcb. »

(/d., ch. VI.)

— C'est, je le répète, absolument nécessaire : tant, que c'est possible; tant, que l'examen n'est pas encore socialement incompressible. Mais, quand il l'est; quand la souveraineté du peuple est inévitable ; et, que l'ignorance sociale n'est point anéantie ; que faire? Trouver la vérité : ou, périr.

Le passage suivant contient une erreur capitale. Citons, d'abord ; nous critiquerons ensuite.

338 DB LA SOUVERAIHETÉ.

— « Toas les États, dit Machiavel, sont partagés en deux partis : celni du peuple, qui ne veut être ni gouverné ni opprimé par les grands, celui des grands, qui veulent faire la loi au peuple et le tenir dans Toppression. »

{Id., ch« n.)

— Cette situation existe seulement : lorsque la souveraineté de droit divin a déjà perdu sa force ; lorsque l'autocratie religieuse est déjà renversée par les rois ; lorsque la souveraineté du nombre , là souveraineté de la force, la souveraineté du peuple est admise par eux se considérant comme représentant de leur peuple. Auparavant, chaque État vit isolé, sous l'autorité divme interprétée par son pape ; alors, les masses, le peuple ne compte pas; et, il n'y a de querelles : qu'entre les grands, pour savoir : qui, obtiendra du maître ; la plus grande part de l'exploitation.

Ce que nous venons de dire, doit s'appliquer également : au passage, que nous allons citer. Il est évident : qu'à une époque, où un pareil écrit peu paraître ; c'est, que déjà : la souveraineté de droit divin n'a plus de puissance. Si, elle en avait eu ; Machiavel eût été mis à mort.

— « Un homme, dit-il, qui voudrait' faire profession d'être honnête et tertueux, parmi tant d'autres qui ne le sont pas, serait bientôt dépouillé de sa fortune. »

— C'est vrai, sous la souveraineté du peuple, négition de toute sanction religieuse ; c'est vrai, sous la souveraineté de droit divin, quand la foi en la sanotè)D

religieuse est affaiblie ou détruite . Et, la preuve que cela existe en effet; c'est, de pouvoir le dire publia quement : sans être frappé par la force, en époque d'ignorance ; ou, par la raison générale, en époque de connaissance.

— - « D'où je conclus, continue Machiavel, qu'il est nécessaire à wi prince, qui veut se maintenir, d'apprendre à ne pas être bon, ou plutôt à l'être ou ne pas l'être, selon l'exigence des cas. »

— C'est juste. Quand il n'y a plus de foi; et, qu'il n'y a pas encore de science : l'hypocrisie est seule raisonnable; la franchise, alors, est imbécillité.

— a Laissant donc à part, continue Machiavel, tout ce que l'on à imaginé sur les devoirs d'un prince — (remarquez : que^ tout homme est prince dès qu'il est souverain) — et ne parlant que de ce qui est vrai et positif — (il est certain que sous la souveraineté du peuple il n'y a de vrai et de positif que d'agir en prince), — je dis que quand on parle des hommes et surtout des princes que leur élévation met plus en vue^ on a coutume de leur attribuer quelques-unes de ces qualités qui les rendent dignes de louange ou de blâme : l'un est réputé libéral, l'autre avare; Tun bien£aisant, l'autre ravisseur; Tun cruel, l'autre humain; i^an fidèle à la foi, l'autre parjure; Tun efféminé et pusillanime, Tautre ferme et Courageux; l'un modeste, l'antre orgueilleux; l'un chaste, l'autre lascif; ruB franc, l'autre rusé et trompeur ; l'un dur et repoussant, l'autre teihdre et accessible; l'un sérieux, l'autre léger; l'un plein dereligien, l'aotlre incrédule.

« Chacun me dira que ce serait une chose excellente si^ de toïïtes les ({dalités que je viens de nommer, un prince ne possédait que les bonnes. — - (N'oubliez pas que sous la souveraineté du peuple tout homme est prince.) — Mais comme il ne peut les avoir^ ni même les suivre en toute occurrence, eu égard à la nature de l'homme, il doit seulement avoir assez de sagesse pour éviter ces vices abominables qui le précipiteraient du trône — (c'est-à-dire, qui le livreraient à plus fort que lui) — et pour aejgrantir des autres, s'il est possible. Mai^BJS^Jla conservation de sa puja* uJKh LES rendait nécessaires, il doit agir avec moins de scrupule, et j'e^ jouterai même qu^il ne doit pas ae soucier d'encourir rin&nae de ces

YÎces, sans lesquels il ne^peut sauver ses États — - (soas la souverainetc du peuple, TÉtat de chaque homme-prince» c^est sa fortune); . — car en considérant bien le fond des choses, telle action paraîtra yertueuse qui, mise en pratique, conduira un prince- — (un membre de là souveraineté du peuple) — à sa perte ; et telle autre paraîtra criminelle, qui eepen« dant fera sa sûreté et son bien-être. »

(W., ch. XV.)

— d Un prince prudent, dit encore Machiavel, — (et je le répéterai mille fois, sous la souveraineté du peuple tout homme est. prince), — un prince prudent ne peut donc pas, ne doit pas tenir sa parole, lorsque cette conduite lui devient nuisible, et que les raisons qui la lui avaient

fait engager n'existent plus Uu prince ne sera jamais embarrassé pour

trouver des prétextes légitimes pour pallier sa mauvaise foi. »

(/d., ch. xviii (1).)

-» « Une chose, dit encore Machiavel, qu'il ne faut jamais perdre de vne, c'est qu'un prince, surtout un prince nouveau, ne peut s^attacher strictement aux choses qui font regarder les hommes comme bons; car pour maintenir TÉtat — (c'est-à-dire, sa fortune), — - il est souvent obligé d^agir contre les lois de l'humanité, de la charité et de la religion. Pour cela^ il doit avoir Tesprit assez souple pour se plier au gré du vent et de la fortune ; ne pas s^écarter de tout ce qui est bien quand il le peut, mais savoir hardiment embrasser le mal, s'il est nécessaire. »

« Un prince — (et un membre de la souveraineté du peuple est

(1) <t Clément VI accorda canoniquement à Jean, roi de France, et à Jeanne son épouse, et à tous les rois ^t à toutes les reines qui leur succéderaient, la faculté de pouvoir, sans péché, violer leurs promesses et leurs serments, tant faits qu'à faire, pour peu qu'il ne fût pas de leur intérêt de les tenir, et pourvu toutefois qu'ils se fissent imposer en échange par leur confesseur l'obligation de remplir quelque autfe de*

voir de piété : Tn perpetuum indtdgemus ut confessor jura-

menta per vos prxstUa, et per vos et eos prœstanda in posterum^ qux vos et illi servare commodo non possetis, vobis et eis commutare vakoi in aliu opéra pietatis, etc. »

D'Achery, in Spicilegio, t. III, p. 723. V. l'Esprit de VÉglise, par de Potter, t. IV, p. 67.

— « 11 faut avoir lu dans Barante (Histoire des ducs de Bourgogne) les précautions prises contre les dispenses, dans le serment de Louis Xî au duc de Bretagne; — « Je jure que jamais je ne prendrai, ni impétrerai ou accepterai , ni ferai impétrer ni accepter de notre saint-pèré pape, du saint-siége apostolique, du concile, ni d'autre quelconque au* torité, dispense de ce serment, ni relaxation qui en ait été ou poqDoit itre octroyée ou impétrée. » T. XI, p. 360. ' '

JÉséviB BEnTHAM, Traité des preuves judiciaires, liv. If, ch« 12.

DE LÀ SOCVERAINETÉ. 341

prince] — doit donc avoir le plus grand soin qu'il ne lui échappe jamais de la bouche aucune parole qui ne respire les cinq qualités dont j*ai parlé plus haut : à l'entendre, à le Toir, tout en lui doit paraître bonté^ probité, humanité^ religion. C'est la dernière de ces qualités surtout qui doit paraître l'emporter sur toutes les autres ; car les hommes en général jtigent plutôt sur les apparences que sur le fond , parce quft chacun peut

Yoir, mais peu savent apprécier les choses Ce n^ est que Vissue que

l'on doit regarder dans toutes les actions des hommes et surtout dam celles des princes, contre lesquels il n'y a point de tribunaux d* appel, »

— Telle est , incontestablement , Tinstruction prétendue rationnelle, sous la souveraineté du peuple. M. Michel Chevalier, qui sait que nous existons sous la souveraineté du peuple, a eu bien raison de dire : « Si toute la France savait lire, elle serait ingouver- « nable. » II aurait dû ajouter : tant, qu'elle resterait sous la souveraineté du peuple.

M La tourbe populaire est mère d'ignorance, injustice, inconstance, idolâtre de vanit^, à laquelle vouloir plaire ce n'est jamais faict ; c'est son mot : vox populi, vox Dei; mais il faut dire : vox populit vox êlultorum. Or, le commencement de la sagesse est se garder net, et ne se laisser emporter aux opinions populaires. »

Charron, De la Sctgetse, liv. I, ch. lui.

— Il est essentiel de bien remarquer ici : que, Charron, généralement considéré comme Tun des plus sages parmi les philosophes, lorsqu'il parle de peuple, n'y comprend point les paysans et les ouvriers^ dont il n'était jamais question de son temps; mais, bien des nobles et des bourgeois. Pour lui, c'était là; et, exclusivement là ; que, se trouvait le vulgaire. En fait de choses relatives à l'instruction, il ne peut jamais être question : que, de ceux qui se croient instruits. Il n'y a jamais eu que le dix-huitième siècle, qui ait prétendu établir juges de la réalité du droit, des gens ne sachant ni lire ni écrire; c'est-à-dire : socialement incapables de voir, d'entendre et de penser : quand, tout ce qu'il n'y a eu de célèbre, depuis l'origine sociale, n'a pu encore résoudre cette question.

— « Celuy qui Teul estre sage, dit encore Charron , doibt tenir pour suspect tout ce qui piaist et est approuvé du peuple , du plus grand nombre. »

— Vous voyez : que, pour Charron, la majorité , fût-ce même à l'Académie des sciences morales et politiques, constitue le peuple ou la sottise. Nous verrons plus tard : que, M. de Girardin pense comme Charron, même pour un conseil où il y a neuf ministres; et, c'est moins que quarante académiciens.

-^ «... Et, continue Charron, ne se laisser coiffer et emporter à la multitude qui ne doiLt estre comptée que pour un : unus mihi prç popu/o, etpopulus pro uno {Sen,, Epist. YH). Et quand pour le battre et arrester court l'on dira : tout le monde dîct, croit, fait ainsi, il doibt dire en son cœur : tant pis, voici une méchante caution : je Ten estime moins ptr^ que tout le monde Tapprouve. lo

(Charron, de la Sagesse, Ht. U, ch. i.)

-^ « Chacun, dit-il encore , appelle barbarie ce qui n*est pas de son goût et usage, et semble que nous n* ayons autre touche de la vérité ^t de la raison que Texemple et Fidée des opinions et usances du pays oiï nous sommes. »

(/d., liv. n, ch. II.)

— L'incontestabilité rationnelle, est la seule touefao possible : de la vérité, et de la bonne raison. Tant qu'elle n'existe pas ; tant que l'instruction réelle n'existe pas ; il n'y a : que, vérité hypothétique; bonne raison hypothétique. Et, celle-ci peut seulement dériver de l'éducaiioa ; c'est-à-dire du pays où nous la recevons. Du moment que, par l'impossibilité de faire domina plus Icmgtempe l'éducation sur l'instruction ; une instruction contestable, et multiple à l'infini dès qu'elle n'est point une y vient au contraire à dominer toute éducation ; il n'y a plus de possible , socialement : ni vérité ; ni bonne raison: C'est là ce qui a fait établir : la souveraineté du Qombre ; la souveraineté du peuple. Et, çeU^-pi dure :

jusqu'à ce que Tanarchie vienne la rendre impossible. C'est ce que Charron n'a pas vu; ou, plutôt, n'a pas osé dire, n n'a pas osé le dire, en voici la preuve :

— a La reigle, dit-il^ qu'il faut tenir en jugeant et en toutes choses est nature, »

— Savez-vous ce que c'est que nature^ expression dont on a tant abusé depuis ? Charron va vous l'expliquer.

— <c ...NATURB, dit-il, LA NATURELLE ET UfflTEBSELLE RAISON, Suyvant

laquelle on ne peut jamais faillir. »

(De la Sagesse^ liv. II, ch. ii.)

— C'est vrai : quand l'incontestabilité rationnelle existe. Mais, avant? L'on se trouve comme les enfants : qui, ne savent ni bien voir; ni bien entendre ; ni bien parler. Us se battent... jusqu'à ce qu'ils soient battus ; ou, que la vue, les oreilles et la raison leur viennent.

Passons à Montaigne, et voyons : si, le sceptique est partisan de la souveraineté du peuple !

— « Lascher, dit-il, la bride aux partis d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la division, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y ayant aucune barrière ni coercition des lois qui bride et empescbe sa course. »

Ëh bien ! la souveraineté du peuple n'est autre

que le lascher la bride aux partis d'entretenir leur opi-

nion.

— Voici un passage du même auteur qiu, de prime abord, paraît être la plus grande bêtise qu'il soit pos sible d'énoncer; et, qui, mis en rapport avec ce qui précède, devient d'une profonde sagesse.

•—a La guerre, dit Montaigne, a naturellement beaucoup de privilèges raisonnables au préjudice de la raison. »

(Li?. I, cb. VI.)

— Cela signifie : que, tant que l'ignorance ne permet pas de distinguer la bonne raison de la mauvaise ; tant, qu'il n'y à que des opinions ; il faut, sous peine de division, sous peine d'anarchie ou de mort sociale : que y le plus fort, le vainqueur fasse accepter socialement son opinion, comme étant la bonne raison. Mais, quand cela n'est plus possible 1 Alors, la souveraineté du peuple, la souveraineté des ppinions, la souveraineté des ignorants et des sots, que Montaigne voulait éviter, prévaut nécessairement ; et, l'ordre s'en va à tous les diables.

Montaigne était socialiste. Et, c'est à cause de cela, qu'il avait la souveraineté du peuple en horreur. 11 voulait, lui, la 3ouveraineté de la raison réelle.

-.- « De Tray, dit-il, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu\^ nosire contentement , et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre et à notre aise, comme dit la sainle Écriture (Et cognovi quod non melius uisi lœtari et facere bene in vita sua). Eccles,^ cb. m, v. 12. »

(Montaigne, liv. I, ch.xix.)

346 DB LA fiOUVERAlNETi.

— Seulement, je demanderai au seigneur de Mon^ taigne : si, le matérialisme et la raison sont compatibles ? J'ajouterai même : que, matérialisme et socialisme sont complètement incompatibles. Mais, allez aussi le dire à des gens bercés, depuis des siècles, dans le panthéisme I Us vous crieront également : que, le son de la trompette est le véritable écarlate. Livrez-les à dame anarchie ; c'est le seul moyen de leur désiller les yeux.

Si, Montaigne s'était borné -à constater l'ignorance sociale, comme il le fait dans le passage suivant, il se fût placé au-dessus des philosophes.

— <x Nous n^avons, dit-il, autre mire de lai vérité et de la raison que l'exemple et Tidée des opinions et usances da pays où nous sommes. Là est toujours la parfaicle religion, la parfaicte polyce ^ parfaict et accomply usage de toutes choses, n

~ C'est vrai ; la société, du temps de Montaigne, était complètement ignorante en fait d'ordre moral ; *et, elle l'est encore. Mais, était-ce une raison pour conclure ; à la non-existence de l'ordre moral ; à la non-existence de l'éternelle vérité, de l'éternelle justice ? €'est, malheureusement, ce que Montaigne fait trop souvent.

— a II se faut garder, dit-il, de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faire juger par la voie de la raison «on par la Y^ie coipjaime^ »

(fdid.f éb.)

— Mais, Seigneur I tant , qu'il n'y a d'autre mire

DB LA SOUYERAINETÉ. 347

de la vérité et de la raison que les opinions, tout le monde et vous-même appartenez au vulgaire. Puis, quand le vulgaire devient le maître ; et, que chacun veut être juge de la vérité, que faut-il faire ? Etablir la souveraineté de la force brutale; et, s'égorger jusqu'au dernier, n'est-il pas vrai ? Cela vous convient-il ?

Passons de la France à l'Angleterre ; et, voyons : ce que le grand républicain Milton pensait de la souveraineté du peuple. Remarquez, je vous prie : que, Milton avait en horreur la souveraineté de droit divin.

— « Si l'on donae, dit Miltoo » le ^roijt à tons de loonner toui U monde, ce ne sera pas la sagesse et Tintégrité , mais la turbulence et la gloutopnerie qui élèyeront bientôt les plus vils mécréants de nos ta^erves et de nos lieux de débauche^ de nos villes et d% nos ▼illagen, au r$ng et à la dignité de sénateur. »

— C'est vrai : mais, en époque d'ignorance sociale, qui voulez-vous qui nomme ? Quel critérium choisirezvous pour Télectorat ? Est-ce l'argent ? C'est, la plu» vile des aristocraties; et, elle .est impuissante dans tous les temps, surtout en époque d'incompressibilité d'examen. Est-ce la naissance? Elle tient au droit divin, et elle est actuellement tout aussi impuissante, comme conservation de longue durée,^ que l'aristocratie d'argent. Est-ce le savoir ? Il n'y en a pas de réel, en époque d'ignorance ; et, dès qu'il y en aura, il faut que tout le monde le possède, sous peine, de rester sous le joug de la force brutale. 11 est facile de critiquer. Mais, il faudrait ne jamais oublier : qu'en fait d'ordre social, quand on n'est pas en état d'exposer'

ce qui doit être, et de l'exposer d'une maDière rationnellement incontestable ; critiquer, c'est tout bonnement faire de l'anarchie. Il est vrai, qu'alors : ne pas critiquer, c'est se soumettre au despotisme. C'est la seule alternative possible, en époque d'ignorance et d'incompressibilité sociale de l'examen.

— <i Qui Youdrait, continue Milton , confier les affaires de la répobliqae à des gens à qui personne ne voudrait confier ses affaires particulières? »

— Puisqu'il n'y a pas encore de science, c'est de probité qu'il s'agit ici. Et, où y a-t-il plus de probité : est-ce parmi les riches ou parmi les pauvres ? Proportions gardées : il y a, au bagne, deux notaires sur un vagabond.

— « Qui voudrait voir, continue Milton^ le trésor de TÉtat remis aux soins de ceux qui ont dépensé leur propre fortune dans d^infâmes prodigalités? Doivent-ils être chargés de la bourse du peuple ceux qui U convertiraient bientôt en leur propre bourse? Sont-ils faits pour être législateurs de toule une nation, ceux qui né savent pas ce qui est loi et raison, juste ou injuste, oblique ou droit, licite ou illicite ; ceux qui pensent que tout pouvoir consiste dans l'outrage, toute dignité dans Tinsolence ; qui négligent tout pour satisfaire la corruption de leurs amis oa la vivacité de leurs ressentiments, qui dispersent leurs parents et leurs créatures dans les provinces pour lever des taxes et confisquer des biens?»

— Voyons 1 voyons ! N'allons pas si vite ! D'abord , Milton, et même actuellement toutes les assemblées constituantes ou législatives possibles, ne savaient pas mieux et ne savent pas encore mieux que le plus ignorant des pauvres ou des méchants : ce que c'est que loi et raison, juste ou injuste; oblique ou droit;

licite ou illicite. Â cet égard, M. Guizot lui-même est l'autorilé sur laquelle nous nous appuyons. Quant à faire consister : le pouvoir dans l'outrage, la dignité dans l'insolence ; quant à ceux qui négligent tout, pour satisfaire la corruption de leurs amis, etc., etc. Est-ce à la classe pauvre qu'il faut adresser ces reproches ? Ce ne sont ni les classes, ni même les individus qu'il faut accuser; c'est, l'ignorance sociale, mise en présence de l'incompressibilité de l'examen. La société est malade, malade d'anarchie; le seul remède qui puisse la conserver à la vie; c'est, l'anéantissement de son ignorance : toute autre tentative de guérison', est un palliatif, devant accélérer sa mort.

— a Hommes les plus dépravés^ continue Milton , qui achètent euxmêmes ce qu*ils prétendent exposer en rente, d'où ils recueillent uno masse exorbitanle de richesses détournées des coffres publics. Ils pii> lent le pays et émergent en un moment de la misère et des baillons à un état de grandeur et de fortune. »

— Devenus riches, en valent-ils mieux? Quand, de révolutionnaires ils sont devenus despotes, en valentils mieux? N'accusez pas les hommes I Ce sont des malheureux qui expient : sur l'édredon ; comme sur le grabat. Pitié ! pour les damnés de l'enfer d'ignorance.

— « Qui pourrait, continue Milton , souffrir de tels fripons de serviteurs, de tels vice-régents de leurs maîtres? Qui pourrait croire que des chefs de bandits seraient propres à conserver la liberté? »

— La liberté 1 Savez-vous donc en quoi elle consiste ?

860 Dit LA SOUYERAINETi^

8avW-vou8 môme si elle existe ? C'est la science qui constitue l'anéantissement de Tignorance. Ayant de le savoir, il n'y a de possible : que le gouvernement de forts, souvent plus malheureux que les faibles qu'ils exploitent.

— n Qui , continue Milton , se supposerait devenu d'un cbe?eu pliis libre par une telle race de fonctionnaires (ils pourraient s* élever à cinq eénif ,' élus de cette sorte par les comtés et les bourgs) , lorsque parmi Ceux qui sont les vrais gardiens de la liberté, il y en a tant qui ne savent ni comment user, ni comment jouir de cette liberté, qui ne comprennent ni les principes ni les mérites de la propriété ? ))

— Hélas ! Vous Milton ! et ceux qui vous ont succédé, dans la défense de la souveraineté dU peuple , le savez-vous mieux ? Vous anathématisez la souveraineté de droit divin ; vous proclamez donc la souveraineté du peuple, puisque vous ne pouvez exposer la souveraineté de la raison rendue incontestable ; et, en vous proclamant partisan de ' la souveraineté de la force, vous-même l' anathématisez : par, tous les moyens de raison qui sont en vous. contradictions 1

C'est, que la souveraineté du peuple ; c'est, la souveraineté de l'ignorance. C'est, que la souveraineté de l'ignorance ; constitue l'enfer social. 11 est impossible de sortir de cet enfer, avant que la société ait ellemême reconnu son ignorance ; et, l'excès de mal, produit par l'anarchie, peut seul la forcer à faire cette déclaration 4

DE LA SOUVERAIMGTt. 351

« Ce sont des hommes de cette espèce que désigne Sénèqne, lorsqu'il dit : qu'il en est qui aiment tellement Tombre que tout ce qui est exposé au jour leur parait trouble (Epist. 3). » Bacon, Dig, et aooroist, des êciences, liv. I.

. — L'albinisme moral est endémique à Tépoque d^gnorance. Il est aussi impossible à l'albinos moral, avant d'être parfaitement guéri par un traitement de plusieurs générations, de fixer ses regards sur la vérité ; qu'il le serait à un aiglon,* à la première sortie de son aire, de fixer sa vue sur le soleil.

Pour, qu'une maladie puisse être guérie ; deux conditions sont absolument nécessaires :

La première, que le malade connaisse la nécessité de se guérir sous peine de mort : sinon, toutes les passions possibles pourront le distraire et l'empêcher de reconnaître : qu'il a un besoin absolu d'un remède effi cace.

La seconde, que ce remède soit mis à sa portée.

Quand, le malade est la société ; et, que la maladie est l'ignorance ; la première condition peut seulement être remplie : par, la déclaration officielle des représentants de la société : que, celle-ci se reconnaît malade ; c'est-àrdire ignorante. Et^ le malade peut seulement

arriver à faire cette déclaration : lorsqu'une longue et continuelle anarchie, a porté Texcès du mal jusque dans les plus obscurs repaires de l'albinisme ; et, forcé ceux qui les habitent de reconnaître : que , la lumière absolue, la lumière pure, celle qui n'éblouit jamais les yeux de l'intelligence, est devenue nécessaire : au maintien de leur existence.

. Dès, que cette première condition se trouve remplie ; et, PAS AVANT ; chaque individu de la société cherche la vérité de bonne foi ; parce qu'il la cherche dans son propre intérêt. Dès, qu'elle est ainsi cherchée, elle est bientôt trouvée. Et, dès qu'elle est trouvée, elle est bientôt universellement reconnue et acceptée ; parce que la reconnaître et l'accepter se trouve alors : dans l'intérêt de tous, reconnu par chacun.

11 est inutile d'ajouter : (Jue, l'acceptation de la vérité, comme souveraine ; c'est, l'anéantisssement simultané : et, de la souveraineté dite de droit divin ; et, de la souveraineté du peuple ou de la force brutale .

Bacon donne deux excellents moyens pour arriver à la vérité, lorsque le besoin en est socialement senti. Nous allons les exposer.

— - « Que sont les mots, dit-il, sinon les images des choses? »

— Ici, au lieu des choses^ Bacon aurait dû dire des idées. C'est, ce qu'il a voulu dire ; mais il ne l'a pas dit.

•^ « Et ces images, ajoute-t-il, si la rigueur des raisons ne leur donne

DE Là souteraineté. 353

de l'àme et de la tie , s'y attacher si fort , c'est être amoureux d'une statue, »

(Bacon, Dig, et accrois, des sciences, liv. I.)

— Ainsi, les mots doivent être parfaitement déterminés ; et, leur détermination ne doit jamais rien renfermer d'absurde. Car, vous concevez : qu'en partant de Tabsurde, vous ne pouvez arriver qu'à l'absurde. Quand, par exemple, vous parlez de liberté^ comme existant chez les individus ; vous supposez : qu'il y a, chez chaque homme, une individualité réelle et non seulement apparente ; une individualité absolue, indépendante^ éternelle, incréée ; toutes ces conditions étant nécessaires ; pour, que Tindividualité réelle existe. Par cette seule détermination du mot liberté, dont vous avez alors éliminé l'absurde, vous reconnaissez instantanément : que, la liberté, c'est-à-dire l'humanité réelle, est incompatible avec l'existence : soit du matérialisme; soit de l'anthropomorphisme.

Un autre exemple. Supposons : qu'il s'agisse du mot création. Sa valeur est faire de rien. Dès ce moment, nous reconnaîtrons : que, pour éviter l'absurde, cette expression ne pourra jamais être employée, qu'au figuré; puisqu'au propre, elle est absurde. Cela, nous suffira encoi'e pour reconnaître : que,, tout anthropomorphisme est absurde ; et, que tout matérialisme est incompatible avec le raisonnement réel : puisque msonnement réel présuppose liberté ; et, que la liberté, au sein du matériahsme, est évidemment une absurdité.

Arrivons au second moyen, que nous venons d'an- I. 23

3tS4 DE LA SOUVERAlIfETÉ.

noncer. Nous prions d'y donner la plus scrupuleuse attention.

— a Quoique cette règle qui dit, s*écrie Bacon : Que tout ?iomme qui apprend doit se résoudre à croire ne nous déplaise nullement, il est bon pourtant d*y joindre cette autre règle : Que tout homme déjà suffUammmU instruit doit user de son propre jugement ; car ce que les disciples doivent à leurs maîtres , c^est seulement une sorte de foi provisoire, une simple suspension de jugement, jusqu'à ce qu'ils se soient bieB pénétrés 4e Vari qu'ils apprennent. »,

— Ici, Bacon ^.urait dû dire : la science^ au lieu de Vart. Car, dans l'art, il n'y a rien d'absolu ; tandis que, dans la science, tout est absolu. Dans l'art, rien n'est incontestable; dans la science réelle, tout doit être incontestable. Et, il n'y a d'incontestable : que, ce qui est absolu ; ou, déduction d'absolu.

— « Mais , continue Bacon, ils ne doivent jamais un entier renoncement à leur liberté et une perpétuelle servitude d'esprit. »

— C'est vrai. Mais, avant de parler de liberté et d' esprit ^ i\ faudrait commencer par savoir : si, les valeurs, non absurdes, données à ces expressions, ont ou n'ont pas, une existence réelle. Jusque-là, vous restez pécesaairement : dans le domaine de l'hypothèse ; domaine essentiel de l'ignorance.

— « Ainsi , continue Bacon , pour terminer ce que nous avons à dire sur cette partie, nous nous contenterons 'd'ajouter ce qui suit : Rendes «uz ffrands maîtres l'bommage qui leur est dU^ mais sans déroger ^ ce qui est dû aussi à Tauteur des auteurs, au père de toute vérité, au temps.»

(Bacon^ Dig. et accrois, des sciences ^ Ut. Î)

— Ici encore, Bacon a fait une faute. Ce n'-est pas

DE LA SOUVERÀlHBTé. 355

le tempe, qui est le père de toute vérité ; c'est, k ftpsoin de vérité. Si, ranarehie ne venait rendre la vérité socialement nécessaire; Terreur, nécessairement^ régnerait éternellement sur tous les mondes possibles.

Jusqu'à présent, vous voyez : que. Bacon n'accorde point au nombre le droit de formuler la vérité ; et, qu* ce droit il l'accorde exclusivement : à la science^ à l'incontestabilité .

Ce, qui va suivre, s'adresse à ceux qui veulent bftseï^ le droit sur l'antiquité.

— « « L^aBtîrpoôié des temps, dit Bacon , est la jeunesse da nufade ; èC^ à proprement parler, c'est notre temps qui est Tantiquité, le monde a^ami déjà vieilli, et non pas celui auquel on donne ordinairement ce nom, en soivant l'ordre rétrograde et en comptant depuis notre siècle, w

(Bacon, Dig. 9t accroû, des sciences. Ht. I.)

— Disons, cependant : que, pour ceux qui acceptent une révélation à Torigine de l'humanité ; l'antiquité intellectuelle est égale à l'antiquité mAtârielle,, Mais, pour ceux qui ne l'admettent point; l'antiquité intellectuelle eat l'époque la plus moderoie. Uièa, que la vérité est connue, il n'y a plus, relativement à l'intelligence, ni ajQciens ni modernes : car„ la vérité n'a pa» de temps, elle est éternelle.

«— « làe» hommes , dit encore Bacon , semblent craindre que \e tempft loîl deTtfmt stérile et inhabite à la génération ; maïs il est sur ce point VM ■HHiidre de juger qui montre bien ht légèreté ef rinconstanee^ âëshonunt». w

lustiftons cette légèreté, cette inconstance. Tant,

que l'ignorance sociale n'est point anéantie, l'humanité, en fait de base sociale, ne peut passer que d'une erreur à une autre. Et, elle y passe d'autant plus rapidement ; que, l'erreur nouvelle est plus insupportable que l'erreur ancienne. C'est, dans cette marche, de mal en pire, que consiste ce que Messieurs les partisans de la souveraineté du peuple appellent le progrès. C'est, surtout, lorsque l'examen est devenu socialement incompressible ; lorsque, par conséquent, toute erreur est nécessairement instable; que, le progrès^ cette marche Ters le diable, se fait avec une rapidité électrique. Et, c'est précisément ce progrès vers le diable, c'est-à-dire vers l'anarchie absolue ou la mort, qui force à sortir de l'ornière progressive, pour se soumettre à l'éternelle vérité; qui, est aussi : l'éternelle stabilité.

— « « Tant qu'une chose n'est pas faite, continue Bacon , ils (ies honi« mes) s*étonnent si on leur dit qu'elle est possible... »

— C'est juste : ignorance est mère de vanité.

— - ft Et dès qu'elle se trouve faite, continue k philosophe , if^ s'éiotfnent au contraire qu^elle ne Tait pas été plus tôt.... C'est ce qu'éproora Christophe Colomb par rapport à son voyage aux Indes occidentales. Mais cette variation, de jugement a lieu plus fréquemment encore par rapport aux choses intellectuelles : c'est ce dont on voit un exemple dans la plupart des propositioos d'Euclide. Avant la démonstration , elles paraissent étranges et l'on n'y donnerait pas volontiers son consentement; mais la démonstration une fois vue , Pesprit les saisit par une sorte de retrait (suivant Texpression des jurisconsultes) , comme s'il les eût connues et comprises depuis longtemps. »

(Bagow, Dig, et açcroU. des sciences, li?^ I.)

DB LÀ SOUTERÀfNETÉ. 357

— Vous voyez : qu'il n'y a là rien de relatif à la souveraineté du nombre. Et, qu'on ne dise pas : qu'il n'en est pas, en fait d'ordre social, comme en fait de géométrie. La vérité est, actuellement, plus nécessaire à l'existence de l'ordre; que, ne l'a jamais été la démonstration du carré de l'hypoténuse, quelque importante qu'elle soit, à l'existence de la géométrie.

— « IL est impossible , dil Bacon, d'apercevoir les parties les plus reculées et les plus intimes à*une science particulière tant qu'on reste au niveau de cette même science, et que Ton ne monle pas^ pour ainsi dire, sur une science plus élevée, pour la considérer de li comme d'un bef- {roL »

(Bacon, Dig, et accrois, des sciences, liv. I.)

- Le beffroi, de la science générale ou sociale, est placé : au sein de la vérité absolue. Hors ce point de vue, toutes les sciences particulières sont troubles : eomme le chaos. -

Écoutez ce qui va suivre.

— a Dans la contemplation, dit le philosophe, si Ton veut commencer par la certitude, on finira par le doute ; au lieu que si, commençant par le doute , on a la patience de l'endurer quelque temps, on finira par la certitude, d

(Id., md.)

— Il n'y a encore là : rien, de relatif, à la souveraineté du nombre.

Ce qui va suivre est explicite à cet égard.

««' ff L'opinion populaire mérite peu d'attention, m

(Id., liv. Vm, ch. II ; page m de VéiH, du Panthéon littéraire,)

388 DB Là SOUTERAniETt.

— Est-ce clair ?

«Ce qui va suivre ne l'est pas moins.

— « On ne plaît à U muUitade, dit Bacon, qu'en frappant rimagination, comme la superstition, ou qu'en s'adressant aux notions Tulgaires, comme la doctrine des sophistes. »

— Il est évident : que, jusqu'à ce que la vérité soit démontrée d'une manière rationnellement incontestable; il n'y a de possible : que, des doctrines de sophistes,

— a Et tant s'en faut, continue Bacon, que cette approbation UNAmn ait un poids vrai et solide , qu'elle inspire une forte présomption pour le sentiment contraire. Et c'est avec rahon qu'un Grec s'écria : QfÀelle sot- Mie ai- je d^nc ft^ite ? en ç^àtendant autour de lui de nombreux applau-' cassements. »

(Bacon, tiéfutaiion des syst» phUosoph,)

— Je suis bien assuré : de ne pas recevoir d'apphudissements unanimes, de la génération actuelle.

DB LA SOUTEBAINETÉ. 389

« Si tons les docteurs d^nne même ville Toolaiefit se rendre compte des paroles qu'ils prononcent} an ne trouverait pas deux licenciés qui attachassent

la même idée à la même expression

Tous m'objecterez que si la chose était ainsi, les hommes ne s^entendraient jamais. Aussi en vérité ne s'entendent-ils guère. Du moins je n'ai jamais vu de dispute dans laquelle les argamentatenrs suss^t bien positivement de quoi il s'agissait. » YoLTAïaE, Lettres chinoises et indiennes.

— Je voudrais que la patience de mes lecteurs me permît: de remettre ce passage, en épigraphe, à chacun de mes chapitres. Si, une fois la société se trouvait persuadée de la vérité qu'il contient ; elle reconnaîtrait son ignorance ; et, par cela seul, elle serait près d'être sauvée. Mais, la vanité de chacun prend ce passage comme une boutade. « Comment, se dit-elle, chez cha- « que individu, moi je ne sais pas ce que je dis ; et, « personne plus que moi ; et. Voltaire pas davantage ? « Il faudrait être fou : pour prendre une telle folie, au « pied de la lettre. Je me garderai bien de le faire. » Et, l'un des passages les plus sensés, que Voltaire ait écrits dans toute sa vie, est méprisé. Mais, tout ce qu'il a écrit sur la négation de la liberté sera accepté ; sans réfléchir : que, si la liberté n'existe pas ; l'accepter et le rejeter sont également impossibles. Est-ce qu'une

pierre qui tombe accepte ou rejette sa chute ? Ou, un maniaque qui se précipite dans un abîme, accepte-t-il ou rejette-t-il son suicide?

En examinant Charron, j'ai réservé deux citations, pour les mettre en rapport avec le passage ci-dessus de Voltaire ; et cela, avant de passer à Pascal : que, l'indétermination des expressions ; ou , plutôt rignopancedont cette indétermination n'est que l'expression ; a porté au suicide moral.

— « Je ne me mets point en colère , dit Charron , si l*on ne m*en croit : c'est, affaire aux pédants. La passion témoigne que la bàison n'y est pas. Qui se tient par l'une à quelque chose ne s'y tient pas par l'autre.»

{De la Sagesse, Préface.)

— Et, qu'est-ce que la raison s'il vous plaît? Est-ce une expression de liberté, ou n'est-ce qu'une apparence de liberté? Comment distingue -t -on la bonne de la mauvaise : celle qui est indépendante des passions, des préjugés; de celle, qui leur est soumise? On l'ignorait du temps de Charron, du temps de Voltaire ; on l'ignore encore. Voltaire avait donc raison d'affirmer : qu'il est encore impossible à deux docteurs de s'entendre. Et, si du temps de Cicéron, deux augures devaient ne pouvoir se rencontrer sans rire : il en est encore de même : pour, deux docteurs ès-sciences morales et politiques.

Voyons l'autre passage réservé de Charron.

— 4( Qu'ils ne pensent, dit-il, m'ahattre d'authorité, de multitude d'allégations d'autrui, »

DE LA SOUVERAlNBTi. 361

— Je conçois, ce mépris de Charron pour des allégations, non incontestablement démontrées. Mais, quand on ne peut, soi-même, rien démontrer incontestablement ; les allégations de ceux, qui ont été tenus pour sages, sont bien quelque chose en théorie hypothétique. Il est vrai : qu'en pratique ; et, surtout en fait d'ordre social ; toutes les allégations, possibles ne servent à rien. Aussi, j'aurais beau prouver incontestablement : que, tous les hommes tenus pour sages, et dans l'antiquité et dans les temps modernes, ont professé le plus souverain mépris pour la souveraineté du peuple ; cela n'empêchera point la nécessité sociale d'en imposer l'usage : tant, que la souveraineté de la vérité ne dominera point les opinions. Mais aussi, l'anarchie pratique, résultat nécessaire de la souveraineté du peuple, amènera la nécessité sociale d'anéantir cette souveraineté des sots; et, alors, la souveraineté de la vérité, rendue incontestable, se trouvera intronisée ; ou, l'humanité disparaîtra de notre globe.

— « Car tout cela^ continue Charron, a fort peu de crédit en mon endroict.. . »

— Arrêtons-nous ici ; car, chaque ligne de ce passage mérite attention .

Et, qui donc, s'il vous plaît, a crédit en votre endroit ? Vous seul, sans doute, puisque les autres n'en ont point ; et, que personne encore ne peut démontrer incontestablement : ce qui distingue la bonne raison de la mauvaise. Concevez- vous, alors, qu'il n'y ait de

lù

362 DE LA SOUVERAIICETÉ.

possible, en fait de moyens d'ordre social : que le poi- Bon^ le poignard, l'incendie ou la peste ; à défaut du canon et des baïonnettes ? Vous ne voulez point le concéyoir? Eh bien! attendez : l'anarchie vous ouvrira l'intelligence ; et, éclairera votre volonté.

— « Sauf, continue le maître^ en matière de religion , où la senle anthorité VAUT sans raison. »

— Ainsi, la religion est opposée à la raison ! Ainsi, il y a autorité sans raison autre que la force ? Celasignifie-t-il : que, la religion ne peut se baser que sur la force ? Jamais, rien de pire n'a été dit contre la religion. Et, cependant, l'auteur était ministre d'un culte; et, directeur de la conscience d'une reine.

— « G*estlà, continue Charron, son vrai empire (de Tautorité), comme pi^rtout ailleurs la raison sans elle. )>

— Comment, sans elle ? Mais, pour des êtres, dont l'essence est la raison, ou plutôt le raisonnement, la raison seule peut être autorité ; dès, que la force brutale n'est point acceptée comme autorité. Voyez-vous: que. Voltaire a raison ; et, qu'il est encore impossible ; à deux docteurs de s'etitendre.

— 9l Gommée continue Ckarron, a très*bién reconnn saint Augustin. »

— Il est vrai que saint Augustin a dit : que, tout homme ayant une opinion est un impertinent ; ety qu'un homme sensé doit dire : Je sais ou j'ignore. Mai», eom-

DK ïsk SOnVBRAllfETi. 863

ment saint Augustin a-t-il pu supposer : qu'un homme puisse avoir une opinion, ni même reconnaître la vé^ rite; s'il n'est^ lui-même, qu'un vase de terre, je n'ose dire une cruche, dont Dieu est le potier ?

Maintenant, écoutez ! partisans de la souveraineté du peuple. Et, n'oubliez pas : que, pour Charron, le peujde se compose : de nobles et de bourgeois : le reste ne comptant pas.

-— « C'est , continae-t*il une injuste tyrannie et folie enragée de touloir assujettir les esprits à croire et suivre tout ce que les anciens ontdict et ce que le peuple tient^ qui ne sait ce qu'il dict ny ce qil'il fait, w

-*- C'est très-bien. Mais, alors, dès que la religion ne peut plus donner la règle sans raison ; et, que la société ne sait pas encore ce que dit la raison ; faut-il rester sans règle ? C'est, ce que dit M. Proudhon : quoique, M. Proudhon dise aussi le contraire. Mais, alors, il n'y a que la force pour la donner j et, elle la donne nécessairement. Est-ce là ce que veulent MM. Proudhon et de Girardin ? Non, disenUls. Mais, pour prouver que la société peut se passer de règle, soit dérivant de la force, soit dérivant de la raison, ils s'entendent : comme les deux docteurs de Voltaire. Renfermez-les ensemble, en ne leur accordant des vivrez que pour un ; et, bientôt ils auront rec(Hmu : la nécessité d'une règle, dérivant : soit de la force ; soit de la raison.

— «( Il n'y a que les sots, continue Charron, qui se laissent ainsi mener. »

— Charron aurait dû dire : les sots et les faibles.

364 DE LA SOUYERÂlNETi.

Car, sous le règne de la force, que voulez-vous faire contre le fort ? Et, cependant, dès que la religion , masquant la force, ne mène plus; et, que la raison ne peut mener encore; il faut nécessairement : être mené par la force brutale.

Nous ne voulons pas être menés, disent MM. tels et tels ; nom ne voulons pas de régle^ pas d'autorité. Les abeilles et les fourmis n'ont aussi : aucune règle proprement dite ; aucune règle relative à la raison ; elles agissent automatiquement. Mais, je le répète, êtes-vous des fourmis ou des abeilles ?

^- « Ce livre, continue Charron^ n'est pas pour eux ; s* il était popoiairement reçu et accepté, il se trouverait bien déchu de ses prétentions.)»

(De la Sagesse, Préface,)

— C'est toujours très-bien ? Mais, pour ne pas vouloir être classé parmi les sots ; il faudrait pouvoir démontrer incontestablement, que Ton est savant. Et, Charron n'en a pas même eu l'idée.

Dans tous les cas, vous avez une nouvelle preuve : qu'il méprisait souverainement la souveraineté du peuple.

Maintenant arrivons à Pascal .

L'infortuné ne pouvait soumettre sa raison, aux absurdités de l'anthropomorphisme et du panthéisme. De plus, sa vanité ne lui permettait pas d'accepter : que, la vérité qu'il n'avait pu découvrir, pût être du ressort de l'humanité. Ce fut par désespoir, qu'il se plongea dans les abîmes d'une foi, qui répugnait à sa raison; et, que continuellement sa r^son condamnait

DS LA SODYBRAINSTÉ. * 36$

malgré lui. C'est, dans un de ces accès de désespoir, qu'il maudissait : et la souveraineté de droit divin ; et la souveraineté du peuple ; et toutes les lois qui peuvent en émaner.

} — « n serait bon « dit-il , qa^on obéît aux lois et coutumes , parce qu'eHes sont lois ; qu'on sût qu'tf n'y en a aucune juste et vraie à introduire; que nous n*y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine^ et ainsi , comme il croit que la Yérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes , il les croit , et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il obéit, mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire dr. TOUTES en les regardant d'un certain côté. »

{Manuscrit autographe, mis au jour par M. Gousih, «Port-Royal, dit-il, a supprimé tout ce morceau,»)

— Ce prétendu scepticisme de Pascal n'est : que, Te dogmatisme du génie, niant les deux fausses souverainetés ; et, le dogmatisme de la vanité, affirmant qu'il est impossible à l'homme de connaître la vérité-

Nous aimons à placer, en regard de ce morceau de Pascal, le passage suivant de Montaigne, dont celui de Pascal n'est pour ainsi dire qu'une réminiscence.

— a Les lois , dit Montaigne , se ihaintiennent en crédit , non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois; c'est le fondement mys^ tique de leiir autorité : ellrs n'rn ont point d'aultrb, qui bien leur sent. Elles sont souvent faictes par des sots^ plus souvent par des gents qui, en haine d'égualité, ont fault d'équité ; mais toujours par des hommes vains et irrésolus. H n'est rien si lourdement et largement fauUier que les lois, ny si ordinairement. Quiconque leur obéit parce qu'elles sont justes, ne leur obéit pas justement par où il faut. »

(Liv. III, ch. XIII.)

-^ Dans le manuscrit autographe, Pascal ne cesse

366 DS LA SOUTBRAINBTi.

de saper Tautorité des lois, dérivant de l'une ou de l'autre des souverainetés relatives à Fignorance so« ciale. U s'y déclare, ouvertement, en faveur des pyrrhoniens contre . . .

—^ « Lea impressions de la coutume» éê i'éducatioo , cIm mœurt , des puys et autres choses semblables , qui , quoiqu'elUs entraînent la plus grande partie des hommes oamsmms qui ne dogmatisent que mv césium

FONDEMBIITS. . . »

— Remarquer, je vous prie : que, dans ces vains fondements, sont comprises les deux fausses souverainetés .

-^ « ...sont renversées^ continue Pascal, par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres : si l'on n'en est pas assez persuadé, on le deviendra bien vite et peut-être trop. »

(ManusCj p. 357.)

Le souffle des pyrrhoniens qui, jadis, ne pouvait être qu'individuel ; est devenu, sous Tineompresâibilité de l'^s^amen, la respiration sociale. Étonnei&^vous donc de l'anarchie : causée, par ce souffle destructeur t

Voici, une nouvelle négation des deu3fc aouverainetés de l'époque d'ignorance.

— f( Tous les principes sont vrais des pyrrhoniens, des stoîques, des athées, etc., dit Pascal; mais feurs conclusions sont fausses, parce <pM les principes opposés sont vrais aussi. y>

{MunnsCt, p. 8.)

— C'e^t, la doctrine du néant ; ou, si soiïs lé niMlisme de réalité, le raisonnement pouvait être plus que phénoménal, ce serait U doctrine de la force brutale.

— a Pascal, dit M. Cousin, a écrit de sa propre raain et en caractères Irès-Iisibles (Msc. p. 61) : a Athéisme^ marque de force d* esprit^ mais « jusqu'à un certain point . »

— Et, remarquez : que, ce passsage n'est qu'une négation de la souveraineté religieuse hypothétique. Car, s'il eût été affirmation de matérialisme, Pascal n'aurait pas dit que c'était une marque d'une force d'esprit quelconque : puisque, dans ce cas , l'esprit ne peut rationnellement exister.

Après cela , M. Cousin donne vingt passages par lesquels il prouve : qu'il n'y avait chez lui que la foi du désespoir. . Nous n'en donnerons ici qu'un

exemple.

— « La seule religion, dit Pascal (Msc, p. 265)^ contre la nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été. »

— Si, la vanité n'avait pas empêché Pascal de réfléchir; il aurait reconnu : que, la religion coïitrQ la nature, contre le sens commun, est la seule possible : pendant l'époque d'ignorance; que, c'est précisément, parce qu'elle est la seule possible alors ; que, la souveraineté du peuple vient nécessairement la renverser ; 6t, que c'est, précisément, l'excès de mat causé par cette souveraineté, qui force la société : à chercher, à découvrir, et à accepter : la souveraineté religieuse réelle.

Mais, remarquez s'il vous plaît; et, remarque? trèi^particulièrement : que Pascal le religieux, Pas^a^le

368 DE LÀ SOUTBRAniETÉ.

logicien, est obligé de proclamer : que, toutes les religions ayant existé jusqu'à lui , sont : contre la nature ; contre la raison ; contre le sens commun.

-« « Nous n'en finirions pas, dit M. Cousin , si nous citions tous les nouveaux passages où Pascal se complaît à ramener son opinion faTorito :

que LÀ FORCB FAIT LA JUSTICE ET DOMINE SUR LA RAISON. »

— Et, là-dessus, il cite le passage suivant :

— « Vert juriSy dit Pascal. Nous n*en avons plus : si nous en avion^ nous ne prendrions pas pour règle les mœurs de son pays. »

{Mantuc, p. 406.)

— Pascal aurait dû dire : il n'y en a jamais eu. Et,, cela existe nécessairement : tant, que souveraineté de droit divin et souveraineté du peuple ne sont point anéanties.

Ne croyez point du reste : que, Pascal veuille avilir la souveraineté religieuse hypothétique ; pour exalter la souveraineté du peuple ; il les méprise également toutes deux.

— « Ils confessent, dit-il que la justice n'est pas dans les coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles, communes en tout pays. Certainement ils le soutiendraient avec opiniâtreté, si la témérité du hasabd QUI A SEMÉ LES LOIS HUMAINES , OU avait rencontré au moins une qui fut universelle. Mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s\ est si bien diversifié qu'il n*y en a point. »

(Manusc, p. 69 et 365.)

— Pascal, du reste, sentait bien qu'il serait impossible de ne pas trouver, chezlm'jdes réminiscences de Montaigne. Aussi a-t-il soin de dire :

— « Ce ii*est pis dtns Montaigne , mais dans moi que je trouve tout ce qnc j'y vois. »

(Manutc.y p. 431.)

— Après, avoir reconnu : Tinanité des deux souverainetés, relatives à l'ignorance, Pascal dit :

— ft II est indubilable qae Tâme est mortelle ou immortelle. Gela doit meltre une différence bntiàee dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Quel étrange aveuglement ! »

(Pensées morales.)

— C'est, proclamer : la nécessité de la souveraineté religieuse réelle. C'est dire, implicitement : que, hors cette souveraineté, la morale est anti-sociale; anarchique par essence ; dès, que l'examen ne peut plus être comprimé socialement. Pascal avait prévu : que,. M. Guizot dirait un jour : la morale est indépendante des idées religieuses.

Le passage suivant indique encore la même idée.

•^ « Ne pouvant faire que Thomme soit forcé d'obéir à la justice, on le fait obéir à la force, yt

{Pensées morales.)

— L'obéissance à la justice est volontaire ; l'obéissance à la force ne l'est pas. Tant, que la réalité de la justice n'est point démontrée, d'une manière rationnellement incontestable, dans l'intérêt de tous et de chacun; il est évident : que, l'humanité ne peut obéir à la justice. Et, comme il y a nécessité : que, l'homme obéisse à une règle ; pour, que l'humanité I. 24

370 DE LA SOUVERAmETÉ.

puisse ne point périr, au sein de l'anarchie ; il est évident : que jusqu'à ce que l'ignorance sociale soit anéantie : sur la réalité de la justice ; et, sur ce en quoi elle consiste ; l'homme doit, nécessairement, obéir à une force : soit brutale ; soit masquée de justice.

Terminons ce travail sur Pascal, par deux citations, qui achèveront de prouver : que, Pascal méprisait, au suprême degré, les deux souverainetés relatives à l'ignorance sociale ; et, qu'il sentait le besoin de la souveraineté religieuse démontrée ; quoique sa vanité l'empêchât de croire : que, cette connaissance pût être accessible : à l'humanité.

— « Le larcin , l'inceste , le meurtre des enfants et des pères , tout,

dit'ilj a eu sa place entre les actions vertueuses. »

[Pensées.)

— « Les philosophes, s'écrie-t-il ailleurs , ont beau dire : rentrez en Yons-mème, tous y trou?erei Totre .bien, on ne les croit pas ; et ceux qoi les croient sont les plus vides et les plus sots. » *

{Ibid.)

— En effet, que trouver en soi : quand l'ignorance seule y règne ? Des passions : soit brutales ; soit masquées de raison. Et, dans la société elles sont jreprésentées : soit, par la souveraineté religieuse hypothétique ; soit, par la souveraineté du peuple. D'un côté, c'est le despotisme; de l'autre, l'anarchie; et, de toute part : l'esclavage.^ La vérité vous rendra libres, a dit l'Apôtre. Et, en effet, c'est, sous la seule vérité ; que, la liberté peut exister.

%K LA SODVIRAINETÉ. 371

« Nous ne noas devons jamais laisser persuader qu'à révidence de notre raison. Et il est à remarquer ^ae je dis de notre raisùti et non point de notre imagination ni de nos sens. » ^

DsscARTES ) Discours sur la méthode.

— Très-bien 1 Laissons d'abord les sens de côté, qui ne sont que les rayons du sens commun^ le cerveau; et, ce sera déjà une difficulté éliminée. Et, qu'est-ce qui distingue la raison de l'imagination ; ou la bonne raison de la mauvaise ? Est-il même certain : que, la raison qui implique liberté , soit une réalité et non une apparence? Si, l'anthropomorphisme est une réalité ; la raison est une illusion. Si, le matériahsme est une réalité, la raison est une illusion. Tant, que vous n'avez pas décidé ce point, toutes les bibliothèques passées, présentes, et futures peuvent être renversées par cette seule proposition : la raison est une illusion. Alors, la force ffeule décide. Et, voilà ce qui rend les sceptiques négatifs irréfutables : tant, que l'ignorance sociale n'est point évanouie ! Et, voilà ce qui rend la souveraineté du peuple inévitable : dès, que l'anthropomorphisme ne peut plus dominer ; et, que la vérité ne le peut pas encore t

— « J*aurai droit, dit Descartes, de concevoir de haatet 68f»ényMei,

si je suis assez heureux pour trouver seulement urb chosi qui soit cet' taine et indubitctble, «

{Id., Méditations (!").)

— C'est vrai. Et, Descartes est mort sans avoir trouvé cette chose. C'est, qu'elle est introuvable ; tant, que l'ignorance n'est point évanouie. Et, encore une fois ; c'est, ce qui rend la souveraineté du peuple inévitable : dès que l'anthropomorphisme ne peut plus dominer. De l'excès de mal, résultant nécessairement de cette souveraineté, résulte, nécessairement aussi : la nécessité de chercher, de trouver et d'accepter socialement la vérité : nécessité qui seule peut détruire la souveraineté du peuple ; la souveraineté de la force brutale.

Le père Mersenne qui sentait toute la faiblesse de l'anthropomorphisme, disait à Descartes:

— <n Prenez donc garde, s'il vous plait^ que, voulant affermir la vérité, vous ne prouviez plus qu'il ne faut, et qu'au lieu de Tappuyer, vous ne la renversiez. »

[Objections à Descartes,)

— Le père Mersenne ne voulait pas : que, la souveraineté du peuple vînt plonger le monde dans Fanarchie. Et, il craignait : que, l'anthropomorphisme fût renversé par le raisonnement. S'il avait cru : que, l'anthropomorphisme fût vérité ; il n'aurait paa craint : que, le raisonnement pût le renverser.

A propos de la difficulté de se débarrasser des préjugés, soit de l'éducation, soit d'une fausse instruction, Descartes dit :

-* « Et certes, dès que nous nous sommes persuadé quelque chose dès notre jeunesse, et que notre opinion s'est fortifiée par le temps, quelques raisons que Ton emploie par après pour nous en faire voir la fausseté, ou plutôt quelque fausseté que nous remarquions en elle, il est néanmoins- très-difficile de Tôter entièrement de noire créance, si nous ne les repassons souvent en notre esprit et ne nous accoutumons ainsi à déraciner peu à peu ce que Vhahitude à croire, plutôt que la raison, avait profondément gravé en notre esprit. »

(Œuvres, t. H, p. 54.)

— II ne faut donc pas s'étonner : si, les partisans des souverainetés de droit divin et du peuple, ont tant de difficultés à sortir d'erreur. Et, s'il en est ainsi, pour des individus qui souvent sont de très-bonne foi et de. très- bonne volonté; que doit-ce être pour la société, où les partis sont nécessairement de mauvaise foi, et de mauvaise volonté : par cela seul qu'ils affirment ce qui n'est point démontré. Il est évident : que, l'excès du mal, causé par l'anarchie, peut seul forcerles sociétés à reconnaître leur ignorance.

En époque d'ignorance et d'anarchie, il faut surtout : que, les personnes, qui ont la modestie de se reconnaître ignorantes, ne se découragent point. Elles sont plus aptes à reconnaître la vérité, que celles qui' se croient savantes : parce qu'elles sont à hauteur d^ une fausse instruction. C'est principalement à cet égard que Descartes est admirable.

— « Bien, dit-il, que j'eslime tous les philosophes el que je ne veuille pas me rendre odieux en les reprenant, je puis donner une preuve de mon dire^ que je ne crois pas qu'aucun désavoue, qui est qu^ils ont TOUS supposé pour PEiNGiPB quelque chose quHls n'ont point parfaitement connu, »

— Voilà , l'ignorance sociale mise à nu ; aussi

clairement que possible. Voilà, la souveraineté de droit divin déclarée hypothétique; et, la souveraineté du peuple, avec toutes ses conséquences anarchiques, rendue inévitable : jusqu'à l'existence de Tincontestabilité rationnelle.

— « Or, continue Descartes, toutes les conclusions que Ton déduit d'un principe qui n'est point évident ne peuvent pas être évidentes, quand bien même elles en seraient déduites évidemment ; d'où il suit que tous les raisonnements qu'ils ont appuyés sur de tels principes n*oa( pu leur donner la connaissance certaine d'aucune chose, ni par conséquent les faire avancer d*un pas en la recherche de la sagesse. »

— Est-ce clair?

— « Toutefois, continue-t-il, je ne yeux rien diminuer de Thonnear que chacun peut avoir »

— 11 ne veut rien diminuer ; mais, il vient de prouver : qu'ils ne sont que des ijgnorants vaniteux. Maintenant, il va prouver : que, les ignorants modestes sont infiniment plus capables d'apprendre qu'ils ne le sont eux-mêmes. Ce passage est très-remarquable, et doit particulièrement être remarqué , par ceux qui se croient ignorants, à cause qu'ils n'ont point étudié : de fausses métaphysiques; de fausses philosophies ; de fausses économies politiques; de faux socialismes, etc., etc. Ils vont voir qu'ils doivent s'en estimer heureux.

— tt Seulement, continue-t-il, je suis obligé de dire, pour la consolation de ceux qui n'ont point étudié, que tout de même qu'en voyageant pendant qu'on tourne le dos au lieu où l'on veut «lier , on «'en éloigne

d'autant plus qu'on marche plus longtemps et plus vite, en sorte qua, bien qu'on soit mis peu après dans le droit chemin, on ne peut pas y arriver si tôt que si on fiavoit point marché auparavant; ainsi lorsqu'on a de MAUVAIS principes, d'autant plus qu'on les cultive davantage et qu'on s'applique avec plus de soin à en tirer diverses conséquences peur sant que ce soit bien philosopher, d'autant s'éloigne-t-on davantage de la connoissance de la vérité et de la sagesse ; d'où il faut conclure : q«e ceux [qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé jusqu'ici PHIr LOSOPHIE sont les plus capables d'apprendre la vraie. »

{Princip. de la philos. y Préface.)

— Aussi, se trouve-t-il plus de sens commun chea les prolétaires : que , dans toutes les académies de sciences morales et politiques ; et, que chez tous les professeurs qui s'y soumettent.

Et, qu'on ne dise pas que lés ouvriers, les paysans, les prolétaires enfin ne sont pas en état de comprendre. C'est encore là un préjugé, une vanité que Descartes a eu soin de combattre.

— <i J'ai, dit-il, pris garde en examinant le naturel de plusieurs esprits, qu'il n'y en a presque point de si grossiers et de si tardifs qu^ils ne fussent capables d'entrer dans les bons sentiments et même d' acquérir TOUTES LES PLUS HAUTES SCIENCES s'ils étoient condutts comme il faut. »

— Ainsi , quand des prolétaires , ayant bonne volonté j, ne comprennent pas ce qui leur est dit ; c'est, la faute du maître et non des écoliers.

— « Et cela, continue Descartes, peut aussi être prouvé par raison ; car, puisque les principes sont clairs et qu^on ne doit rien déduire que par des raisonnements très^vidents, on a toujours assez d'esprit pour entendre les choses qui en dépendent. »

(/d., ibid,)

— Mais, remarquons : que, la nécessité sociale de

connaître la vérité doit exister, pour qu'elle puisse être socialement comprise et acceptée. Auparavant, la bonne volonté manque ; et , c'est pour cela que nous l'avons ancuicée, comme condition sine qua non. Aussi Descartes, s'apercevant de cette nécessité, s'est-il écrié :

— • « Je Tois que les bonnes raisons ont fort peu de force pour per^ suader la Térité. »

{Leit, au P. Mersenne,)

— Il faut cependant avouer : que, les bonnes raisons de Desca'rtes étaient fort mauvaises.

Et Descartes en donne la preuve.

— ((11 est certain, dît-il^ qu'on ne doit recoToir pour notion ; que ce qui ne peut être nié de personne. » ^

(Id,, ihid,)

— Donc, et puisque ce que proposait Descartes a été nié, les raisons qu'il disait être bonnes, étaient mauvaises ; ou, tout au moins, n'étaient pas présentées de manière : à ne pouvoir être niées.

Il n'en résulte pas moins, et avec juste raison : que Descartes, loin d'admettre la souveraineté du nombre , n'admettait même pas la souveraineté de tous moins un.

S'il est possible, voici qui est plus explicite encore.

^— « Il n'est pas surprenant, dit-il, que dans une affaire qui se décide à la pluralité des voix »

' — Remarquez, s'il vous plaît, que c'était entre des philosophes...

— « ...vous n'ayez po, continue- t-il^ résister avec le têtU secours de la vérité et de quelques-uns de ses partisans, à la multitude de tos adversaires. »

{Lettre à M. Régitês»)

— C'est, précisément, ce que pense M. de Girardin, à propos d'un conseil de ministres, composé seulement de, neuf individus : le petit nombre, toujours le moins déraisonnable, dit-il, y a toujours tort devant le grand nombre, nécessairement imbécile.

La souveraineté du peuple n'est autre : que, la souveraineté des opinions, quand les forts, en petit nombre, sont assez sots pour se laisser dominer par les sots en majorité. Eh bien ! Descartes foule aux pieds la souveraineté des sots.

— « n ii*y a point de doute, dit-il^ qu'on ne doive préférer la vérité à toutes les opinions qui lui sont opposées^ pour anciennes et communes quelles puissent étre^ et que tous ceux qui enseignent les autres ne soient obligés de la rechercher de tout leur possible et de renseigner après l'avoir trouvée. »

{Lettre au A. P.Dinet,)

— Descartes oublie peut-être : qu'il y a vérité d'ordre physique et vérité d'ordre social ; et, que vouloir enseigner la vérité d'ordre social , avant que cette vérité soit devenue socialement nécessaire; c'est, précisément, jeter des perles devant des pourceaux.

Je viens de dire : que Descartes oubliait peut-être.

J'ai eu tort. Descartes était d'avis qu'il ne fallait jamaisdire la vérité aux sots. Aussi, quoique persuadé que Galilée disait la vérité, eut-il soin de l'abandonner assez lâchejment, ou assez philosophiquement, comme vous voudrez, je n'y tiens pas ; et cela, pour rester fidèle à la maxime suivante :

— « Pour ce qui est de la théologie, comme une vérité, dit-il, ne peut jamais être contraire à une autre vérité, ce serait une espèce d'impiété d'appréhender que les vérités découvertes en la philosophie fussent contraires à celles de la foi. »

[Lettre au R. P. Dinet.)

— Et, comme la vérité de Galilée, était contraire aux vérités de la foi ; vous concevez : que, Galilée devait avoir tort aux yeux de Descartes.

Vous concevez également : que, si Descartes vivait encore, il m'enverrait aux carrières.

Ce qui n'empêche pas : que. Descartes niant : et, le mouvement de la terre; et, T attraction ; et, le vide; ne fût un très-grand homme.

Ce qui va suivre, contre la souveraineté du peuple, est, s'il est possible, plus clair encore : que, tout ce qui précède.

— « Quand même^ dit-il^ les auteurs seroient francs et clairs et ne nous donneroient jamais le doute pour la vérité, mais exposeroient ce qu'ils saTWit avec bonne foi ; comme il est à peine une chose avancée par Tun dont on ne puisse trouver le contraire soutenu par Tautre, nous serions toujours dans l'incertiiuile auquel des deux ajouter foi^ et il ne nous serviroit de rien de compter les suffrages pour savoir l'opinion qui a pour elle le plus grand nombre. En effet, s'agit-il d'une question difficile, il est croyable que la vérité est plutôt du côté du petit nombre

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