AVANT-PROPOS
Ce travail a pour but principal de bien préciser la spontanéité dans les maladies et en particulier dans les maladies contagieuses ; mais comme tous les phénomènes de la nature s'enchaînent et ressortent les uns des autres, nous avons été conduit à entrer dans l'étude de la spontanéité des forces matérielles en général. C'est pour cette raison qu'on trouvera dans cette publication des raisonnements d'un ordre plus élevé qui accompagnent les démonstrations pathologiques.
Mrmvnio qnod pulvis es et in pulvt-rem reverleris.
Ld logique esl le plus puissant levior dont nous disposons pour arriver à Id ci'iinaissancc de la vérité.
Stan^ki, De la contagion dam les épidémies, p. 193.
Le choix de ces deux épigraphes vient de ce que la première est une vérité qui résume le fond de la pensée de ce travail, et la seconde est un axiome applicable à toutes les sciences et surtout aux sciences naturelles, ou d'observations, dans lesquelles il ne nous est pas toujours permis de faire des expériences directes; car, ainsi que nous l'avons déjà dit dans le travail susmentionné, tout ce qui s'accomplit dans la nature n'est qu'une admirable réalisation de la logique, et les faits qui s'y succèdent sont des conséquences inévitables les unes des autres. Seulement ce levier moral si
puissant ne doit pas s'appuyer, comme cela a été dit ailleurs, sur des hypothèses imaginées, mais sur des faits réels et irrécusables, et la force, qui agit sur ce levier, ou le jugement doit être juste pour ne pas tirer de ces faits réels d'autres conséquences que celles qui y sont contenues. On peut donc voir, par ce qui précède, qu'il existe deux écueils sur lesquels il faut bien se garder de tomber dans l'étude des phénomènes de la nature qui ne peut jamais être illogique ; et quand dans cette étude nous croyons rencontrer des contradictions ou des inconséquences, ne passons pas outre, ou ne torturons pas les faits, pour leur faire dire ce qu'ils ne renferment pas en eux, mais plutôt rentrons en nous-même et cherchons si ces inconséquences apparentes ne tiennent pas au peu de solidité du point d'appui, c'est-à-dire à la qualité des faits, ou bien et plus souvent encore au vice de notre raisonnement tenant à divers motifs, comme l'intérêt, l'amour-propre , l'ignorance, l'entêtement, etc., et par-dessus tout à un défaut inné de notre jugement.
Nous commençons par exposer ces considérations philosophiques, parce qu'elles sont surtout applicables à ce travail ayant pout but l'étude des manifestations naturelles, dans laquelle il n'est pas possible d'apporter de la lumière en faisant des expériences probatoires et directes, et par conséquent où il faut produire des faits exacts et raisonner avec une logique très-rigoureuse.
La spontanéité des maladies contagieuses est un
sujet grave de discussions entre les médecins. Elle a occupé quelques séances de l'Académie de médecine, des hommes éminents ont pris part aux débats, mais sans avoir pu résoudre la question. Les uns, comme M. Bouillaud, soutenaient que les maladies contagieuses ne se développent jamais d'une manière spontanée, et ils avaient raison , puisqu'elles ne se développent jamais spontanément chez l'homme. D'ailleurs, s'il était vrai que les maladies contagieuses soient susceptibles de spontanéité, bien des fois nous ne serions pas en état de connaître si telle ou telle maladie est réellement contagieuse et si elle a été communiquée par un individu précédemment malade à un individu sain, puisqu'elle est capable de se développer spontanément , comme nous l'avons déjà dit dans notre travail : De la contagion dans les maladies.
Les partisans de la spontanéité invoquaient de leur côté'la morve, la rage, la pustule maligne, la variole, la scarlatine et la rougeole comme preuves de leur opinion; alors leurs adversaires, n'apercevant pas le peu de solidité de cette argumentation, furent poussés à bout, faiblirent et firent une concession : ils avancèrent que ce ne sont pas les maladies elles-mêmes qui se développent spontanément, mais bien leur germe ou leur principe virulent qui, après s'être développé spontanément dans l'organisme vivant, donne ensuite naissance à la maladie elle-même.
Pour ce qui concerne la spontanéité des germes con-
tagieux, j'accepte entièrement l'opinion de M. Chauffard, dont du reste je suis ici le courant d'idées, comme d'un des représentants les plus convaincus de l'école vitaliste, et qui démontre l'inconséquence d'une hypothèse semblable. Je m'associe à ses objections que je cite textuellement, tout en engageant le lecteur à remplacer dans son esprit, pour plus de clarté, par le mot contagieux le mot spécifique quand il est souligné : « Quoi ! on refuse d'admettre , comme contraire à la » logique , qu'une maladie spécifique, qui après tout » n'est pas un être, mais un simple mode, puisse se » déterminer sans cause spécifique directe, et on admet » ensuite, sans difficulté, que des germes, des virus, » c'est-à-dire des entités que Ton déclare positives et » douées du pouvoir créateur ou reproducteur, se créent » d'eux-mêmes, ou du moins sous des influences géné- » raies et communes, étrangères quant à leur nature » au produit qu'elles engendrent? Pourquoi n'éprouve » t-on plus le besoin d'une cause spécifique pour créer » les agents spécifiques ? Pourquoi ne pas invoquer la » même logique dans un cas comme dans l'autre ? Où » est la condamnation rationnelle de la spontanéité de » la maladie spécifique, qui ne soit la condamnation » de cette spontanéité du germe ou du virus? et même » ne doit-on pas reconnaître que la première possède » une puissante raison d'être, que ne saurait invoquer » la seconde? » Et plus loin l'auteurdit : « Or les germes » spécifiques feraient exception, et seraient sans
» logues dans leur formation spontanée (1) ! Où trouver » l'action qui engendre les germes, puisque ceux-ci » ne sont plus la conclusion mais le commencement » d'une suite ordonnée d'actes pathologiques ? »
Tout ce qui précède démontre que les adversaires de la spontanéité des maladies contagieuses disposent de faits incontestables pour soutenir leurs convictions, lorsque d'un autre côté leurs contradicteurs appuient leurs opinions sur des faits en apparence non moins plausibles ; par conséquent, dans cette position des choses, la solution de la question reste toujours en suspens. Cependant la vérité ne peut se trouver dans deux camps tellement opposés sur la même question. D'où dépend donc ce désaccord et cette impossibilité de s'entendre sur un problème pour la solution duquel on a des faits irrécusables et si faciles à observer?
Croirait-on, par exemple, que la nature dans ses manifestations puisse se mettre en contradiction avec elle-même? Jamais! Il faut donc attribuer ce désaccord des opinions au manque de sagacité pour apercevoir le
(1) Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer nu lecteur, qu'on sait bien exiger au moins des analogies pour sa cause, mais quand on demande aux contagionistes, qui avancent que telle ou telle épidémie est infectieuse ou contagieuse à di>tancc, ne pouvant pas le prouver directement, qu'ils montrent au moins par l'analogie, c'est-à-dire par la coniagion à distance établie d'une manière irrécusable dans une maladie quelconque, ils ne s'y atrôlent pas, ils passent outre en affirmant que telle ou telle épidémie e.->t tout de même contagieuse à distance.