DIS LA SPONTANÉITÉ
vice de raisonnement et, par conséquent, au défaut du jugement des hommes et nullement à la versatilité de la nature.
En effet, la raison de ce malentendu gît en ce que les partisans de la spontanéité des maladies contagieuses raisonnent mal en s'appuyant sur des faits sans précision et en les confondant les uns avec les autres, pendant que les adversaires de cette spontanéité ne saisissent pas le défaut de la cuirasse, c'est-à-dire le vice du raisonnement opposé. La suite va le prouver. Il est vrai que les idées qui vont suivre ont déjà été exposées dans nos publications précédentes , mais le lecteur nous pardonnera ces répétitions en faveur de cette circonstance, que ce sont des vérités immuables et qu'il est nécessaire de rappeler ici à cause de Tà-propos.
Autant il est certain qu'envisagés généralement, les êtres existant sur la terre ont des caractères communs qui les rapprochent et permettent d'en faire une grande classe, autant il est avéré qu'il existe chez ces êtres des différences évidentes qui les séparent en d'autres divisions, comme règnes, genres et espèces. Tous les êtres vivants ont des organes, tous proviennent d'un germe, tous ont une origine ou naissance, une jeunesse , un âge mûr ou de la force, un âge de décrépitude, tous subissent la mort ; toutes ces propriétés permettent de faire de ces êtres vivants une grande division des êtres organisés en opposition de ce qu'on appelle corps inorganiques.
Mais quand on étudie cette grande classe des êtres vivants, on y trouve, sous un grand nombre de rapports, des différences capitales qui permettent d'en faire deux subdivisions : règne végétal et règne animal.
Nous croyons superflu d'énumérer ici les différents caractères qui font établir dans le règne animal d'autres subdivisions , comme genre , espèce ; nous pensons qu'il suffit de rappeler que sous le rapport de la psychologie, de l'anatomie , de la physiologie et de la pathologie il existe des différences tranchées entre les diverses espèces animales et à plus forte raison entre ces dernières et l'espèce homme.
Ainsi, pour rester dans le domaine de la pathologie qui nous occupe ici, nous rappellerons qu'une maladie, incontestablement contagieuse ou inoculable, qui est propre à l'homme, en un mot la syphilis, ne peut être inoculée aux animaux. Ce qu'il y a de singulier dans la question, c'est que les maladies inoculables et propres aux animaux, comme la rage, la morve, la pustule maligne et même le vaccin, se laissent inoculer à l'homme, mais nous ne savons pas qu'on ail jamais inoculé Fun ou l'autre de ces états morbides aux reptiles, aux poissons ou aux mollusques, de manière que les maladies incontestablement contagieuses paraissent pouvoir se communiquer des espèces inférieures aux supérieures, et non vice versa.
Or, quoi qu'il en soit de cette dernière idée, puisqu'il est vrai que, psychologiquement, physiologique-
meut, anatomiquement et surtout pour notre besoin pathoiogiquement , il y a des différences tranchées entre les animaux et l'espèce humaine, il n'est pas permis d'invoquer, à l'appui de nos opinions, la manière dont se comportent les maladies chez les premiers, quand nous nous occupons de la pathologie de l'homme.
Parce que les maladies réellement contagieuses, comme la rage, la morve, la pustule maligne et même le vaccin, se développent spontanément chez certaines espèces animales, il n'est pas permis de généraliser ce fait et de dire, en traitant de la pathologie humaine, que ces maladies ont leur spontanéité. Et un médecin qui, s'occupant de cette dernière science, affirme que la rage, la morve, la pustule maligne et le vaccin se développent spontanément, parce que ces états morbides ont une spontanéité chez certains animaux , se rend coupable de la même inconséquence et du même vice de raisonnement que celui qui soutiendrait, toujours à propos de la pathologie humaine, que la syphilis n'est pas contagieuse, ne pouvant être inoculée aux animaux, ou bien encore que celui qui affirmerait, dans une discussion de quelques questions touchant l'art vétérinaire, que la rage, la morve ou la pustule maligne n'ont pas de spontanéité, parce que ces maladies ne se développent pas spontanément chez un grand nombre d'animaux, ou qu'elles ne sont pas contagieuses, parce que peut-être elles ne se laissent
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inoculer ni aux reptiles , ni aux mollusques , ni aux
poissons.
Quant à la scarlatine et à la rougeole, qu'on invoque aussi comme preuves de la spontanéité des maladies contagieuses, nous répéterons toujours que, dans une discussion sérieuse, avant de citer ces maladies comme contagieuses, il faudrait démontrer d'une manière péremptoire qu'elles sont réellement contagieuses.
Nous savons bien que ceux qui n'examinent que la surface des faits nous diront encore : Et la variole , celle-ci au moins est incontestablement inoculable et spontanée chez l'homme. Cela est vrai ; seulement, dans ce cas comme toujours, il faudrait examiner la question plus à fond et ne pas oublier ce que 'nous avons déjà dit brièvement à ce sujet dans notre travail : De la contagion dans les maladies, p. 6, et ce que nous allons développer plus longuement ici
On connaît la règle générale résultant de l'observation des phénomènes de ce monde, savoir : que la nature ne procède pas par bonds,, natura non facit sallus. Cette loi, en effet, s'observe dans tout ce qui s'accomplit dans ce monde. Restant dans le domaine de la pathologie , nous rappellerons qu'il existe des maladies contagieuses et des maladies épidémiques. Or la variole est destinée à remplir le vide qui sépare les deux genres de maladies précitées , et par cela même , soit dit en passant, ce fait vient confirmer nos doctrines touchant la non-contagion des épidémies ; aussi la variole, ser^*
vant de trait d'union entre les maladies contagieuses et épidémiques, est-elle la seule maladie qui, chez l'homme , est inoculable et en même temps épidémique ou spontanée, c'est encore pour cette raison qu'elle se présente avec les caractères de ces deux catégories de maladies. Ainsi, comme épidémie, elle est spontanée, elle commence, augmente en intensité , acquiert un summum , diminue et disparaît; abandonnée à elle -même, elle peut guérir sans aucun moyen particulier, comme tout cela se passe dans les épidémies. D'un autre côté , elle tient aux maladies contagieuses par l'existence d'un virus, par son inoculabilité, par l'incubation lorsqu'elle est inoculée ; mais, abandonnée à elle-même, elle n'est pas fatalement mortelle comme les maladies incontestablement contagieuses. On comprend maintenant que la variole, qui seule, par exception entre toutes les maladies, possède des propriétés communes aux épidémies et aux maladies inoculables, pour servir de passage entre ces deux classes de maladies , ne doit pas être invoquée comme preuve de la spontanéité des maladies réellement contagieuses chez l'homme.
Ce qui précède fait comprendre, d'un côté, le défaut de raisonnement des partisans de la spontanéité des maladies contagieuses ; et d'un autre côté, l'absence de pénétration d'esprit de leurs adversaires qui n'ont pas aperçu, chez les premiers, l'illogisme et le manque de clarté dans la manière d'envisager la question ; et cependant, c'est dans ces erreurs que git uniquement la
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raison pour laquelle le problème n'a pu être résolu.
De cet exposé de la discussion académique, concernant la spontanéité des maladies contagieuses, résulte encore cette conséquence par laquelle nous avons commencé, c'est-à-dire que, lorsque dans nos recherches des sciences naturelles nous apercevons une contradiction ou une inconséquence apparente , il faut d'abord rentrer en nous-même et nous en trouverons la cause ou dans notre ignorance du sujet, ou bien dans le vice de nos raisonnements , car , comme nous l'avons déjà dit, les phénomènes qui s'accomplissent dans la nature ne peuvent être nécessairement que la réalisation de la logique.
On verra dans la suite de ce travail des arguments par lesquels nous cherchons à démontrer que : en envisageant la question sous un point de vue général, la spontanéité morbide n'existe pas et qu'elle ne peut exister, c'est-à-dire qu'un organisme vivant est hors d'état de produire une maladie quelconque par les forces qui lui sont intrinsèques ; or si ces arguments sont vrais dans les maladies en général, à plus forte raison sont-ils fondés lorsqu'il s'agit des maladies incontestablement contagieuses ou inoculables, lesquelles du reste, comme on le sait déjà, ne se développent jamais chez l'homme spontanément, c'est-à-dire sans une véritable inoculation. Si l'on voulait objecter que la syphilis a dû paraître pour la première fois sans inoculation , nous répondrions qu'il est certain que nous
ignorons complètement les conditions sous lesquelles la syphilis est née la première fois, nous ne savons même pas avec certitude quel peuple lui a servi de berceau; mais il n'est pas moins incontestable que depuis que cotte maladie est observée par les médecins , elle ne s'est jamais développée spontanément, c'est-àdire sans une véritable contamination. La syphilis n'est pas le seul fait que nous voyons dans ces conditions, nous en observons bien d'autres qui sont dans le même cas ; ainsi nous pouvons affirmer avec certitude que le premier homme n'a pas été créé par un acte, comme cela arrive à présent, mais il est aussi certain que, depuis que les hommes existent sur la terre, ils ne peuvent naître que sous l'influence de la copulation.
Il est vrai que des maladies inoculables, comme la rage, la morve, la pustule maligne et même le vaccin, se développent spontanément ou sans inoculation et que par conséquent elles ressortent de l'organisme lui-même; mais il ne faut jamais perdre de vue cette circonstance capitale , que cela n'arrive que chez les animaux. Et si l'on ne peut contester ce que nous disons plus loin, relativement à l'impossibilité dans laquelle se trouvent les forces qui agissent dans un être vivant, de produire par elles-mêmes un état morbide quelconque, il faut en conclure nécessairement, que ces maladies aussi, toujours identiques, toujours si bien caractérisées , ne peuvent se produire , même chez les animaux, sans des causes pour nous jusqu'à présent
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inconnues, mais qui n'en doivent pas être moins réelles et moins déterminées.
Mais nous voulons répéter encore : parce que ces maladies se manifestent sans inoculation chez certaines espèces animales, on ne doit pas les invoquer comme preuves de la spontanéité des maladies réellement contagieuses en s'occupant de la pathologie humaine, car raisonner ainsi c'est commettre la même inconséquence que d'affirmer, en traitant de la science vétérinaire, que ces mêmes maladies ne sont pas susceptibles de spontanéité parce qu'elles ne se montrent jamais spontanément chez l'homme ainsi que chez un grand nombre d'espèces animales.
La philosophie de la science ne permet pas de généraliser l'application des conséquences tirées des faits, qui se passent dans un cercle restreint , à des faits s'accomplissant dans une sphère d'action beaucoup plus étendue. Ainsi il n'est pas permis de soutenir que tous les astres ont leur lumière et leur calorique propres, parce que le soleil et les étoiles fixes n'empruntent ces propriétés à aucun autre corps céleste, ou bien que toutes les étoiles reçoivent leur lumière du soleil parce que cela arrive pour les planètes dans notre système solaire. De la même manière, traitant des maladies réellement contagieuses ou inoculables chez les hommes, ne doit-on pas affirmer que ces maladies sont spontanées par la raison que la rage, la morve et la pustule maligne se développent sponlanément chez
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certaines espèces animales. Nous vivons dans un siècle où les sciences médicales, tout en restant sous bien des rapports incertaines et conjecturales, ont fait cependant assez de progrès positifs , pour qu'on en puisse parler avec clarté et précision et pour qu'on n'introduise pas sciemment dans les questions claires et nettes de la confusion.
Nul doute que ce ne soit un sujet digne d'étude et de méditation, que les maladies, qui sont incontestablement contagieuses , ne se développent jamais spontanément et sans avoir été inoculées chez l'homme, tandis que chez certaines espèces animales elles sont susceptibles de spontanéité. Cette manière dont se manifestent ces maladies doit avoir une raison bien précise, puisque les hommes n'en sont pas complètement exempts, ils y sont au contraire sujets, seulement au moyen de l'inoculation.
Nous reconnaissons volontiers que cette question ne peut être actuellement résolue : cependant elle nous suggère quelques considérations qu'il n'est pas inutile d'exposer.
Les maladies réellement contagieuses ne peuvent se développer même chez les animaux spontanément dans la stricte signification de ce mot, il est sûr et certain qu'elles doivent prendre naissance chez les espèces animales sous l'influence de causes, il est vrai, à nous inconnues mais indéniables. Ces causes ne doivent pas dépeudre des changements passagers dans les
éléments généraux qui nous touchent et nous entourent aussi 7 comme l'air, la lumière et le calorique du soleil, l'électricité, les exhalaisons delà terre, etc.; car, ne pouvant pas nous y soustraire et étant susceptibles de contracter ces maladies par l'inoculation, il n'est pas déraisonnable d'admettre que ces causes pourraient aussi les déterminer chez les hommes ; et si toutefois les causes des maladies inoculables, mais spontanées chez les animaux, se trouvaient dans les causes générales ci-dessus précitées , notre résistance à leur influence ne pourrait tenir alors qu'à la différence de notre organisation intime avec celle de ces animaux. Mais quand nous considérons que ces mêmes maladies, par exemple la pustule maligne, ne se présentent pas chez la même espèce animale vivant dans un pays voisin de la contrée envahie, que cette dernière maladie est endémique dans certaines localités , qu'elle y règne seulement pendant certaine époque de l'année, on est disposé à croire qu'elle naît sous l'influence d'une cause locale tenant à la contrée elle-même et probablement à un principe pernicieux se trouvant dans la nourriture, que ce principe soit puisé dans le sol ou qu'il se dépose accidentellement sur les plantes.
Nous espérons qu'on ne viendra pas nous objecter que dans notre publication : De la contagion dans les maladies, nous avons admis l'existence des maladies spontanées ; car il est évident que, dans ce dernier travail , nous entendons par maladies spontanées celles
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qui se développent sous l'influence de causes communes, banales, le plus souvent inconnues, à l'opposé de celles qui ne se développent jamais chez l'homme que provoquées par des causes spéciales bien déterminées, bien connues et toujours les mêmes; nous les appelons maladies contagieuses ou inoculables.
A cette occasion, nous voulons encore relever en passant une circonstance qui prouve la différence qui existe entre les maladies contagieuses et épidémiques, c'est que pas une seule des maladies incontestablement contagieuses n'a cessé d'exister, aucune n'a perdu sa contagiosité depuis qu'elles ont apparu; parce quelles ont un principe ou germe communicable et réel ; tandis que les maladies épidémiques ou spontanées dépourvues d'un principe transmissible et par conséquent naissant sous l'influence de causes générales, disparaissent pour un certain temps ou même pour toujours avec la disparition momentanée ou complète et sans retour de leurs causes, comme nous l'apprend l'histoire de la médecine ; elle nous montre aussi que des maladies qui n'avaient jamais existé ont apparu à certaines époques parce que des causes nouvelles ont surgi autour de nous et ont agi différemment sur notre organisme : Tempora mutantur et nos mutamur in illis.