DES FORCES VITALES
Maintenant, arrivant au problème des forces vitales qui est la conséquence de la question précédente, nous devons dire : Parce qu'il nous est difficile de concevoir l'éternité ou la spontanéité comme attributs de la matière, parce que nous nous trouvons dans l'impossibilité de suivre et de comprendre toujours les élaborations et les évolutions qui s'effectuent plus ou moins lentement dans la matière organisée, comme nous le sommes également sous ce rapport très-souvent à l'égard de la matière inorganique ou inerte, parce que nous ne pouvons pas produire dans nos laboratoires tel ou tel fait qui s'accomplit dans les êtres vivants, cela ne nous autorise aucunement à émettre des hypothèses inadmissibles et à imaginer des forces surnaturelles et extramatérielles, ou bien des forces vitales indépendantes des
forces physiques , puisque les forces physico-chimiques suffisent pour rendre compte de la manière dont se produisent les manifestations appelées vitales, comme les progrès des sciences le démontrent de mieux en mieux tous les jours.
Ce que nous venons de dire se fera mieux comprendre par des exemples qui font voir que très-souvent nous ignorons comment se sont passés ou se passent encore divers phénomènes dans les corps inorganiques, où cependant les évolutions naturelles, de l'aveu de tout le monde , s'effectuent par les forces physico-chimiques, et pourtant nous nous trouvons le plus souvent dans l'impossibilité de les reproduire dans nos laboratoires.
Prenons pour exemple le diamant : cette pierre précieuse , comme bien d'autres, n'a jamais pu être formée dans nos creusets, et cependant personne ne cherche à expliquer sa formation par des forces créatrices immatérielles ou bien par des forces qui seraient autre chose que des forces physico-chimiques. Pourquoi cela? C'est que, tout en nous trouvant hors d'état de produire un diamant h l'aide des forces physiques et chimiques dont nous disposons, nous comprenons parfaitement bien que cette pierre a été produite par ces forces, en analysant à notre aise la simplicité de sa structure et en la comparant avec ce qui arrive sous nos yeux avec des corps analogues, c'est-à-dire en étudiant la cristallisation de certaines substances inorganiques et en rap-
prochant leurs formes de celle du diamant. Or, dans ce dernier cas, nous ne soutenons pas que cette pierre, disons-nous encore une fois, a été créée par quelque force extramatérielle; mais nous sommes convaincus qu'elle a été produite par des forces physico-chimiques et nous comprenons que nous sommes dans l'impossibilité de réunir les conditions dans lesquelles ces forces ont dû agir, dans les temps primitifs, pour transformer le carbone en diamant.
La nécessité de mettre les forces matérielles et la matière dans certaines conditions, pour produire un composé dans notre laboratoire, se fait comprendre par toutes les combinaisons chimiques que la science nous permet d'accomplir. Ainsi, pour combiner l'oxygène et l'hydrogène, dans le but de produire de l'eau, ou bien pour combiner l'oxygène et le soufre, pour obtenir de l'acide sulfurique, il ne suffit pas de mettre tout uniquement en contact deux de ces corps simples pour créer l'un ou l'autre de ces deux composés ; mais il faut les rapprocher et les mettre dans certaines conditions, pour former l'eau ou l'acide sulfurique.
Il est donc évident que, pour produire des corps même les moins compliqués, il faut mettre leurs éléments constitutifs dans des conditions nécessaires à leur formation ; conditions dont nous pouvons produire les unes, lorsque nous nous trouvons dans l'impossibilité de créer les autres, et qui ne se trouvent même plus dans la nature, ou plutôt sur notre planète, comme pour pro-
duire le diamant, l'ambre, les marbres et ce que nous cherchons dans les profondeurs de la terre ; d'autres conditions enfin qui existent encore sur notre globe, mais que nous ne pouvons pas réunir, tout en les comprenant, pour former par exemple : la lave, etc.
Lorsqu'on médite les phénomènes de la nature on voit que, moins il entre de corps simples dans la formation d'un composé, moins il faut de forces physicochimiques pour amener leur combinaison , et que, plus il entre d'éléments simples dans la composition d'un corps organique ou inorganique, plus nombreuses doivent être les forces qui concourent à sa formation, et plus compliquées sont les conditions aussi dans lesquelles doivent se trouver les mêmes forces pour produire cette combinaison organique ou inorganique. Ainsi, pour les produits organiques il faut l'enchevêtrement de l'attraction, de la chaleur, de l'électricité, du mouvement, etc., réunis dans certaines proportions, et mis dans des conditions particulières qui ne se trouvent que dans un être organisé ; mais la science n'a pu pénétrer jusqu'à présent le secret de la réunion de toutes ces conditions, c'est pourquoi elle n'a pas su jusqu'à présent les réunir en dehors de l'organisme vivant et former dans un laboratoire les produits organiques. Cependant, avec les progrès de la chimie, bien des combinaisons organiques ont été obtenues. Des essences, des corps gras, des acides végétaux et même la neurine ont été produits en dehors d'un
laboratoire vivant, et personne n'est en état d'assigner les limites de ces découvertes. Aussi voyons-nous qu'à mesure que les sciences naturelles avancent, les vitalistes reculent et cèdent le terrain; d'abord ils ont dit : âme, arché, principe vital, sont vides de sens, maintenant ils proclament eux-mêmes que : forces vitales et matière ne font qu'un (M. Chauffard). Ce qui prouve qu'à présent les vitalistes sont au fond des matérialistes.
Ils disent bien aussi d'un autre côté : « Les pro- » priétés vitales, dont la biologie s'occupe, ne sont » point les filles des propriétés physico-chimiques, ces » deux espèces de propriétés sont sœurs. Leur père » nous est inconnu, mais nous pouvons constater du » moins que, malgré la différence de leur physiogno- » mie, dans l'importance respective des rôles qu'elles » jouent dans ce monde, il est impossible d'attribuer » aux unes la paternité des autres ».
Ces citations ne sont que des contradictions évidentes, car si les forces vitales et la matière ne font qu'un, c'est donc la matière qui est leur source, c'est donc la matière qui est leur père, ou, ce qui est la même chose, leur mère, et sous ce rapport en effet les forces vitales ne seraient que sœurs des forces physico-chimiques ; mais telle n'est pas la corrélation de ces deux espèces de propriétés de la matière.
Quand on examine cette question plus à fond, l'on voit qu'il n'y a que les forces physico-chimiques qui
sont propriétés ou forces primordiales de la matière, tandis que les forces appelées vitales sont leurs filles, si toutefois on voulait faire dans ce cas un rapprochement de parenté.
En effet, lorsqu'on examine de près la question, on aperçoit des différences capitales entre les forces vitales et les forces physico-chimiques :
1 . Les forces vitales ne sont pas des propriétés primordiales et nécessaires de la matière, comme sont : l'attraction, le mouvement, la chaleur, l'électricité, etc. ; aussi ne se trouvent-elles pas dans la matière inorganique : donc il n'est pas permis de soutenir que ces forces et la matière font un, comme nous sommes obligés de le faire pour les forces physico-chimiques, parce que, celles-ci annihilées, la matière serait annihilée aussi, ou ne serait pas ce qu'elle est ; les forces vitales au contraire n'ont qu'une existence éphémère, elles apparaissent seulement sous l'influence d'une condition de la matière, celle de son organisation, mais cette condition détruite, les forces vitales qui en sont la conséquence disparaissent également et la matière reste toujours matière avec ses forces primordiales.
2. Les forces primordiales ou physico-chimiques de la matière sont toujours les mêmes ; qu'on les étudie dans les corps organiques ou inorganiques, c'est toujours la même attraction, la même électricité, le même mouvement, etc., sauf la quantité ou l'accumulation de ces forces ; tandis que les propriétés vitales, résul-
tant de l'organisation, varient suivant la variabilité de la perfection et de la complication de cette organisation ; comme on le voit dans le règne végétal et dans le règne animal. Bien plus, chez le même individu, les propriétés vitales acquièrent ou perdent de leur perfection à mesure que son organisation devient plus ou moins parfaite. Nous ne pouvons môme modifier les manifestations vitales qu'en plaçant 1 être vivant dans des conditions différentes des forces physico-chimiques et de la matière, comme nous le faisons avec les plantes et même avec les animaux. Ce qui prouve encore que les propriétés vitales ne sont que les filles des forces primordiales de la matière, qui sont incapables de la perfectibilité qualitative.
3. Les forces physico-chimiques de la matière ont une existence intrinsèque, réelle et éternelle comme la matière dont elles sont inséparables, tandis que les propriétés vitales n'ont pas d'existence par elles-mêmes et réelle. Elles ne sont que des manifestations passagères de la matière ; et, pour apparaître, elles ont absolument besoin de l'intervention des forces primordiales. Aussi pouvons-nous agir directement sur les forces physico-chimiques, par exemple, en augmenter ou en diminuer la quantité; mais nous ne pouvons exercer aucune influence directe et quantitative sur les propriétés vitales, parce que celles-ci n'ont pas d'existence indépendante, et qu'elles ne sont que les résultats des forces physico-chimiques. Par conséquent, quand nous
voulons modifier en quoi que ce soit les forces vitales, nous sommes obligés d'avoir recours à cet effet aux forces et moyensphysico-chimiques.
Ces vérités incontestables, démontrant que les propriétés vitales ne sont que des manifestations dépendantes des forces physiques, une fois admises, on se retranchera derrière le grand phénomène qu'on appelle la vie. On objectera que la vie ne vient pas simplement et purement des forces matérielles ou primordiales, elle présuppose toujours la vie. Oui ! c'est une vérité qui ne peut être contestée ! La vie vient toujours de la vie ; mais pour exprimer exactement cet axiome on doit plutôt dire : La vie présuppose toujours ces conditions, dans lesquelles les forces physico-chimiques ou primordiales doivent se trouver et agir, pour amener la matière à cet état qu'on appelle la vie. En voici les preuves :
1 . Le dérangement dans les conditions des forces physico-chimiques nécessaires à la vie, soit par accumulation, soit par soustraction, par exemple de l'attraction, du calorique, de l'électricité, etc., nonseulement détruit les forces vitales et l'organisme vivant, mais encore il empêche la naissance de la vie.
2. Ce ne sont pas les forces vitales (qui, dès l'apparition de l'organisation, devraient être parfaites, c'est* à-dire ce qu'elles seront pendant toute la vie, si elles avaient une existence intrinsèque) qui développent et perfectionnent l'organisme, mais ce sont les influences
matérielles qui développent et perfectionnent l'organisme, et parla suite les forces vitales. D'un autre côté, ce ne sont pas les forces vitales qui par leur dépérissement font dépérir l'organisme, mais c'est la destruction matérielle plus ou moins rapide des parties constitutives de l'organisme, qui amène la destruction graduelle de ce que nous appelons forces vitales, en un mot la destruclion de la vie.