CHAPITRE PREMIER
Aperçu des opinions systématiques émises sur la spéciflcité en général, et sur la 'spontanéité des maladies spécifiques.- — Négation des maladies spécifiques spontanées. —Conséquence logique de ces opinions. — Objet et plan de ce travail.
Les notions de spontanéité et de spécificité dominent la science des maladies de cause interne. Aussi se représentent-elles dans la plupart des problèmes pathogéniques qui s'agitent de nos jours. L'Académie de Médecine les voit surgir et reparaître de discussion en discussion : à propos de la morve,
delà postule maligne, de la contagiosité de Térysîpèle, à propos de la variole, et, tout récemment encore, à Toccasion d'un mémoire de M. Chauveao, relatif à rinoculation de la vaccine , par injection directe du liquide vaccinal dans le système lym^phatique des animaux.
Les divergences que ces notions soulèvent ne semblent pas s'amoindrir à mesure qu'on les discute. Le sens qu'il faut attribuer aux mots de spontanéité et de spéciGcité , la part à faire aux idées qu'ils représentent , et leur application aux affections nosologiques divisent encore les médecins. Comme toujours, il y a eu des opinions extrêmes, et des opinions de conciliation apparente et d'éclectisme ; les unes absolues dans leurs principes et logiques dans leurs conséquences , les autres subissant les contradictions imposées par des faits incontestables.
Ainsi, nombre de médecins soutiendraient volontiers avec M. le professeur Bouillaud, qu'il n'existe point de maladies spontanées, et que « cette expression est philosophiquement parlant un véritable non sens , attendu qu'il n'existe pas de maladies sans cause. » Ce terme n'est-il pas détourné de sa signification légitime par ceux qui prétendent le repousser ainsi de la science des maladies ? Le mot spontané , s'il signifiait fait ou phénomène se déclarant sans cause, sersiit-il jamais entré dans
le langage des hommes, où toat mot représente une réalité? Tout ce qui s'observe ne reconnait-il pas une cause? Eà(K>n imaginé un terme qui serait de soi ]a négation de ce suprême axiome? Mais cette exclusSon de la spontanéité en étiologie, si elle ne se j ustifie, s'explique par la doctrine étiologiqoe adoptée par ces pathologistes. Peureux, la cause extérieure, quelle qu'elle soit, produit directement l'effet morbide ; la maladie est véritablement causée par le fait occasionna qui la précède et la provoque; elle est tin désordre ou une lésion déterminés par un agent p^turbateur ou lésant: c'est donc un fait mécanicoorganique, et les causes morbifiques exercent leur action suivant un mécanisme; or la spontanéité est à bon droit bannie de l'ordre mécanique.
Les médecins qui repoussent résolument la spontanéité de la science des maladies, ou qui la considèrent comme un aveu d'ignorance, pouvaient-ils accepter l'existence de la spécificité morbide , en dehors d'une cause extérieure spécifique, accessible ou non à nos sens et à nos moyens d'analyse? Ici la spontanéité n'est-elle pas plus inconcevable encore que dans les autres entités nosologiques ? La ' maladie spécifique est une maladie plus formée, plus concrète, pour ainsi parler, que les maladies communes; elle a plus d'être, et est plus franchement une espèce que toute autre affection. Cette condition n'implique-t-elle pas la nécessité d'une
cause extérieure en rapport avec la nature de la maladie ; et si la maladie spécifique produit des germes, ne doit-elle pas fatalement en provenir? Cette opinion, spécieusement logique, compte d'imposantes autorités. M. le professeur Bouillaud ne craint pas de proclamer qu'en dehors d'une cause spécifique, il n'existe pas, il ne peut exister de maladie spécifique: c Cause spécifique et maladie spécifique, disait-il à l'Académie de Médecine, sont des termes corrélatifs. La cause prochaine des maladies spécifiques, c'est le virus spécifique; les autres causes ne sont que des causes auxiliaires. » (Séance du 16 août 1864.)
Ce n'est pas tout; pour déterminer avec plus de précision les caractères de la spécificité, les médecins ont rapproché les maladies spécifiques des espèces végétales , et ils ont coutume de dire que ces maladies se sèment et lèvent de graines ou de germes. « On a supposé , dit M. Trousseau , que l'organisme vivant était un terrain dans lequel pouvaient germer, dans certaines conditions inhérentes à la nature de cet organisme , les semences morbifiques qui levaient avec leurs caractères spécifiques, comme la graine d'une plante confiée au terrain qui lui convient lève, en reproduisant l'espèce qui l'a fournie. Si cette comparaison s'applique mieux aux maladies inoculables qu'aux autres, car c'est d'elles qu'on peut dire à juste titre qu'elles se
sèment de graines, et que par conséquent elles retiennent nécessairement de la qualité du germe , cette comparaison s'applique encore non seulement aux maladies contagieuses non inoculables , mais aussi à un autre ordre de maladies dites infectieuses. »
Cette conception de la maladie spécifique est devenue populaire ; elle exclut formellement Tidée d'une maladie spécifique spontanée. 11 n'est pas possible de concevoir qu'une espèce végétale naisse autrement que d'un germe ; de. même il n'est pas admissible que la maladie spécifique qui lève de germes , surgisse parfois spontanément , comme si le germe n'était pas son origine véritable et nécessaire. X'exception ici ne serait pas la confirmation de la règle; elle en serait le renversement. La plante se sème toujours, elle ne naît jamais spontanément par exception ; la maladie réellement spécifique ne saurait indifféremment se récolter après ou sans ensemencement préalable ; c'est tout un ou tout autre , mais non tantôt l'un et tantôt l'autre.
Cependant ces idées absolues, cette logique à qui seule il est permis de se montrer intolérante , suivant M. Bouillaud, semblent souvent démenties par les faits. L'éclosion spontanée de certaines maladies spécifiques est un fait d'observation vulgaire : il en est, comme la morve, la clavelée et le typhus, que l'on fait surgir à volonté, sans aucune semence
préalable , sans aucune transmission par virus ou miasme, sous la seule influence de mauvaises con«* ditions hygiéniques , encombrement , alimentation vicieuse ou insuffisante, fatigues excessives. D*au* très , comme la rage et la diphtérie , se déclarent souvent , non seulement sans germes saisissables , mais encore sans causes extérieures appréciables , sans provocation apparente , en sorte que tout demeure inconnu dans les conditions occasionnelles de leur développement. Enfin , s'il est des maladies spécifiques , telles que les fièvres éruptives , telles surtout que la syphilis , qui semblent aujourd'hui ne provenir que de germes , et résulter constamment d'un contage, dont on suit plus ou moins la trace ; il n'en est pas moins vrai que , même pour ces maladies qui occupent le faite des maladies spécifiques, il faut accepter leur spontanéité à un jour, à un moment donné. Il faut bien admettre leur éclosion , peut-être sous l'action de conditions extérieures plus ou moins actives et spéciales, mais certainement tout autres que celles que la contagion i^ésume en elle , et qui supposent pour origine nécessaire un organisme spécifiquement malade.
Que devient , en face de ces faits avérés , la conception nosologique de la spécificité ? Que devient ce caractère fondamental de la maladie spécifique de relever d'une cause spécifique ? Que penser d'un dogme emporté en poussière par l'observation de
tO!is les jours , et d'une acienee fondée sur de tels dogmes , ou pour mieux dire , fondée sur les dogmes contraires » affirmant et niant tour-à-tour les mêmes faits et les mêmes nécessités 1 La médecine est-elle donc destinée à flotter sans fin entre toutes les incertitudes, allant toujours d'une contradiction à l'autre , sans rencontrer jamais le point ferme qui la fixeet l'assure?
Ces fluctuations déplorables se sont dévoilées à tous les yeux dans une suite de discussions académiques. La négation absolue de la spontanéité de toute maladie spécifique était soutenue au nom de la logique scientifique : l'affirmation de cette même spontanéité était apportée par les observateurs les plus compétents. Il fallait cependant s'entendre, ou paraître s'entendre, en des controverses publiques dont l'honneur de la science était l'enjeu. Cette nécessité fit surgir une théorie nouvelle et inattendue, destinée à ramener la prétendue spontanéité de ces maladies aux lois générales et essentielles de la spé« cificité morbide. Il importe de rappeler une opinion qui eût la fortune d'éteindre dans un accord apparent les dissidences les plus accusées ; la voici succinctement résumée :
La spontanéité des maladies spécifiques n'est en quelque sorte qu'une erreur d'optique. Oui, lamaladie spécifique reconnaît toujours et nécessairement une cause spécifique ; seulement , cette cause
peut naître spontanément. U est des cas où la cause spécifique , virus , miasme , est extérieure et attaque l'organisme de dehors en dedans ; dans ces cas, la cause spécifique provient d'un organisme malade , et , rencontrant un organisme sain , elle s'y sème , germe, se reproduit et se multiplie, supportant ainsi tout le développement morbide. Dans d'autres cas , la cause spécifique de la maladie n'est pas extérieure mais intérieure ; sous l'influence de causes occasionnelles diverses , elle naît spontanément au sein de l'organisme non atteint encore par la maladie spécifique; ainsi créée , la cause spécifique attaque à son tour l'organisme , et devient cause déterminante de la maladie spécifique. Toute la différence entre cette conception pathogénique et la précédente se rapporte à l'origine même de la cause morbifique : ici , elle se forme spontanément au dedans , là , elle existe d'abord en dehors de l'organisme; en sorte que l'une est obligée d'entrer dans l'organisme pour y déterminer ensuite la maladie spécifique , tandis que l'autre , établie d'emblée comme à l'intérieur de la place, n'a pas besoin d'effectuer cette migration pour agir.
Telle est donc cette doctrine étiologique : dans la maladie spécifique , dite spontanée , ce n'est pas la maladie qui naît spontanément, évolue ensuite , et aboutit au produit spécifique , virus ou miasme : c'est la cause spécifique qui , préalablement à la
maladie , est spontanément engendrée ; il y 'a génération spontanée du virus et du miasme ; la maladie vient en second lieu , produite à son tour par ce premier produit créé sans elle; elle marche enfin, multiplie le virus spontané qui a été sa cause première ; et de la sorte on peut toujours assimiler la maladie spécifique à une espèce végétale ou animaie qui se sème et lève de germes.
Cette conception , lorsqu'elle sortit d'un conflit d'opinions opposées , reçut ou parut recevoir Tassentiment de MM. Bouillaud , Guérin , Bouley ; et ce dernier résuma le débat en ces termes : « J'accepte volontiers la conciliation. Je laisse de côté la question de doctrine. Si j'ai fait une certaine résistance à M. Bouillaud , c'est que M. Bouillaud contestait ce fait expérimental , à savoir , que la morve se développe sous l'influence de certaines mauvaises conditions hygiéniques, telles que l'encombrement, la fatigue, une alimentation insuffisante, etc. M. Bouillaud s'explique , et accorde que les causes générales donnent naissance non point à la niorve , mais au virus d'où la morve procède. Fort bien. Je ne demande pas mieux que de me ranger à cette opinion , qui , au fond , ne diffère pas de la mienne. »M. Leblanc donna son adhésion à cette doctrine; dans la presse médicale, M. Dechambre s'y rallia, tout en en affaiblissant les contours dans un habile exposé.
Cettepathogénie n'éclairait pas ^ulement Véclosion des maladies spécifiques spontanées ; elle ser*^ vait également à dévoiler les obscurités de Torigine première des maladies spécifiques , même de celles qui aujourd'hui ne se transmettent plus que par contagion. Ce ne sont pas ces maladies qui ont été originairement créées , laissant , pour triste reliquat de leur évolution , des germes inconnus avant elles ; non , ce sont les germes eux-mêmes , les virus et les miasmes , qui sont primitivement éclos par une génération spontanée , sans doute active et multiple. C'est l'idée que paraît formuler M. Trousseau dans sa Clinique Médicale : < Le germe morbifique , écrit-il , dont la première génération a été nécessairement spontanée , va se reproduire dans l'organisme » qui fournira à son tour des germes absolument semblables au premier, susceptibles désormais de propager l'espèce morbide comme se propagent les espèces végétales, produisant toujours chez les individus qui les reçoivent , les mêmes efiets que che2 ceux d'où ces germes étaient sortis , et pouvant ainsi se transmettre indéfiniment sans changer de nature » ( page 486 ).
Pour mesurer la portée de cette doctrine étiologique et des interprétations pathologiques qu'elle appelle, il ne faut pas se bornera un énoncé gêné* rai , mais appliquer la doctrine à des cas particuliers, et interroger les conséquences successives qui
It
en décottlenL Considérons à ce point de vue l'étio* logie de la rage et de la morve , maladies essentiellement spécifiques , et dont la spontanéité est a peu près unanimement acceptée. Pour justifier l'axiôme , sans cause spécifique point de maladie spécifi* que , on doit admettre que , lorsque la rage et la morve se déclarent spontanément , les virus rabique et morveux se forment dans l'organisme de Ya-^ niiBal , non par la maladie spécifique ou par une maladie autre et antécédente, mais avant et sans maladie spécifique ou autre. Or, que le même virus pénètre du dehors, ou que d'emblée il siège à l'intérieur du système organique, sa nature ne change pas, et ses effets demeurent comparables ; la maladie qu'il provoquera devra se manifester avec des périodes et une évolution identiques dans un cas comme dans l'autre. Transmis ou né spontanément, le virus avant de déterminer la maladie avec tous ses caractères symptomatiques, exercera donc, dans tous les cas, une action latente qui ne troublera pas sensiblement l'état physiologique, et cela durant toute cette période de la maladie qui a reçu le nom d'incubation. Il suit de là, en nous reportant aux cas particuliers que nous avons choisis, que, dans la rage et dans la morve dites spontanées, le virus naîtrait au sein d'une économie parfaitement saine, sans aucune altération appréciable des tissus et des humeurs ; car ces
affections spécifiques et les troubles divers qui les accompagnent, doivent venir du virus, et cependant ne se montrent qu'après une incubation qui garde tous les signes extérieurs de la santé. Ces virus ne sont donc pas le produit de troubles morbides antécédents et d'altérations organiques; puisque ceux-ci, quand ils existent, dépendent de la maladie spécifique, laquelle a besoin, pour être, de sa cause spécifique, le virus; delà sorte, se trouvent réfutées ces prétendues altérations des humeurs, engendrées par les causes communes, et engendrant à leur tour des causes spécifiques; hypothèses gratuites avancées par les savants académiciens dont nous citions les noms plus haut» et que l'étude attentive des faits dément ouvertement. Mais pourquoi les virus ne naîtraient-ils pas insidieusement, dans le calme apparent des fonctions organiques? Comment concevoir, répondrons-nous, une telle origine? Quoi I un virus, cette expression suprême de la maladie la plus complète et la plus essentielle, ce produit et cette fin de l'évolution morbide la plus fatale et la plus régulière, pourrait aussi se former obscurément, sans cause directe, et avant aucune élaboration pathologique appréciable! N'y a-t-il pas fait contradictoire à admettre que tantôt la nature cache, dans le silence, des opérations que tantôt elle effectue par un grand déploiement de forces et de phénomènes tumultueux?
Nous avons des contradictions à signaler plus étranges enecMre. En vertu de quelle puissance surgiraient de l'organisme ces créations spontanées de germes ? Quoi ! on refuse d'admettre , comme contraire à la logique , qu'une maladie spécifique, qui après tout n'est pas un être, mais un simple mode, puisse se déterminer sans cause spécifique directe, et on admet ensuite, sans diifi-* culte, que des germes, des virus, c'est-à-dire, des entités que l'on déclare positives et douées du pou-: voir créateur ou reproducteur, se créent d'euxmêmes, ou du moins sous des influences générales et communes, étrangères quant à leur nature au produit qu'elles engendrent ! Pourquoi n'éprouvet-on plus le besoin d'une cause spécifique pour créer les agents spécifiques? Pourquoi ne pas invoquer la même logique, dans un cas comme dans l'autre? Où est la condamnation rationnelle de la spontanéité de la maladie spécifique, qui ne soit la condamnation de cette spontanéité du germe ou du virus? Et même ne doit-on pas reconnaître que la première possède une puissante raison d'être, que ne saurait invoquer la seconde. L'économie vivante, en effet, est un centre permanent d'action et de génération ; ses fonctions normales comme ses modes anormaux sont son œuvre propre , et la maladie spécifique peut être considérée comme l'un de ces modes, émis en vertu de sollicitations diverses.
Sens aller plus loin pour le moment, n'entrevoiton pas là le principe d'une paihogènie applicable à toutes les entités nosologiques, spécifiques ou non ? La spontanéité vivante n'apparaît elle pas comme la source commune de tous les modes accidentels et de toutes les fonctions régulières de l'économie? Ces analogies subsistent-elles quant à la production spontanée des germes et des virus ? Quel est le produit normal , excrémentitiel ou de sécréliou fonctionnelle , qui ne soit l'aboutissant d'un travail physiologique manifeste et suivi ? Quel est le produit pathologique commun qui ne réponde à une suite déterminée d'actes et de mouvements morbides ? Or , les germes spécifiques feraient exception , et seraient sans analogues dans leur formation spontanée t Où trouver l'action qui engendre ces germes, puisque ceux-ci ne sont plus la conclusion mais le commencement d'une suite ordonnée d'actes pathologiques ? Rien donc n'explique et n'appuie cette génération spontanée ; tout la condamne, même la fausse logique et les raisons superficielles invoquées pour repousser avec dédain la spontanéité possible des maladies spécifiques.
Nous n'avons exposé ces hypothèses que pour montrer à quelles subtilités étiologiques conduisait la doctrine de la maladie spécifique communément adoptée. L'idée de germe et d'ensemencement
donnée comme support à Tidée de spécificité , ne pouvait s'accommoder à la notion de spontanéité, on du moins devait veporter celle-ci au delà et en dehors de la maladie, afin que le pathologiste put maintenir cette dernière dans sa vérité rationnelle.
Toutefois, la doctrine de la spontanéité des.vinls substituée à la spontanéité des maladies spécifiques, ne semble pas avoir conquis dans la science des adhésions durables. Née en un jour de conflit , elle s'est éteinte avec les derniers bruit de la discussion. C'est à la négation absolue de la spontanéité spécifique que tendent les efibrts de la plupart des expé^ rimentateurs. La contagion , sous ses formes diverses, telle est, dit-on, la seule étiologie scientifique de la spécificité, et celle dont l'avenir démontrera l'universelle réalité. M. Chauveau, dans un remarquable mémoire lu à l'Académie de Médecine , et qu'il intitule hardiment: Produclion eocpérimisntale de la vaccine naturelle improprement appelée vaccine spontanée , exprime avec une énergique conviction ces aspirations , ces vues à priori de la science expérimentale :
c S'il y a des lois physiologiques, dit- il, que deviennent-elles en présence de la possibilité do développement spontané des maladies virulentes?
L'obscurité règne encore, il est vrai, sur la plupart des points relatifs au mode d'évolution et aux conditions accessoires du développement des maladies
virulentes. Mais la précision des faits déjà ooîïnua^ la certitude avec laquelle on les reproduit expéri* mentalement , quand on se place dans le$ coodi*tions convenables, donne la mesure des conquête^ précieuses que l'avenir nous réserve dans ce* champ d'exploration si vaste et relativement si p^u exploité. Le physiologiste y trouve à se mouvoir à Taise. Sans vouloir établir une assimilation forcée, il sent que l'histoire naturelle des virus peut être faite par les méthodes rigoureuses applicables à l'histoire naturelle des êtres, et cette comparaison le porte instinctivement à considérer comme nécessaire^ dans le développement des maladies viru-* lentes, l'intervention des germes spécifiques. Cette pensée lô domine et l'inspire dans ses recherches , car elle le place sur un terrain.où il trouve l'ordre et la constance, c'est-à-dire, des lois, ou tout au moins un ensemble de faits qui deviendront des lois, quand ils seront sortis du domaine de l'observation empirique pure.
« Ai-je besoin de dire l'atteinte grave que la possibilité du développement spontané des maladies contagieuses porterait aux principes sur lesquels la physiologie des virus est en train de se constituer ? Plus de lois régulières alors. A la place, dds règles pleines d'exceptions , c'est-à-dire le chaos dans la science ou la négation de la science qui serait obligée de se constituer sur de nouvelles bases, pour rame»
ner les lois du développement par germes aux lois du développement spontané, et pour démontrer la similitude des procédés intimes employés par la nature dans les deux modes d'évolution. Or, s'il fallait s'en rapporter aux apparences, ce serait à cette déplorable situation que serait condamnée la science biologique. » La question est , on le voit , nettement posée, et ces déclarations ne tiennent aucun compte du subterfuge qui se borne à déplacer la spontanéité. Qu'importe, en effet, qu'on enlève la spontanéité d'un côté, pour la relever exagérée de l'autre? Le sacrifice entier de la spontanéité e^t seul propre à rétablir la situation compromise de la science.
Il reste, il est vrai, aux partisans absolus du germe et de la contagion à expliquer l'origine première des maladies spécifiques. C'est une difUculté. La contagion suppose toujours un organisme malade qui crée le germe ou miasme contagieux. Or cette maladie primitivement créatrice , d'où provient-elle? Dire que cela se perd dans la nuit des temps n'est pas répondre, d'autant plus que cette nuit n'est pas si profonde, et ce passé si éloigné de nous, que l'on ne puisse y pénétrer. L'histoire nous montre des temps où telle maladie spécifique n'existait pas, et ce sont précisément les plus franchement spécifiques qui semblent les plus récentes ,
ou celles du moins dont l'apparition première et
sans antécédents n'est pas douteuse, à un naoment détermioé. Comment donc interpréter la maladie spécifique originelle? D'où seraient venus les premiers germes sans lesquels on affirme que la maladie ne saurait éclore? à une telle question, les pathologistes qui assimilent l'espèce morbide^ spécifique à .l'espèce naturelle proprement dite, peuvent répondre que toutes les créations d'espèces sont incompréhensibles, ou du moins ne relèvent pas de la science, et qu'il n'y a pas à s'en préoccuper. Telle est la pensée exprimée par M. Chauveau : tt II doit être bien entendu , dit-il , qu'il ne s'agit point ici de l'origine première des virus, c'est-àdire des conditions qui ont présidé à la naissance , à la première apparition des espèces morbides virulentes. Une telle question comme celle qui a trait à l'origine première des espèces animales ou v^étales, se dérobe à toute solution prochaine, et se place, pour le moment, en dehors de nos moyens d'investigation. » Cette déclaration systématique et téméraire, malgré son apparente sagesse, met hors la sience et rejette dans les mystères de la création la cause originelle des maladies spécifiques, et sous ce rapport, affirme la séparation absolue du présent d'avec le passé.
Cette conception radicale de la spécificité amène nécessairement à considérer la maladie spécifique comme sans lien possible avec les maladies d'ori-
gine commune, et lui attribue une constitution Gxe, invariable, comme celle de l'espèce animale et végétale. Une maladie de même nom nosologique et de même origine occasionnelle ne saurait, par conséquent, tantôt rester maladie commune, tantôt devenir maladie spéciGque; elle est toujours ou n'est jamais spécifique. Ainsi , par exemple, Térysipèle, la fièvre puerpérale, la méningite, sont ou ne sont pas des maladies contagieuses et spécifiques ; il n'est pas admissible que ces maladies ici émettent des germes, là demeurent stériles. Car, il y a entre les affections produites et productrices de germes et celles qui viennent de causes communes, la différence de nature la plus profonde que le Dosologiste puisse imaginer. Des maladies ne peuvent former une même espèce nosologique , et s'éloigner, cependant, par tous les caractères essentiels, par ceux que déterminent et la cause et la fin des actes pathologiques. Dans le système des germes ou des causes spécifiques, ce n'est jamais le terrain vivant qui de lui-même, et suivant ses conditions propres, engendre la spécificité, de telle façon qu'il serait apte à rendre spécifiques les maladies ordinairement communes; non , c'est la cause spécifique, déposée sur le terrain, qui y fait lever Faffection spécifique ; et on doit regarder comme une hérésie cette opinion que certains organismes posséderaient la faculté d'élever les maladies qui les
frappent, à des degrés supérieurs, de feçonà les porter jusqu'à la spêciûcité , point culminant de 1 entité morbide.
J'ose dire que tout Tensemble d'opinions que je viens d'exposer, est contraire aux vérités fondaraenjkiles de la science et aux faits positifs d'obseryation. II n'y a pas entre la spontan^té et là' spécificité l'antagonisme profond, l'abime infran* chissable, que l'on évoque pour les besoins d'une logique systématique. Les'lois essentielles de la vie repoussent et les inter^nrétations étroites qui nient la spontanéité morbide , et les enseignements corn* munément accrédités sur la spécificité. Ces notions, ramenées à leur sens légitime, loin de s'exclure s'accordent en d'infinies proportions, s'associent en une union que l'on ne peut dissoudre sans les sa* crifîer elles-mêmes. La spontanéité intervient dans tout état spécifique ; elle en est le soutien nécessaire et l'agent créateur, quelle que soit d'ailleurs l'origine occasionnelle de cet état. Non seulement les maladies franchement et toujours spécifiques peuvent souvent naître sans cause extérieure spécifi-^ que, mais encore la spécificité peut marquer une maladie commune, et être l'aboutissant d'une évolution morbide qui, en d'autres circonstances, lui demeure étrangère. Ainsi une même entité nosologique peut être où n'être pas spécifique ou conta-
gieiise j suivant l'intensité des circonstances occasionnelles, suivant les conditions propres du terrain organique, affecté et réagissant.
Nous voudrions mettre en lumière ces vérités pratiques, méconnues ou mal comprises. Il ne suffît pas dé les énoncer comme faits acquis à l'observation; il faut dissiper au préalable l'idée systématique qui lés rend contradictoires. L'éclectisme ^t l'indifférence doctrinale sont mortels à tout ce qui s'inspire d'eux ; les alliances d'idées et de faits non soumises à une unité supérieure qpi les domine et les légitime, se dissolvent bientôt et demeurent sans valeur dans la science. 11 faut ramener les enseignements donnés sur la spontanéité et la spécificité morbides à une doctrine qui en livre le sens véritable, et qui concilie, en les transformant, les opinions divergentes. C'est cette doctrine que je voudrais exposer, et traduire dans toutes ses évidences. Bien comprises, les notions de spontanéité et de spécificité , au lieu de s'éloigner et de s'obscurcir dans le courant des faits particuliers, se rapprochent et s'éclairent à chacun de ces faits; les contradictions que les apparences suscitent, s'évanouissent pour laisser la place à l'harmonie et à l'unité. La spontanéité recèle et soutient la spécificité, et celle-ci, en vivant dans la première, y puise ses caractères réels; les distinctions arbitraires s'effacent entre les deux, sans effacer les dis*
tinclions positives. La science, dès lors, et la physiologie ne sont plus démenties , mais affirmées , par la clinique; les lois régulières, que demande avec raison M. Chauveau , se dressent dans leur invincible force; les règles pleines d'exceptions, le chaos dans la science, qui révoltent ce savant expé* rimentateur, disparaissent comme de chimériques fantômes, ne laissant d'autre témoignage que celuici , trop souvent renouvelé dans notre histoire , à savoir , que les exceptions et les contradictions apparentes dans \çs faits sont le résultat et le signe de l'erreur dans les doctrines.
La spécificité est le dernier terme et la fin réelle de-cette étude. Pour y marcher avec sûreté, nous aurions d'abord à interroger la spontanéité morbide,, dont la spécificité n'est qu'un mode particulier. Mais nous ne pouvons pleinement connaître les caractères essentiels de la maladie que par les caractères essentiels de la vie. La spontanéité morbide n'est que le reflet, concentré et puissant il est vrai, de la spontanéité vitale, loi suprême de tout ce qui vit. Nous commencerons donc par l'étude de cette spontanéité vitale, nous examinerons ses formes et ses conditions diverses dans la série animale, ses rapports avec le monde extérieur et inorganique. Nous irons de là à la spontanéité morbide, et nous fixerons les caractères principaux des maladies communes spontanées. Tout en paraissant
délaisser la spécificité morbide, nous ne la perdrons cependant pas de vue, et c'est le regard fixé sur elle que nous tracerons l'histoire de la spontanéité de l'être vivant et malade. Forts de ces. notions préliminaires, nous aborderons enfin les maladies spécifiques; et, soutenus par les lois nécessaires de la maladie, aidés de l'observation des faits nouveaux qu'offrent les maladies spécifiques , nous pourrons, sans tén^érité, fixer le sens véritable de la notion de spécificité morbide, déterminer les formes diverses et la pathogénie des maladies spécifiques, formuler les lois fondamentales de leur évolution.
Celte marche pourra paraître lente; elle seule conduit au but , en nous apprenant pourquoi et omment on y arrive.