‹ De la statve et de la peintvre traités de Leon-Battista AlbertiChapitre 1 sur 7 · De la statve et de la peintvre traités de Leon-Battista Alberti · texte numérisé non relu

De la statve et de la peintvre traités de Leon-Battista Alberti

ecteur bienveillant, je te présente un nouveau livre. A ceux ^ qui ne sont pas mes amis f adresserai cette prière de ne pas Couvrir; mais qui m' aime aimera mon chien^ lequel, s'il nest de noble race, a du moins cette qualité de ne mordre pas. Tourne donc la page, et sois indulgent pour cet humble travail que f ai fait aux heures dérobées sur mes petites affaires.

Et d'abord j si tu peux me permettre de commencer par une digression j je te dirai d*où me vint Vidée de cette entreprise.

Naguère, comme fêtais avec plusieurs hommes de bien, tant peintres qu écrivains, che^ une noble Dame, il advint qu après le repas où elle nous avait conviés, on devisa de choses et d'autres, pas-^ sant des menus propos aux plus grands^ et vice versa, comme c'est coutume.

Là, asseï nouveau, d'ailleurs, et peu privé, me sentant le moindre entre tous, je me tenais dans une discrète et prudente réserve. Non que j'eusse cramte ou éprouvasse quelque embarras, car la Dame de léans est la plus, courtoise personne qui se puisse voir par toute la terre; mais il faut croire que f avais en V esprit ce mot des Soliloques d'Isidore : Sint tua verba pauca, parle peu.

Donc, avisant mon petit personnage, la Dame de la maison me fit cet honneur de m' interpeller, et, me fixant de son regard très-clair, me dit avec un gracieux parler : « Ne causez-vous pas d'aventure? — Oui'dà, madame, d'ordinaire, et de reste à mes heures; mais ce m'est profit d'écouter : à petit chaudron grandes oreilles. » Dont se prit à rire la bonne Dame. « Cà, fit-elle, je veux que vous soye{ à taise en ma maison; rompe\ cette re-

tenue, je vous en prie et vous Vordonne. » Puis, se tournant vers quelques-uns en me désignant : (( Voyei'le, il n'est pas encore acclimaté céans, ainsi tous êtes-vous dès tabord, et si longtemps qu'il vous faut de force pendre au cou vos lettres de naturalisation. Or^ je vous adjure de laisser là cette coutume qui sied mal à des hommes de va^ leur. Aussi bien, tels, n'êtes^vous pas vous-mêmes. Votre esprit, gentil d'ordinaire et qui volontiers ouvre ses ailes, demeure opprimé dans cette cage de timide maintien. Restituez-lui son vol, autrement c'est me faire tort d'autant, d

Je vous laisse à penser si ces bonnes paroles d'une personne qui nous peut faire tous les biens et honneurs du monde nous réjouirent tant que nous étions. Quant à moi, j'en fus fort aise, et pour l'en remercier la saluai-je très-doucement , encore que f eusse pu, en toute révérence et soumission, baiser sa belle main, si f eusse eu plus mâle courage.

Or, comme t autorité de son commandement m'eut fait croître le cœur, je pris part à la conversation, où elle fit merveille, étant de sa personne très-bien entretenue à l'exercice des lettres humaines et on ne peut mieux instituée. Chacun, d'ailleurs, stimulé du désir de satisfaire laver-

tueuse inclination quon lui sait aux arts, s'efforça de se bien montrer^ et, vu la complexion des esprits, on ne sut y devisant de cent mille besognes, en trouver aucune qui ne retournât sans cesse aux beaux-arts. Ce fut bientôt le seul texte des causeries de toute l'assemblée.

J'entendis de belles théories y des préceptes admirables/ des observations profondes y des doctrines savantes. Je compris bien cette belle sentence grecque de je ne sais plus quel poète :

O la grande discipline que le silence parmi les hommes !

Car, je dois faire cet aveu que fêtais retombé dans mon mutisme. Aussi bien, assistant à une joute courtoise où les débris des lances étaient encore de si beaux morceaux y je ne fus pas asse{ mal avisé que d'y faire pénader mon cheval, et f observai sans peinCy à mon profit y ce commandement émané de la sagesse de nos pères : Apprends moult, parle peu ni prou.

Toutefois, rentré dans mon logis et songeant à part moi, avant que de dormir y au feu d'artifice

de bonne doctrine quint était parti devant les yeux, il me vint cette idée d'allumer en mon particulier les menues fusées que f avais en poche. Et comme, le lendemain au matin, fêtais monté dans ma bibliothèque, je m'assis dans mon grand fauteuil et je pris mon plus beau papier.

O phénomène bigarre des opérations du cerveau ! Tout s'était évaporé! Mes idées ^ si nettes pendant la nuit, m' apparurent excessivement confuses. Le peu que j'en pouvais rassembler était d'une banalité révoltante. Combien de temps mordillai-je les barbes de ma plume? Je ne saurais le dire. Stupéfait, je considérais, sans penser, les volumes alignés sous leurs livrées multicolores; et, m' écriant avec le bon Richard de Bury, chancelier d'Angleterre : « O libri, soli libérales et liberi ! O livres, vous qui seuls possédei la libéralité comme la liberté! Qui omni petenti tribuitis! qui accorde^ tout au premier requérant! » j'allai leur demandant s'ils n'avaient pas vu par hasard la clef de mon entendement. Je m'approchai d'eux, j'ouvris les vitres, f aspirai la forte odeur des basanes, chère aux bibliophiles^ je maniai avec amour les vieux parchemins contemporains des vieux types. Or f avisai un volume dont le vélin luisant et jauni par un usage de trois siècles avait cet air vénérable des

bonnes choses antiques, et, l'ouvrant, je lus ce titre au milieu d'une belle image, suivant la coutume de ces temps :

Page 1