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De la stomatite ulcéreuse des soldats

Au commencement de l'année 4 855, les nécessités de la guerre ayant appelé sous les murs de Sébastopol ou à Constantinople quelques-uns des médecins militaires attachés alors aux hôpitaux du Val-de-Grâce, du Gros-Caillou et du Roule, plusieurs médecins des hôpitaux civils de Paris furent chargés d'occuper momentanément les postes restés vacants : je suis un de ceux qui furent désignés pour ce service exceptionnel , et pendant quinze mois j'ai rempli à l'hôpital du Roule les fonctions de médecin traitant.

Ce n'est pas ici le lieu de montrer par combien de côtés divers le service des hôpitaux militaires éveille l'intérêt; mais ce que je puis dire, c'est que sur ce théâtre, comme médecin et comme homme, j'ai beaucoup vu et beaucoup appris. Est-ce à dire,

i DE LA STOMATITE

pour me renfermer exclusivement dans le cercle des faits médicaux, est-ce à dire qu'on y trouve une grande variété de maladies? Non, les espèces pathologiques y sont au contraire peu nombreuses, mais elles empruntent, pour la plupart, au milieu dans lequel elles se produisent, une physionomie particulière, et bien faite pour fixer tout d'abord l'attention du médecin qui, pour la première fois , se trouve aux prises avec elles. En effet, l'ensemble des conditions exceptionnelles dans lesquelles le soldat est placé en temps de paix et en temps de guerre, a pour résultats ordinaires, tantôt d'engendrer des maladies spéciales, et tantôt de modifier la forme des maladies qui sont communes à la population civile et à l'armée. Les mutations opérées à plusieurs reprises dans la garnison de Paris, pendant la durée de mon service, m'ont donné l'occasion d'observer ces différents ordres de faits, en amenant successivement dans la circonscription médicale du Roule des corps, dont les uns n'avaient pas encore supporté les fatigues de la guerre ou de la vie des camps, et dont les autres , au contraire , venaient d'en subir les plus terribles épreuves en Grimée, dans la Baltique ou au camp de Boulogne ; pendant que des soldats isolés apportaient de l'Algérie ou des Etats de Rome un spécimen des fièvres de ces contrées, ajoutant un trait de plus au tableau simplifié , mais exact , des maladies de notre armée, qui se déroulait sous mes yeux , et dans lequel la méningite cérébro-

spinale a seule fait défaut. C'est ainsi que dans l'espace de quinze mois j'ai vu se succéder dans mes salles le scorbut, une double épidémie de rougeole et de scarlatine, une épidémie de stomatite ulcéreuse, en même temps qu'une épidémie de fièvre typhoïde, la variole, le choléra, la fièvre intermittente avec les formes et les types les plus variés, et enfin quelques cas isolés de typhus.

Or, parmi ces maladies, dont chacune a été de ma part l'objet d'une étude attentive, il en est une, la stomatite ulcéreuse, la moins grave de toutes assurément, et de toutes aussi la plus simple, qui, par sa simplicité même, et surtout par sa fréquence et par l'ensemble de ses caractères, a particulièrement attiré mon attention.

Dans le principe, je ne m'en étais occupé qu'au point de vue de l'expérimentation du chlorate de potasse, et je n'avais recueilli mes premières observations que pour présenter des faits précis à l'appui des conclusions d'un travail sur la valeur thérapeutique de ce sel (1); mais bientôt les faits s'étant multipliés, et la maladie étant même devenue épidémique dans plusieurs régiments, j'étudiai avec plus de soin son mode d'évolution , ses caractères ; je cherchai à reconnaître ses causes, et ce sont les résultats de cette étude que je publie aujourd'hui. Aupremier abord, le sujet de ce Mémoire

(1) Recueil de Mémoires de médecine et de chirurgie militaires, t. XVI, V série.

semble être exclusivement du domaine de la médecine militaire, mais en réalité il se lie si intimement à l'histoire des stomatites et des angines de l'enfance, et les faits dont je présente le résumé me paraissent si propres à établir nettement la nature de l'une d'entre elles, que peut-être cette étude sur la stomatite ulcéreuse des soldats ne sera pas tout-à-fait sans intérêt pour la médecine civile.

En effet, tandis que d'un côté, par l'observation directe, je reconnaissais sans peine que j'avais affaire à une maladie complètement distincte de la diphthérie, d'un autre côté, en rapprochant les faits que j'avais sous les yeux de ceux que j'avais observés précédemment à l'hôpital des Enfants, et de la description que les auteurs qui se sont spécialement occupés des maladies de l'enfance ont donnée de la stomatite ulcéro-membraneuse, j'acquérais la conviction que la stomatite spécifique des soldats et la stomatite spécifique des enfants ne sont qu'une seule et même maladie. Or, quelles conclusions tirer de ce fait , plutôt indiqué que démontré jus- ♦ qu'ici, si ce n'est que, contrairement à l'opinion généralement admise, la stomatite spécifique des enfants n'est pas elle-même une maladie diphthéritique, et que par conséquent l'efficacité du chlorate de potasse, si évidente dans le traitement de la stomatite ulcéreuse, peut fort bien être nulle contre la diphthérie ? Il m'a semblé que dans un moment où l'on s'appuie sur la théorie de l'identité de la stomatite ulcéro-membraneuse et de la diph-

thérie, pour conclure à l'action curative du chlorate de potasse dans les deux maladies , la publication de ce travail ne serait pas sans quelque utilité, puisque, en ajoutant quelques traits à l'histoire de la stomatite endémo-épidémique des armées, il appellerait en même temps l'attention sur une question pratique d'une importance incontestable, et en provoquerait peut-être la solution, s'il ne la fournissait lui-même.

A aucune époque de l'épidémie que j'ai observée, la stomatite ulcéreuse ne s'est montrée, ni par les symptômes , ni par la durée, différente de ce que je l'avais vue à l'état sporadique ; aussi me bornerai-je, pour le moment, à résumer succinctement la marche générale de cette épidémie, et laisserai-je de côté tous les détails descriptifs qui, étant communs aux deux formes, seront repris et analysés dans la partie de ce travail qui comprend la sy mptomatologie .

Mais avant d'entrer en matière, j'ai à remplir un devoir. Frappé de la fréquence dans notre armée d'une maladie que j'avais considérée jusque-là comme étant exclusivement une maladie de l'enfance, j'ai dû naturellement rechercher si elle régnait également dans les armées étrangères. La solution de cette question pouvait être intéressante en effet au double point de vue de l'histoire et de l'étiologie de la stomatite ulcéreuse des soldats; et, pour avoir sur ce point des renseignements dont l'exactitude ne pût être révoquée en doute, je me

suis adressé directement à des hommes occupant pour la plupart un poste éminent dans le service de santé des différentes armées de l'Europe et du nord de l'Afrique, c'est-à-dire à des hommes spéciaux et en position de connaître parfaitement les maladies des soldats. Or, en faisant cette démarche, je n'avais d'autre titre à un accueil favorable que mon désir d'élucider par tous les moyens possibles une question de palhogénie restée obscure sur plus d'un point ; mais c'était assez sans doute, puisque tous ces honorables confrères , à l'exception de deux auxquels je dois croire que ma lettre n'est pas parvenue, se sont empressés de répondre à ma demande par Fenvoi de notes dont la précision ne laisse rien à désirer (1). Aussi est-ce avec bonheur que je saisis l'occasion d'adresser ici mes publics et sincères remerciements à MM. :

Dreyer von der Hier, médecin en chef de l'armée, etc. (Autriche);

Vleminckz, inspecteur du service de santé, etc. (Belgique);

Bendz, professeur , médecin supérieur de la garde, etc. (Danemark);

Hâage-Bey, médecin supérieur de l'armée, etc. (Egypte);

(i) Plusieurs de mes honorables correspondants, ne voulant pas s'en tenir à leurs propres souvenirs ou au résultat de leur observation personnelle, ont pris la peine de faire une enquête auprès de leurs confrères de l'armée, avant de répondre au questionnaire que je leur avais adressé.

Briz , chef du service de santé militaire , etc. (Espagne);

Melorio, médecin consultant des hôpitaux militaires (1) (Naples);

Snabilié , inspecteur du service de santé , etc, (Pays-Bas);

Biberi, chef du service de santé militaire, etc. (Piémont) (2);

Mendez , chirurgien adjoint des armées, etc, (Portugal);

Valle, chirurgien major du 2œe de ligne, etc. (Portugal);

Hoppe, médecin principal de l'armée, etc. (Prusse);

Gùnther , directeur en chef du corps médical de l'armée (Saxe);

Klein, médecin en chef de l'armée, etc. (Wurtemberg);

Lumbroso, médecin en chef, etc. (Bégence de Tunis).

Je n'ai pas moins d'obligations et je n'adresse pas de moins sincères remerciements à MM. les

(i) J'ai reçu l'année dernière, par l'entremise du consulat de France à Naples, une note très-précise et confirmant pleinement les renseignements que m'avait envoyés l'année précédente (1856) M. le docteur Melorio ; mais jusqu'à présent j'ai vainement cherché à savoir le nom de l'obligeant confrère auquel je dois ce dernier document.

(2) Les renseignements relatifs à l'armée piémontaise me sont parvenus par l'entremise de mon honorable confrère le Dr Fabrizzi, qui a bien voulu se charger de me les communiquer de la part de M, le Dr Riberi.

docteurs Mayer, médecin principal, Lacronique et Pauly, médecins-majors de notre armée, qui, à plusieurs reprises, ont bien voulu me fournir, d'intéressants documents, l'un sur le corps expéditionnaire d'Italie, et les deux autres sur les hommes de leur régiment.

DES SOLDATS. y

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