APERÇU GÉNÉRAL
DE
l'épidémie de stomatite ulcéreuse observée au roule en 1855.
L'épidémie que j'ai observée au Roule a commencé au mois de juin 1855; elle a atteint son maximum d'activité au mois de septembre, et s'est éteinte peu à peu dans le courant du mois de décembre. Vers la fin du mois de juillet 1856 , une légère augmentation dans le nombre des stomatites ulcéreuses, qui, depuis le commencement de l'année , était rentré dans les conditions normales , a pu faire croire que l'épidémie allait reparaître; mais ce n'était là qu'un fait passager, une de ces recrudescences qui ont presque toujours lieu pendant la saison chaude, car dès la seconde quinzaine d'août on n'observait plus au Roule que quelques cas rares et isolés, comme on en observe en tout temps dans les hôpitaux militaires.
Une double épidémie de rougeole et de scarlatine avait précédé l'épidémie de stomatite, et, lorsque cette dernière a commencé , je comptais encore quelques scorbutiques dans mes salles. Un fait qui mérite d'être signalé , c'est que la fièvre typhoïde
a suivi dans toutes ses phases la marche de la stomatite ulcéreuse , faisant comme elle des progrès très-marqués pendant les mois d'août, septembre et octobre, et perdant en même temps qu'elle le caractère épidémique dans les derniers jours de décembre. J'ajoute que les relevés statistiques du Roule montrent dans la marche des deux maladies, en 1854, cette même concordance ; en 1853, au contraire, elle semble disparaître devant l'épidémie de fièvre typhoïde qui , à cette époque , exerça de si cruels ravages sur toutes les classes de la population de Paris. En résumé, et quelque signification que l'on puisse donner à ces rapprochements de chiffres, il est du moins certain qu en 1854 et 1855 la stomatite ulcéreuse et la fièvre typhoïde ont marché parallèlement : je me borne pour le moment à signaler le fait.
Enfin, au mois d'août 1855, alors que les deux épidémies traversaient leur période d'accroissement, le choléra est venu révéler la présence d'un élément nouveau dans la constitution médicale régnante et marquer la fièvre typhoïde de sa funeste empreinte, mais sans modifier en rien la marche de l'épidémie, et surtout sans exercer aucune influence ni sur la forme, ni sur le développement de l'épidémie de stomatite ulcéreuse. Au mois de novembre, le choléra cessa complètement, et les deux épidémies commencèrent à décliner ; à la fin de décembre elles avaient disparu. Pendant le premier trimestre de 1856, je n'observai au Roule que les
maladies ordinaires de la saison , dont les plus communes furent sans contredit les fièvres intermittentes.
Ce n'est pas sans raison que je suis entré dans ces détails; je crois, en effet, qu'il est bon, dans toute relation d'épidémie, de faire connaître les maladies qui l'ont précédée ou accompagnée, aussi bien que celles qui l'ont immédiatement suivie, parce qu'il peut y avoir entre ces diverses affections et l'épidémie elle-même des rapports méconnus ou mal compris à une époque, et qui plus tard, mieux saisis ou mieux interprétés , éclaireraient peut-être d'un jour imprévu des questions de pathogénie restées longtemps obscures. Mais si pour ce motif j'ai tenu à indiqueras différentes maladies qui ont fait cortège à la stomatite ulcéreuse épidémique, je tiens plus encore, pour des raisons qui seront exposées plus loin, à signaler ce fait, à savoir : que ni avant, ni pendant, ni après l'épidémie de stomatite , je n'ai observé au Roule un seul cas de diphthérie (1).
La plupart des auteurs qui ont traité de la stomatite ulcéreuse des soldats ont fait remarquer qu'elle n'était jamais plus fréquente et ne revêtait même
(\) Dans le Mémoire que j'ai publié (loc. cit.) en 1855, j'ai fait, il est vrai , allusion à un cas d'angine couenneuse observé dans mon service; mais, d'une part, je crois qu'il ne s'agissait là que d'une angine couenneuse commune; et d'autre part, en admettant que ce fût véritablement un cas d'angine diphthéritique, il est évident que ce fait unique ne pourrait suffire pour justifier un rapprochement quelconque entre la stomatite ulcéreuse et !a diphthérie.
le plus ordinairement la forme épidémique que dans les années pluvieuses ; or, sous ce rapport, l'épidémie du Roule n'a pas fait exception , car Tannée 1855 a marqué en effet par la fréquence et la durée de ses pluies (i). Mais il convient de rappeler en outre qu'aux pluies des sept premiers mois a succédé, pendant la première quinzaine du mois d'août, une chaleur excessive.
Du 1er juin au 31 décembre 1855, 122 cas de stomatite ulcéreuse ont été admis ou se sont développés à l'hôpital du Roule; mais ce chiffre, si élevé qu'il soit, est bien loin cependant de représenter la totalité des hommes atteints. En effet , tandis que mes relevés me donnent 65 cas de stomatite ulcéreuse pour le 90e de ligne , l'état qui m'a été communiqué par M. le docteur Pauly, médecin major de ce régiment en porte le nombre à 150 pour le même laps de temps ; d'où il suit que l'hôpital n'a pas même reçu la moitié des hommes atteints, ce qui tient d'ailleurs à ce que, dans le nombre, il en est dont le mal a été assez léger pour que de simples soins hygiéniques en aient fait justice, et à ce que d'autres plus sérieusement pris, mais sans phénomènes généraux bien accusés ou durables et sans altérations locales bien profondes , ont pu être traités à l'infirmerie du corps. Ce que je viens de dire du 90e, je puis l'appliquer au 77e, sur lequel, il est vrai, je
(1 ) Voir les tableaux météorologiques publiés dans les bulletins de l'Académie des sciences (1855).
n'ai pas de chiffres précis, mais dans lequel je sais, par les renseignements que je dois à l'obligeance de M. le docteur Lacronique, médecin-major, que la proportion des stomatites traitées à l'infirmerie du régiment a été encore plus considérable que dans le 90e.
Les 122 cas de stomatite que je viens de signaler appartiennent, je l'ai déjà dit, aux sept derniers mois de l'année ; pendant les cinq premiers, au contraire, 10 cas seulement s'étaient présentés au Roule. La différence entre les deux périodes de Tannée est donc bien tranchée et rend très-évident le fait de l'épidémie pendant la seconde. Mais j'ai voulu savoir si, chaque année, à pareille époque, la maladie, qui est endémique dans l'armée, prenait le caractère épidémique, et voici ce que m'ont appris sur ce point les relevés de l'hôpital : En 1854, le nombre des stomatites ulcéreuses reçues au Roule a été de 68, dont 64 pour les six derniers mois de l'année ; d'où il suit que pendant le second semestre de 4854, comme pendant celui de 1855, il y a eu augmentation dans le chiffre des stomatites. En 1853, au contraire, 17 cas seulement de stomatite ulcéreuse, sans recrudescence estivale, voilà tout ce que donnent les états récapitulatifs, et ceux de 1852 n'en présentent pas davantage. Or, la maladie a suivi la même marche au Val-de- Grâce, ainsi que l'établissent clairement les cahiers de cet hôpital, très- obligeamment mis à ma disposition par M. le professeur Larrey, et analysés, avec
une patience dont je ne saurais trop le remercier , par M. le docteur Gaujot, ancien interne des hôpitaux civils, aujourd'hui aide-major attaché à l'hôpital de Blidah.
De l'ensemble de ces documents ressort donc nettement ce fait, que dans le cours des six derniers mois des années 4854 et 1855, Vendémie, à Paris du moins, est devenue épidémie, sans que rien de semblable se présentât, que je sache, dans la population civile. Et pour donner une idée de la fréquence de la maladie sous ces deux formes, je me bornerai à consigner ici que les relevés des deux hôpitaux militaires m'ont fourni, pour les deux années, 368 faits, dont 75 pour le premier semestre, et £93 pour le second. Mais il est important de faire remarquer que la maladie ne s'est pas montrée également dans tous les corps de la garnison de Paris : en effet, si on prend soin d'analyser ces chiffres et de faire la part qui revient à chaque corps, on reconnaît que la répartition des 368 cas de stomatite ulcéreuse est fort inégale, puisque sur 61 corps qui les ont fournis, il y en a 4, les 63e, 83e, 88e et 90e d'infanterie, qui, à eux seuls, ont donné un contingent de \ 47 malades, dont 65 pour le 90e. La même inégalité s'observe d'ailleurs dans le partage des 221 autres faits, dont un tiers appartient à cinq régiments, tandis que le reste se divise entre 52 corps de troupes.
Les tableaux que j'ai dressés montrent en outre que, pour ce qui concerne du moins la partie de la
garnison de Paris ou des forls comprise dans la circonscription médicale du Roule et du Val-de- Grâce (1), la maladie n'a véritablement pris le caractère épidémique que dans trois corps en 1854, et dans six en 1855 ; d'où il suit que, si la constitution météorologique a exercé quelque influence sur le développement de l'épidémie, ce qui me paraît incontestable et ce que je me propose de démontrer ultérieurement, il a fallu cependant que son action trouvât dans les régiments atteints un ensemble de causes prédisposantes ajoutées aux causes ordinaires de la maladie, etdontl'étude trouvera naturellement sa place dans une autre partie de ce travail.
Je n'ai pu suivre , dans tous les régiments qui avaient été particulièrement atteints, la disparition de l'épidémie et le retour à l'état normal, parce qu'ils ont tous quitté Paris ou la circonscription du Roule au commencement de 1856 ; mais sur les 77e et 90e du moins, je dois aux docteurs Lacronique et Pauly des renseignements intéressants dont je vais donner le résumé.
(\) Je n'ai pu me procurer les relevés de l'hôpital du Gros-Caillou; leur analyse m'eût sans doute fourni des documents précieux et véritablement indispensables si j'avais voulu embrasser dans sa généralité l'histoire des deux épidémies qui ont régné dans la garnison de Paris en 1854 et 1855. Mais ayant surtout pour but, dans ce travaille faire connaître les faits que j'ai observés au Roule, je regrette moins des documents qui, selon toute probabilité, n'auraient en rien modifié les résultats généraux donnés par les relevés de cet hôpital, puisque ces résultats ont été pleinement confirmés par les relevés du Val-de-Gràee.
Lorsque, dans les premiers jours d'octobre 1855, le 77e quitta les forts de Noisy et d'Aubervilliers pour occuper, à Paris, la caserne Napoléon, son épidémie de stomatite ulcéreuse pouvait être considérée comme complètement éteinte, car pendant le dernier trimestre deux cas seulement de stomatite furent dirigés sur le Val-de-Grâce. Le premier semestre de 1856 ne donna que quatre cas, et, contrairement à ce qui s'était passé l'année précédente, l'arrivée des recrues, au mois de juillet, ne fut marquée par aucune augmentation dans le chiffre des stomatites. Mais, au mois d'août, le régiment partit pour la frontière d'Espagne et prit ses cantonnements dans le département des Hautes- Pyrénées ; là il reçut de nouvelles recrues qui, cette fois comme en 1855, apportèrent avec elles une épidémie de stomatite ulcéreuse, épidémie qui disparut bientôt dans les différents cantonnements, sauf celui de Saint-Pé, où elle se prolongea, favorisée par les fâcheuses conditions hygiéniques du pays.
Le 90e, parti de Paris dans les premiers jours de janvier 4 856, comptait encore quelques stomatites ulcéreuses lorsqu'il s'installa au camp de Sathonay, près de Lyon. Là, probablement sous l'influence des fatigues de la route, le nombre des cas augmenta assez rapidement, et, dans l'espace de moins de trois mois, atteignit le chiffre de 48 ; mais cette recrudescence ne fut pas de longue durée; et lorsque, à quelque temps de là, le régiment
s'embarqua pour l'Algérie, l'épidémie avait définitivement disparu, ne laissant après elle que des cas isolés, comme on en observe, je crois, dans tous les régiments, et dont un fut constaté encore au pied du mont Jurjura, au début de l'expédition de Kabylie (1856).
Ainsi, dans ces deux régiments, l'épidémie naît en juin 1855, pendant qu'ils occupent, l'un (le 77e) les forts de Noisy et d'Aubervilliers, et l'autre les casernes de la Pépinière et de la rue Verte. Mais, dans le premier, elle décline dès le mois d'octobre, au moment où il quitte les forts pour s'installer dans la caserne Napoléon ; dans le 90e, au contraire, qui ne change pas de casernement, elle ne décline sensiblement qu'en décembre, c'est-à-dire sous l'influence probable de l'abaissement de la température; et tandis que, dans le 77e, l'épidémie s'éteint complètement en novembre et ne reparaît plus tard que par le fait d'une importation nouvelle, dans le 90e elle semble n'être qu'assoupie, car elle se réveille spontanément sans qu'un nouveau foyer d'infection lui vienne en aide; puis enfin elle cesse à son tour. Et, dans ce régiment comme dans l'autre, le retour à l'état normal s'annonce par l'apparition, à des intervalles plus ou moins éloignés, de stomatites isolées, sortes de germes pour des épidémies nouvelles, que l'on retrouverait ainsi, sans doute, dans tous nos régiments.
11 convient d'ajouter maintenant que, pendant la
f8 DE LA STOMATITE
période de temps comprise entre 1854 et 4856, la garnison de Paris n'a pas été seule atteinte par l'épidémie. D'une part, en effet, les recrues qui, en septembre 1855 et en août 1856, étaient venues compléter les bataillons de guerre du 77e, déjà atteints, au moins en 1855, avaient aussi apporté l'épidémie avec elles, les premières de Napoléon- Vendée, et les autres de Laval ; et, d'autre part, le 53e, qui, en 1855, n'avait envoyé à l'hôpital du Roule qu'un très-petit nombre de stomatites ulcéreuses , était atteint , quelques mois plus tard (février 4856), par une épidémie qui envoyait chaque jour un grand nombre d'hommes à l'hôpital d'Orléans ou à la consultation du médecin traitant , mais dont il était débarrassé d'ailleurs , lorsqu'au mois de juin suivant il vint s'installer au fort d'ivry.
De plus, les rapports semestriels de 4 855, que M. Lemaire, chef du bureau des hôpitaux au ministère de la guerre, a bien voulu me communiquer, m'ont permis de constater que, sur divers points de la France, plusieurs régiments avaient compté un nombredestomatites ulcéreuses inférieur, il est vrai, à celui qu'ont fourni plusieurs régiments de la garnison de Paris, mais plus élevé assurément que celui qu'on observe en temps ordinaire. Ainsi, dans le 5e de hussards, 39 cas de stomatite ulcéreuse ont été signalés par le médecin-major; au dépôt du 4or de ligne , en garnison à Verdun, les stomatites ont été nombreuses en 1855; enfin le rapport mé-
dical sur le 8e de ligne signale, parmi les maladies qui ont dominé en 1 854 et 1 855, des stomatites ulcéreuses rebelles, et il est probable que si j'avais pu dépouiller tous les autres rapports, j'aurais constaté beaucoup de faits du môme genre. Mais, sans chercher d'autres faits que ceux que je viens de signaler, ne pourrait -on pas déjà, au point de vue de la généralité de l'épidémie, établir un rapprochement entre la période de 1 8 5 4 à 1 8 56 et celle de 1 82 8 à 1830, pendant laquelle une épidémie de stomatite ulcéreuse envahit également un grand nombre de régiments ? L'analogie des conditions météorologiques sous l'influence desquelles l'épidémie semble s'être développée aux deux époques, justifie encore plus ce rapprochement.
Quoi qu'il en soit, un fait qu'il importe de signaler, c'est que, ni en 1855, ni en 1829, on n'a constaté aucune épidémie du même genre dans la population civile.
Ici se termine le résumé de la marche de l'épidémie que j'ai observée. Mais avant d'aborder l'étude de la maladie dans tous ses détails, je dois dire que des 368 faits que j'ai pu réunir, il n'y en a que 95 (1) dont l'observation ait été recueillie ; c'est d'après ces derniers seulement que j'ai tenté de donner une description complète de la stoma-
(1) J'ai recueilli moi-même le plus grand nombre de ces observations; cependant il en est quelques-unes que je dois à l'obligeance de MM. Broussais, Tardy et Legra,nd, élèves du service.
tite ulcéreuse des soldats ; quant aux autres , ils n'ont pu me fournir que des documens sur l'âge, sur le grade, sur l'arme et sur la durée du service.