CONCLUSIONS
1° La stomatite ulcéreuse est une maladie endémo-épidémique dans les armées française etportu-
gaise; on l'observe aussi quelquefois dans les régiments belges, mais il ne paraît pas qu'elle s'y soit jamais montrée sous la forme épidémique. Elle est inconnue dans les autres armées de l'Europe. (Les documents sur les armées turque et bavaroise manquent.)
2o Le silence des auteurs sur cette endémo-épidémie, avant 1793, autorise à penser que c'est à cette époque, c'est-à-dire au moment des levées en masse, qu'elle a paru pour la première fois dans notre armée, au moins à l'état épidémique. Les médecins de l'armée portugaise manquent de do- • cuments propres à faire connaître l'époque à laquelle la maladie a envahi leurs régiments pour la première fois.
3° La stomatite ulcéreuse des soldats est une maladie spécifique, qui paraît due à l'action d'un miasme engendré par le méphitisme des casernes, des corps-de-garde et des baraques de campement.
4° Elle est transmissible par infection miasmatique et par contact; il n'est pas encore démontré qu'elle soit inoculable. La chaleur et l'humidité favorisent manifestement son développement et jouent un grand rôle dans la production des épidémies. Certaines conditions hygiéniques , relatives à l'alimentation , aux fatigues et aux habitudes des soldats, considérées par quelques auteurs comme causes productrices de la maladie,
n'agissent véritablement, selon moi, que comme causes prédisposantes. La stomatite ulcéreuse atteint presque exclusivement les soldats nouvellement incorporés ; les sous-officiers y sont infiniment moins exposés que les soldats, et les officiers ne la contractent que par exception.
5° La stomatite endémo-épidémique des armées est caractérisée anatomiquement par des ulcérations de forme et d'étendue variables, ayant pour siège de prédilection les gencives et la face interne des joues, mais pouvant se développer sur tous les points de la muqueuse buccale, et par un engorgement des ganglions sous-maxillaires ou cervicaux. Ces lésions s'accompagnent constamment d'une vive douleur, d'une salivation abondante, et d'une repoussante fétidité de l'haleine.
6° La stomatite ulcéreuse n'a rien de commun avec les affections diphthéri tiques, et elle ne diffère en rien de la stomatite des enfants, qui a été décrite sous les noms de stomatite couenneuse, stomatite diphthéritique, et stomatite ulcéro 'membraneuse ; d'où il suit que ces dénominations, donnant de la maladie une idée fausse, devraient être remplacées par celle de stomatite ulcéreuse spécifique, qui réunit à la fois le caractère anatomique et le caractère nosologique de l'affection.
7° La stomatite ulcéreuse diffère radicalement de la gangrène de la bouche, ainsi que de Yulcération phagédénique de la muqueuse buccale obser-
vée chez les enfants. Elle ne diffère pas moins profondément du scorbut.
8° Elle présente dans son mode de développement et de propagation, ainsi que dans sa marche, des analogies frappantes avec l'ophthalmie granuleuse des armées.
9° La durée de la stomatite ulcéreuse spécifique est très- variable : convenablement traitée, elle peut guérir dans l'espace de huit ou dix jours; abandonnée à elle-même, elle peut durer jusqu'à trois mois.
40° Elle ne présente par elle-même aucune gravité ; mais, par cela seul qu'elle est douloureuse, qu'elle oblige les hommes à garder la diète et les contraint souvent à entrer à l'hôpital, elle mérite de n'être point négligée.
11° Dans l'état actuel des choses, l'administration du chlorate de potasse, précédée ou non de l'emploi d'un vomitif, constitue le mode de traitement le plus rapidement efficace, le plus sûr et le moins pénible ; mais le succès du chlorate dans la stomatite ulcéreuse spécifique ne justifie pas son emploi dans les affections diphthéritiques , avec lesquelles cette maladie n'a aucun rapport.
( Extrait du Recueil de Mémoires de médeeine et de chirurgie militaires).