‹ De La Suggestion À L'État De VeilleChapitre 9 sur 22 · CARTES · texte numérisé non relu

CARTES

degré d'enthousiasme sont la mesure de l’action miraculeuse du sujet de leur passion.

Outre ce fait général, de multiples actions suggestives favorisent l’ébranlement nerveux ou la confiance produisant la guérison.

C’est la puissance surnaturelle où naturelle dans laquelle le malade a une foi absolne ; l’objet vénéré, qui est le point de départ du miracle et qui agit directement sur l'imagination du malade comme cause intermédiaire de la puissance surnaturelle. Enfin, le sujet qui doit guérir subit un entraînement suggestif spécial qui consiste dans les récits merveilleux qu'on lui fait, dans la foi vive qu’il éprouve et qui agit sur sa sphère psychique consciente ; dans les chants, le voyage, le changement de milieu, agissant sur sa sphère psychique inconsciente.

C’est ce que nous observons dans les trois ordres de miracles que nous avons l’intention d’observer : d’abord les miracles de saint Louis, ceux du diacre Pâris et enfin les miracles de Lourdes.

[. — Lorsqu’au xru° siècle les reliques du roi saint Louis furent rapportées de Terre-Sainte pour être déposées dans l’abbaye de Saint-Denis, elles furent l’objet d’un culte d’autant plus vif qu’il était nouveau et que la foule qui accourait autour de son tombeau était encore sous le charme de l'admiration inspirée par les vertus de ce roi très chrétien. Des pèlerinages ont lieu et-l’on y observa des guérisons merveilleuses. Les documents de l’époque nous donnent la relation de ces faits et nous publions ceux qui ont quelques détails et dont on peut d’une façon assez précise établir le diagnostic rétrospectif.

L'une des miraculées est une femme de vingt-huit ans, nommée Emmelot. Elle avait été frappée subitement, dans la nuit, d’une paralysie du membre inférieur droit. Cette paralysie était complète car « ladite Emmelot avoit perdu l’us'de la cuisse, de la jambe et du pié, au point qu’elle ne s’en pouvoit aider» ». Elle était accompagnée d’insensibilité absolue des téguments et des parties profondes, car «quand on lui touchoit, manioit ou estreignoit fortement le membre, ladite Emelot disoit qu’elle n’en sentoit rien; » elle ne sentait pas davantage quand « on y enfonçoit asprement une aiguille ou qu’on mestoit le pié malade au feu». Dans cet état, «ellepria qu'on la portât au tombel du benoict Saint Loys et se voua à lui et dit qu’elle ne mangeroit qu’une fois le jour de sa végile, ce qui fut fait moult de fois sans que la malade ressentit d'amélioration. Mais, le jour de la Passion, elle sentit une grande angoisse et comprist que nostre sire Diex et la virge Marie et le benoict saint Loys la délivreraient tost. Et adonques ladite Emmelot commença à mouvoir le pié et la cuisse, puis un petit après ce, à estendre ses membres, et finalement elle se leva et se mit à marcher, sans soutiens ni béquilles, en louant Dieu et en bénissant le benoict saint Loys qui l’avoit délivrée. »

Il s’agit là évidemment d’une paralysie hystérique ; la seconde observation est encore plus probantet.

Gile de Saint-Denis, mariée à quinze ans, accoucha d’une fille morte. Dans le travail, « elle ne se pooit soustenir sur les cuisses ; Et adonques les cuisses et les piés furent si noires et si perses que ele perdit tout l’us de ses membres, Et lorsque on lui estreignoif fortement les dicts membres avec les ongles, et que ceux qui estoient là faisoient dégoûter sur ses piés des gouttes de cire de chandoiles alumées, et semoient là-dessus des charbons ardens, ladile Gile disoit que de tout ce elle ne sentoit rien qui fust, et ne montroit par nul signe qu’on la blecast. »

! Recueil des historiens de France, t. XX.

Cet état dura un an et demi, sans que l'on fit aucun traitement. En ce moment arrivèrent à Saint-Denis les reliques de saint Louis et le bruit des miracles opérés se répandit. Gile concevant de l’espérance voua que, si saint Loys la délivrait de sa maladie, elle irait chaque année à la messe de son anniversaire et serait sa pélerine. On la porta au tombeau. « Et mestoit la dite Gile la main sus le lieu où il estoit enseveli et y atouchoit ses membres malades et. baisoit la chasse et le tombel., Et comme elle estoit devant le tombel, elle prioit et apeloit souvent le benoict saint Loys que il la delivrast. Et après el novième jour, la guérison s’opéra. Gile se dressa sur ses pieds, alla au grand autel sans bâton et sans aide, très faiblement d’abord; mais peu à peu ses forces augmentérent et le treizième jour elle laissa son bâton dans l'Eglise {, »

C’est encore un cas de paralysie hystérique guérie. — Voici une observation de contracture très probablement de même nature :

Marguerite de la Magdeleine, sœur de la maison des filles-Dieu, fut prise d’une maladie « telle que son bras senestre lequel elle avoitacoustumé avoir sain et aussilong que l’autre, fut si eontreturé que quant elle l’estendoit tant qu’elle pooist, il étoit plus court que l’autre de toute l'épaisseur d’une main. Et avecques ce, le pié, la jambe et la cuisse senestres furent si rétractés qu’elle ne pooist mettre lors les doix du pié senestre à terre lorsque elle alloit; à cause de quoi, elle alloit à grande douleur et à grant angoisse et avoit un bâton de quoi elle s’aidoit. » Cet état avait duré six mois sans amendement, quand Marguerite entendit parler des miracles faits au tombeau de saint Louis, Elle y alla.

« Ladite Marguerite se mist estenduesus la sepoulture du benoict saint Loys. Et comme ele etoit alors en grant devotion et en oroison, elle senti ses reins et ses hanches defroissier et senti adoncques

: Littré, Un fragment de médecine rétrospective (Revue de philosophie positive, juillet 1869). l

douleur en ses membres ; mais tantôt après, elle se senti alégiée et délivrée de cette contreture du bras, de la jambe et de la cuisse senestres. »

Marguerite fut ainsi guérie. Son bras malade devint pareil à l’autre, etelle put aller et venir.

Ces trois exemples nous permettent d'établir les diverses actions qui produisent la cure miraculeuse. C’est d’abord l’action du sujet qui guérit : influence immatérielle agissant sur la foi, la crédivité. Ici, c’est un saint, dont le prestige a été immense pendant la vie et dont la réputation soulève la confiance complète en sa puissance. Il faut pour que le miracle s’effectue que cette confiance dans le surnaturel existe, que le pouvoir du saint ou de l’esprit supérieur mis en cause soit d’abord bien fixée dans le cerveau du malade : mais il faut ensuite que cette confiance prenne corps; qu’elle ait par une suite de cérémonies l’occasion de se développer davantage et enfin qu’un objet, tel qu'un tombeau, ou des reliques saintes vienne produire l’action thérapeutique directe. IL est certain que beaucoup de paralysies hystériques peuvent être guéries par une simple émotion morale vive, soit frayeur intense, colère ; mais dans les miracles nous ne voyons pas cette action brusque et subite sans un objet, représentation matérielle de la puissance surnaturelle. Ge n’est donc pas ainsi qu’agit exclusivement la foi religieuse. Il faut étudier de plus près la psychologie du miraculé et faire la part des suggestions conscientes ou inconscientes qu’il reçoit de partet d’autre. Il est en effet soumis avant l’accomplissement de la guérison à un entraînement moral et suggestif particulier. Lesrécitsqu’onluifait d'événements merveilieux

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qe | et l'affirmation de leur authenticité incontestable commencent à confirmer en lui la certitude d’une action miraculeuse, première suggestion. Une fois cette idée éveillée et admise, le malade songe à la possibilité de sa guérison : il cherche alors à être agréable à la puissance surnaturelle par des jeùnes, des prières ferventes, etc. Il reçoit de plus de multiples actions suggestives de la part de ses voisins, des prêtres, etc. Le malade n’est plus alors dans son état normal : il est dans un état nommé at{ention expectante. Ge changement de milieu et de vie agissent et occasionnent une prédominance de la personnalité inconsciente sur la personnalité consciente et développent d’une façon excessive la suggestibilité. Sous l'influence alors d’une auto-suggestion puissante, le malade à un moment donné, sent ses reias et ses hanches «défroissier » et se lève et marche.

Il ne faut pas croire, nous semble-t-il, que tous ces phénomènes bien qu’observés presque exclusivement chez des hystériques leur soient absolument spéciaux. Il est très possible qu'à l’état de veille, dans cet état de suggestibilité particulière qui se produit comme nous venons de le décrire, on arrive à voir se dissiper des troubles fonctionnels importants. Mais il faut que la maladie soit purement dynamique, sans altérations organiques, pour qu’il y ait guérison complète. Sinon le miracle, comme la thérapeutique suggestive, ne peut que modifier divers symptômes subjectifs.

Cet exposé des miracles de saint Louis nous montre donc les conditions nécessaires pour produire la cure miraculeuse : la célébrité du saint et la croyance ferme en sa puissance ; ensuite la qualité de l’objet qui doit présider

ste à l’action directe, des reliques vénérées; du côté du malade toute une série de phénomènes agissant sur sa sphère psychique consciente tels que la foi religieuse, la croyance en l'authenticité des faits miraculeux, les récits; ou agissant sur sa sphère psychique inconsciente tel que le changement de milieu, les cérémonies, etc., et le plaçant dans l’état d'attention expectante ;

Enfin l’action morale vive finale, produite par l’action de toucher les reliques, de se coucher sur le tombeau, etc.

IT. — Au xvrnr° siècle, des cures identiques se produisirent en grand nombre sur le tombeau du diacre Pâris. Carré de Montgeron t s’en est fait l’historien et les documents qu’il rapporte permettent de reconstituer plusieurs symptômes cliniques, et le diagnostic rétrospectif de ces affections guéries ne laisse presque aucun doute.

Voici les miracles les plus retentissants :

Hémiplégie hystérique. — Marie-Anne Couronneau, âgée de soixante-huit ans, atteinte depuis six mois et demi de paralysie avec anesthésie du côté gauche et de trouble de la parole à la suite d'attaques apoplectiformes et de convulsions violentes, se rend deux fois, sans résultats, au cimetière de Saint-Médard. Elle ne se décourage pas, et le 13 juia 1731, elle s’y traîne une troisième fois avec le secours de béquilles et de toute une installation de lanières pour soutenir ses membres paralysés. On la place sur le tombeau du diacre. Aussitôt elle sent une légèreté extraordinaire dans tout le corps et des frémissements dans le côté paralysé ; elle lève alors ses béquilles en l'air, marche seule, retourne chez elle sans appui, d’un

‘ Carré de Montgeron, Ea vérité des miracles opérés par l’intercession de M. de Paris et autres appelans.

pas ferme et délibéré, et monte avec une agilité surprenante ses trois étages.

Pied bot hyslérique. — La demoiselle Fourcroi, âgée de vingtsix ans, à été affligée pendant sa jeunesse de nombreuses maladies, elle a eu souvent des vomissements de sang et de matières fécales. En janvier 1731, voulant pousser son lit avec le pied gauche, ce pied se renversa. À partir de ce jour, il resta ankylosé dans une position vicieuse et devint le siège de douleurs extrêmement vives. Pour comble de malheur, la malade perdit tout à coup la vue, mais elle la recouvra subitement quelques jours plus tard, à la suite d’une neuvaine. Cependant la déformation du pied persistait. Le 14 avril 1732, dans le cours d’une attaque convulsive provoquée par l’intercession du diacre Paris, « le pied reprend sa forme naturelle et recouvre dans le moment autant de souplesse, de vivacité et de forceque s’il n'avait jamais été ankylosé, ni difforme».

Troubles trophiques compliquant une hémiplégie hystérique (ædème,ulcérations multiples).— La demoiselle Thibaut, âgée de soixante-cinq ans,était depuis cinq ans,atteinte d’une hydropisie du ventre et des membres. Elle avait, en outre, depuis trois ans, une hémiplégie du côté droit,« Ses doigts s'étaient couverts d’ulcères et il s'était fait de profondes plaies d’une odeur cadavéreuse et empestée tant au pli de son bras gauche qu’aux aines et au bas des reins. » C’est dans cet état qu’elle fut portée le 19 juin 1731 sur le tombeau du diacre Paris. Au bout d’un quart d'heure, son bras paralytique, son ventre, ses jambes et ses pieds se désenflent sous les yeux des spectateurs. Elle recouvre l’usage de tous ses membres ; elle se lève, marche et monte le jour même un escalier diffcile. Au bout de huit jours, elle jouit d’une santé plus parfaite qu’avant le commencement de tous ses maux.

Nous devons invoquer ici, comme conditions qui. ont amené ces cures miraculeuses, outre la célébrité du diacre et l’action morale vive, exercée par l’approche

du tombeau, objet de la vénération publique, Paction épidémique et contagieuse de la foule convulsionnaire qui se rendait en masse au cimetière de Saint-Médard. Ce n’était plus peut -être tout à fait la foi religieuse qui était en cause et produisait ces guérisons. Un autre phénomène psychologique peut en donner la raison. Ge sont les caractères spéciaux que présentent les collectivités humaines sous l’empire d’une idée ou d’une sensation. D'après M. Gustave Lebont, il n’y a dans cet assemblage nullement somme et moyenne des éléments, mais combinaison et création de nouveaux caractères.

« L'état de l'individu faisant partie d’une foule est très modifié. Chez lui, comme chez l’hypnotisé, en même temps que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. Sous l'influence d’une suggestion, il se lancera avec une irrésistible impétuosité à l’accomplissement de certains actes. Donc évanouissement de la personnalité consciente ; prédominance de la personnalité inconsciente, contagion des sentiments et suggestibilité excessives, tels sont les caractères de l'individu en foule. 11 n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus. » Cette action est analogue à celle produite par le sommeil hypnotique. Le cerveau, de cire, reçoit, accepte et fixe toutes lessuggestions ; comme conséquence de cette suggestibilité et de cette crédulité inhérente aux foules, nous voyons se produire dans les agglomérations humaines une exagération très grande des sentiments qui les animent. Sur ce point l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs :

‘De la psychologie des foules (Revue scientifique, février 1895).

il ne connaît ni le doute ni l'incertitude. Suggestionnées habilement, les foules sont capables d’héroïsme, de vertus très hautes, comme elles sont plus souvent capables des pires actions. Cette surexcitation des facultés sensitives est une condition très heureuse et très favorable à la production du miracle. De plus, l'imagination des foules est très puissante, très active, et susceptible d’être vivement impressionnée {, « La foule ne connaît pas l’invraisemblable parce qu’elle est absolument privée de réflexion et de raisonnement et a de plus la passion de l’irréel. »

Toutes les causes secondes que nous avons développées dans l’explication des miracles de saint Louis ont ici de même toute leur valeur. Nous ferons en outre cette remarque, que tous les cas bien observés sont des observations d’hystérie assez nette et que tous les phénomènes morbides dépendant de cette névrose sont le plus heureusement justiciables de la thérapeutique suggestive.

HI, — La grotte de Lourdes jouit aujourd’hui d’une grande réputation. Nombreux sont les miracles qui s’y sont succédé et qui tous les ans viennent émerveiller les foules et augmenter leur enthousiasme religieux. Il ne faut pas discuter leur réalité. Les observations recueillies par M. Lasserre l’ont été avec sincérité et ont été de plus contrôlées par des hommes honorables. Mais leur inter-prétation paraît inexacte (Charcot, Bernheim, Pitres). Nous ne rapporterons pas ici la plupart de ces cas dont tout le monde a certainement pris connaissance ?. Nous

1 Fournial, Psychologie des foules, thèse de Lyon, 1892. 2? Louis Lasserre, Lee épisodes miraculeux de Eourdes,

retrouvons les mêmes affections que préc<demment : paralysies, contractures, coxalgies, amauroses hystériques. Et en effet, les conditions que nous avons déjà développées se trouvent ici merveilleusement remplies. C’est d’abord la puissance surnaturelle, immatérielle, qui est l’une des plus sublimes figures de la religion catholique. C’est ensuite l’objet qui provoque le miracle, la grotte, lieu de l'apparition et la source miraculeuse qui jaillit soudainement du roc. Tout dans cet endroit porte l’esprit à l’exaltation mystique de la foi religieuse. Le site est merveilleux : les eaux du Gave coulent aux pieds du rocher pittoresque sur lequel s’élève l'immense et riche basilique. Les cérémonies sont faites pour exalter encore le sentiment. Les processions nocturnes avec les cierges allumés déroulent leur long ruban lumineux autour de l'édifice ; les chants au caractère sacré et imposant, prédisposent de la façon la plus parfaite le malade convaincu, et agissent sur sa sphère psychique inconsciente. Une autre série de circonstances mettent enfin le malade dans l'attention expectante nécessaire pour que l'émotion morale et l'impression physique puissent agir à un moment donné. La foule réunie autour de la grotte récite avec une foi ardente des prières ininterrompues tandis que le prêtre prononce des paroles pleines de feu et de conviction. C’est enfin au milieu de ce concert de prières l’action directe du bain miraculeux. Ce sont ici deux phénomènes psychologiques que l’on doit mettre en cause : d’abord la suggestibilité spéciale aux foules, et ensuite la foi religieuse portée à son paroxysme.

Nous pouvons donc ainsi résumer toutes les conditions nécessaires à la cure miraculeuse : Une puissance surna-

Co

turelle ou naturelle dans laquelle le malade a une foi absolue; — en second lieu, un objet qui provoque la guérison : des reliques vénérées, lieu d’apparition, ete. — Il faut enfin une préparation spéciale du sujet qui doit guérir : les récats, la for agissant sur sa sphère psychique consciente ; les chants le voyage, le changement de miheu agissant sur sa sphère psychique inconsciente. Enfin l’antosuggestion puissante et finale qui provoque la disparition des phénomènes morbides.

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