‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 136 sur 280 · SUGGESTION CRIMINELLE · texte numérisé non relu

SUGGESTION CRIMINELLE

(ions suivantes : Joséphine ne s 'est pas doutée de l’acte coupable dont elle fut victime, et c'est Castellan qui lui raconta le matin qu il 1 avait possédée pendant la nuit. Deux autres fois il avait abusé d’elle de la même manière sans qu elle s’en doutât (c’est-à-dire qu elle était dans un sommeil somnambulique).

« Depuis qu’elle est soustraite à l’intluence de cet homme, Joséphine a recouvré la raison. Elle «lit dans sa déposition devant la cour : * Il exerçait sur moi une 4 telle influence à l’aide de ses gestes passes que je « suis tombée plusieurs fois comme morte. Il a pu alor>

4 faire de moi ce qu il a voulu. Je comprenais ce dont « j étais victime, mais je ne pouvais ni parler ni agir,

« et j endurais le plus cruel des supplices. » (Elle faisait allusion à ses accès de léthargie lucide; quant à scs états de somnambulisme, elle n’en avait pas eu conscience.)

« Trois médecins. les DraHériart, Paulet etThéus, ont été appelés à éclairer le jury sur les effets du magnétisme. Ils ont confirmé par leurs déclarations h-s conclusions du rapport médico-légal rédigé à l’occasion de celte affaire par les I)" Auban et Roux, de Toulouse. Castellan aété condamné à douze ans de travaux forcés. »

A 1 époque où ces laits se passaient, les phénomènes du somnambulisme n’étaient pas connus comme ils le M»nl aujourd hui. Nos lecteurs apprécieront sans hésitation tous les détails de cette curieuse observation.

h i, 1 état psychique de la malheureuse victime, dû à des manœuvres coupables, peut être facilement établi. Mai» quelle suggestions inconscientes dont l’origine reste douteuse !

Mon collègue, M. Liégeois, professeur à la Faculté de

SUGGESTION DK CIUMKS

droit de Nancy, a particulièrement étudié dans un rnémoirequi a eu un grand retentissement les rapports de la suggestion avec le droit civil et criminel.

11 a fait un grand nombre d’expériences propres à établir la possibilité de suggérer des crimes, que les sujets accomplissent sans savoir le mobile re'el qui a guidé leur main.

Voici, comme exemple, une de ces observations :

«Je dois m’accuser, dit NI. Liégeois, d’avoir essayé de faire tuer mon ami M. P..., ancien magistrat, et cela, chose grave, en présence de M. le commissaire central de Nancy.

« Je m’étais muni d’un revolver et de quelques cartouches. Pour ôter l’idée d'un jeu pur etsimple au sujet mis en expérience, et que je pris au hasard parmi les cinq ou six somnambules qui se trouvaient ce jour-là chez M. Liébeault, je chargeai un des coups du pistolet et je le tirai dans le jardin; je rentrai ensuite, montrant aux assistants un carton que la balle venait de perforer.

« En moins d’unquartdeminute. je suggère à Mmü G... l'idée de tuer M. P... d’un coup de pistolet. Avec une inconscience absolue et une parfaite docilité, Mm0 G... s'avance sur M. P... et tire un coup de revolver.

* Interrogée immédiatement par M. le commissaire central, elle avoue son crime avec une entière indifférence. Elle a tué M. P... parce qu’il ne lui plaisait pas. On peut l’arrêter ; elle sait bien ce qui l’attend. Si on lui ôte la vie, elle ira dans l’autre monde, comme sa victime, qu’elle voit étendue à terre, baignant dans son sang. On lui demande si ce n’est pas moi qui lui aurais suggéré l’idée du meurtre qu elle vient d’accomplir.

HALLUCINATIONS KÉTItOACTJ VKS

Elle affirme que non; elle y a été portée spontanément, elle seule est coupable. »

J'ai parlé des suggestions post-hypnotiques dont sont susceptibles beaucoup de dormeurs profonds; on peut chez eux provoquer des actes ou des hallucinations qui auront lieu plusieurs jours, même plusieurs semaines après le réveil, auxquels ils ne pourront se soustraire et dont ils ignoreront l’origine.

11 y a plus. Depuis que j’ai publié ces faits, j’ai pu constater que chez beaucoup on peut développer de véritables hallucinations rétroactives ; on peut leur suggérer qu’à un moment déterminé ils ont vu tel fait, commis tel acte, dont l'image créée dans leur cerveau apparaît comme un souvenir vivant qui les domine, au point qu’il est pour eux une réalité incontqglahle.

Voici, par exemple, une île mes somnambules, Marie D..., femme intelligente, dont il a été déjà question. Je la mets en sommeil profond et je lui dis: « Vous vous êtes levée dans la nuit? » Elle répond : « Mais non. » .1 insiste : « Vous vous êtes levée quatre fois pour aller à la selle: et la quatrième fois vous êtes tombée sur le nez. Cela est certain; et quand vous vous réveillerez, personne ne pourra vous faire croire le contraire. » A son réveil, je lui demande : * Comment cela va? » — Bien, me dit-elle, mais cette nuit j’ai eu de la diarrhée, je me suis levée quatre fois, même je suis tombée et me suis fait mal au nez. » Je lui réponds :

« Vous avez rêvé cela; vous ne m’aviez rien dit tout à 1 heure; aucune malade ne vous a vue. » Elle persiste dans son affirmation; elle n’a pas rêvé; elle a parfaitement conscience de s’élre levée; toutes les malades dormaient, et elle reste convaincue que c’est arrivé.

slüüest;on, i' édit. il

HALLUCINATIONS RÉTROACTIVES

Un autre jour, pendant son sommeil, je lui demande dans quelle maison elle habite et quels sont scs colocataires. Elle me dit entre autres que le premier étage est habité par une famille, père, mère, plusieurs petites filles et un vieux garçon restant chez eux. Alors je lui dis ce qui suit : «Le 3 août (il y a quatre mois etdemi), à trois heures de l'après-midi, vous rentriez chez vous ; arrivée au premier étage, vous avez entendu des cris sortant d'une chambre, vous avez regardé par le trou de la serrure; vous avez vu le vieux garçon commettant un viol sur la plus jeune petite lille; vous l'avez vu ; la petite tille se débattait, ellesaignail : il lui mit un bâillon sur la bouche. Vous avez tout vu; et vous avez été tellement saisie que vous êtes rentrée chez vous et que vous n’avez osé rien dire. Quand vous vous réveillerez, vous n’y penserez plus; ce n’est pas moi qui vous l’ai dit; ce n’est pas un rêve, ce n’est pas une vision que je vous ai donnée pendant votre sommeil magnétique ; c’est la vérité même ; et si Injustice vient plus tard faire une enquête sur ce crime, vous direz la vérité. » Cela dit, je change le cours de ses idées, je détermine des suggestions plus gaies; à son réveil, je ne lui parle plus de ce fait. Trois jours après, je prie mon ami.M. Grillon, avocat distingué, d’interroger cette femme, comme s'il était juge d’instruction. En mon absence, elle lui raconte les faits dans tous leurs détails, donnant les noms de la victime, du criminel, l’heure exacte du crime; elle maintient ses dires énergiquement; elle sait quelle est la gravité de son témoignage; si on l’appelle à comparaître devant les assises, malgré l’émotion qu'elle en ressent, elle dira la vérité, puisqu’il le faut; elle est prête à jurer devant Dieu et les hommes! M’étant approché de son lit après la déposition, l’avocat, faisant

HALLUCINATIONS RÉTROACTIVES

office de magistrat, la fit répéter devant moi. Je lui demandai si c’était bien la vérité, si elle n’avait pas rêvé, si ce n’était pas une vision comme celles que j'avais l’habitude de lui donner pendant son sommeil ; je l’engageai à se défier d’elle-mème. Elle maintint avec une conviction inébranlable son témoignage.

Cela fait, je l’endormis pour déraciner cette suggestion. « Tout ce que vous avez dit au juge d’instruction, lui dis-je, n’est pas; vous n’avez rien vu le 3 août; vous ne savez plus rien de rien; vous ne vous rappellerez même pas que vous avez parlé au juge d'instruction ; il ne vous a rien demandé et vous ne lui avez rien dit. • A son réveil, je lui dis : « Qu'avez-vous dit à monsieur, tantôt?» — « Je n’ai rien dit.» — « Comment, vous n’avez rien dit, répliqua le magistrat, vous m’avez parlé d’un crime qui a eu lieu dans votre maison le d août; vous avez vu le nommé X.... etc. » MarieC... resta interdite. La nouvelle du crime la suiïoquait; elle n'en avait jamais entendu parler. Quand M. \... insista, lui disant qu’elle-méme avait signalé ce crime, elle n'y comprit rien; une violente émotion la saisit à la nouvelle qu’elle serait appelée en justice pour témoigner. Et pour calmer celte émotion, je dus I endormir de nouveau et passer l'éponge sur toute cette scène véritablement effrayante de réalité. A son nouveau réveil, le souvenir de tout était effacé sans retour et le lendemain, conversant avec elle et amenant à dessein la conversation sur les gens de sa maison, elle m’en parla naturellement comme si jamais il n’en avait été question entre nous.

11 y a plus encore. Nous avons vu que certains sujets hypnotisables peuvent . sans être hypnotisés de nouveau , par simple affirmation à l'état île veille , subir des illu-

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sions ou des hallucinations variables; ceux-ci peuvent subir de même des hallucinations rétroactives; ce qui se passe pathologiquement chez les aliénés qui se figurent avoir assisté à telle scène, avoir commis tel acte, meurtre ou vol, et retracent tous les détails du crime dont ils ont été acteurs ou spectateurs, peut être réalisé artificiellement chez certaines personnes, par simple affirmation, avec une facilité effrayante.

A Sch..., l'un de mes somnambules, je dis: « Vous avez vu cette nuit mon chef de clinique, M. le l)r G... à côté de votre lit ; il s’est trouvé mal, il a vomi; même vous lui avez donné votre mouchoir pour s’essuyer. » Il resta convaincu que c’était arrivé. L'idée suggérée s’imposait comme image rétrospective réelle à son cerveau. Une heure après, ayant rencontré M. le DrG..., Sch... lui dit: « Je vous ai vu cette nuit; vous étiez bien malade. » — < Comment, vous m’avez vu, je n’étais pas à l’hôpital !» — « Je vous ai bien vu, il était 4 heures ;i minutes; vous étiez malade: c’était une indisposition ; il n’v avait pas de votre faute. »

Un autre jour, je lui dis : « Vous êtes sorti de la salle ce matin; vous avez été devant la chapelle, vous avez regardé par le trou de la serrure; deux hommes se battaient, etc. » Il l’avait vu, et le lendemain, l'ayant fait mander dans mon cabinet auprès d’une personne se faisant passer pour commissaire de police, il raconta es faits, donna le signalement des ouvriers; l’un avait eu le bras cassé, il l’avait vu porter en civière dans la salle de chirurgie; c’est lui (pii avait commencé la querelle. Il se déclara prêt à témoigner en justice et à prêter serment. Le pseudo-commissaire lui ayant insinué en mon absence que c’était peut-être une illusion, une idée suggérée par moi. il parut vexé de cette observa-

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