‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 33 sur 280 · SOUVENIR DE L’HALLUCINATION NÉGATIVE · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE L’HALLUCINATION NÉGATIVE

Colle expérience, je 1 ai répétée chez plusieurs sujets susceptibles d'hallucinations négatives. Chez tous j'ai pu constater que le souvenir de tout ce que les sens ont perçu pendant que l’esprit effaçait a pu être reconstitué.

Itien ne se passe dans 1 état hypnotique qui ne puisse se produire à létal de veille! Ne sommes-nous pas sujets. dans une certaine mesure, à des phénomènes analogues? Nous sommes absorbés par un travail intellectuel, pendant qu on parle et qu’on discute à côté de nous. Nous n entendons rien, notre esprit étant ailleurs, concentré sur nos propres méditations. Quand c'est lini, nous n’avons aucune idée de lu conversation tenue à nos

côtés. Plus tard, cependant, une circonstance fortuite venant à évoquer une certaine association d’idées, voilà qui' bien des choses que nous ne croyions pas avuir entendues reviennent distinctement à notre esprit. Nous avions entendu, notre oreille avait enregistré; mais 1 impression psychique avait été si peu intense ou si fugitive qu elle restait effacée jusqu’au moment où elle s est éveillée au choc de la réminiscence.

L’expérience que je viens de relater a son importance au point de vue médico-légal. Certaines femmes, j’en i ai la conviction, dans cet état d'hallucination négative, se luUser aient violer sans résistance, à leur insu. Invi- • sihle et présent, comme le Dieu de la Fable, le sugges- 1 Ü",1IK>ur agit a sa guise; le sujet inconscient lui appari tient. Mais ces actes, ces impressions produites sur le 'Sujet, a son insu, laissent cependant une empreinte [ persistante dans le centre psychique. On a eu beau neutraliser limage sensorielle par la suggestion: cette image reste enregistrée dans le cerveau où elle a ele perçue, et ce qu’une suggestion a etlacé de la

conscience, une nouvelle suggestion peut l'y revivifier.

Dans le chapitre ix, je parlerai d’une autre variété d’hallucinations que j’appellerai hallucinations rétroactives, et j’insisterai spécialement sur cette importante question.

Les illusions sensorielles et hallucinatoires, comme les suggestions d’actes, peuvent être commandées à lo)tgue échéance. A la dame G..., dont j’ai parlé, je suggère dans cinq jours, à l'heure de la visite, une céphalalgie qui se réalise. Un autre jour, je lui dis : « Dans la nuit de jeudi à vendredi prochain, dans six jours, vous verrez l'infirmière s'approcher de votre 1 i L et elle vous versera uu seau d'eau sur les jamhes. » Le vendredi suivant, à la visite, elle se plaint vivement que l’infirmière lui a, dans la nuit , versé de I eau sur les jambes. J’appelle l’infirmière < I u i nie naturellement; la sœur ne sait rien. Je dis à la malade : « C’est un rêve; Marie ne vous a rien fait; vous savez bien que je vous donne des rêves. » Elle affirme que ce n'est pas un rêve, mais qu’elle a vu, de ses yeux vu, qu’elle a senti l’eau, qu'elle a été mouillée.

Chez quelques-uns, on obtient des phénomènes suggé- . rés au bout d’un temps beaucoup plus long encore.

Voici deux exemples :

Samedi, le '2'i décembre 1883, je dis à la dame G..., dont il a été question à plusieurs reprises, après l’avoir hypnotisée : « Mardi prochain, en trois semaines, c’està-dire dans vingt-cinq jours, quand je passerai devant votre lit à la visite du matin, vous verrez avec moi mon collègue, M.V.P... Il vous demandera de vos nouvelles, vous lui raconterez les détails de votre maladie elvous lui eau- I serez de choses qui vous intéressent. » A son réveil, elle ■ ne se souvient de rien; jamais je ne fais la moindre allu- I

HALLUCINATIONS A LONGUK KCIIKANCK

sion devant elle à celle suggestion à laquelle je n’ai initic aucun de mes élèves. Dans l’intervalle, elle est hypnotisée à diverses reprises, d’autres suggestions lui sont faites, on prend ses photographies en diverses attitudes hypnotiques. Le mardi 15 janvier, à la visite, je m'arrête sans affectation, comme d'habitude, à son lit. elle regarde à sa gauche et salue respectueusement : « Ah! M. V. P...! «Après quelques instants, elle répond à une question lietive : « Je vais beaucoup mieux ; je n’ai [tins de douleurs. Malheureusement mon genou reste luxé et je ne puis marcher qu’avec un appareil.» Elle écoute un nouveau propos de son interlocuteur fictif, puis répond : « Je vous remercie beaucoup. Vous savez que j’ai nourri les enfants de M. IL.., adjoint au maire, votre collègue. Si vous pouviez me recommander à lui, il aiderait peutêtre à mon placement dans un hospice d'infirmes!» Elle écoule encore, puis remercie, s’incline, et suit de l’œil l’image de mon collègue jusqu’à la porte. « Saviez-vous, lui dis-je, que M. P.V... viendrait vous voir Aujourd'hui ? — Nullement, me dit-elle. » Elle m’affirma n’avoir eu Aucune idée, aucun pressentiment de cette visite. Voilà donc une hallucination complexe éclose après vingt-cinq jours île suggestion.

Au mois d’août 1883, je dis, pendant son sommeil, au

• somnambule S..., ancien sergent, dont je relaterai l’ob-

• servation : « Quel jour serez-vous libre dans la prei mière semaine du mois d’octobre? » Il me dit : — « Le

mercredi. » — « Eh bien! alors, écoulez bien : le premier mercredi d’octobre, vous irez chez le I)r Liébeault (qui m avait adressé ce sujet), et vous trouverez chez lui le président de la République qui vous remettra une médaille et une pension. » — « J’irai, » me dit-il. — Je ne lui en parle plus. A son réveil, il ne se souvient de

rien. Je le vois plusieurs fois dans l’intervalle, je détermine chez lui d’autres suggestions et ne lui rappelle jamais la précédente. Le 3 octobre (63 jours après la suggestion), je reçois de M. le Dr Liébeault la lettre suivante : « Le somnambule S... vient d’arriver aujourd’hui chez moi à onze heures moins dix minutes. Après avoir salué en entrant M. F... qui se trouvait sur son chemin, il s’est dirigé vers la gauche de ma bibliothèque sans faire attentiun à personne et je l'ai vu saluer respectueusement, puis entendu prononcer le mot : « Excellence. » Comme il parlait assez bas, je suis allé immédiatement vers lui ; en ce moment, il tendait la main droite et répondait : « Merci, Excellence. » Alors je lui ai demandé à qui il parlait. « .Mais, m'a-t-il dit, au président de la République. » Je note qu’il n’y avait personne devant lui. Ensuite, il s’est tourné encore vers la bibliothèque et a salué en s’inclinant, puis est revenu vers M. F... Les témoins de cette scène étrange, quelques instants après son départ, m'ont naturellement questionné sur ce qu’était ce fou. Ma réponse a été qu'il n’était pas fou et qu’il était aussi raisonnable qu’eux et moi ; un autre agissait en lui. »

J’ajoute qu’ayant revu S... quelques jours plus tard, il m’affirma que l'idée d’aller chez M. Liébeault lui était venue subitement le 3 octobre, à 10 heures du matin, qu’il ne savait pas du tout les jours précédents qu’il devait y aller, et qu’il n’avait aucune idée de la rencontre qu’il y ferait.

Quelque singuliers, quelque inexplicables que soient ces phénomènes de suggestion à longue échéance devant éclore à un moment assigné d’avance et que le cerveau prépare ou médite à l’insu du sujet, je n ai pas hésité à les relater ; j'aurais hésité en présence d’un

frit isolé, mais je les ai reproduits tant et tant de fois sur divers somnambules que je n'ai pas le moindre doute sur leur réalité. L’interprétation est du domaine de la psychologie. Je la tenterai dans un chapitre suivant.

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