SENTIMENT L>E L'IDENTITÉ
quelque chose d’extraordinaire, ou nous n’aurions pas cette espèce de sentiment personnel qui est en nous dans tout drame personnel où nous pouvons jouer un rôle. Je crois que l’organisme conserve son identité, quoique nos fonctions conscientes soient des plus distraites: bien que nous soyons endormis..., notre personnalité fondamentale se sent avec plus ou moins de force, dans tout état de conscience, dans le rêve ou à l'état de veille. Le pensionnaire d’un asile de fous qui a l’illusion d'elre le Tout-Puissant et de pouvoir faire en un instant tout ce qu’il veut, demande humblement une légère faveur au moment même où il proclame son omnipotence. Ce sont là les conséquences d’une identité distraite. »
Les hallucinations du somnambulisme ne sont en réalité que des rêves provoqués: l’image produite est plus ou moins vive, la conscience de l’identité pont persister plus ou moins confuse à côté du rêve, .-ans que le rêveur soit frappé de la contradiction. S... sent qu'il est à mes côtés, dominé par moi; il est en même temps sur le champ de bataille et répète tout haut le rêve qu’il voit, qu'il vit, suggéré par moi.
A côté de ces types de somnambulisme, tels que je viens de les retracer, et dont je pourrais multiplier indéfiniment les exemples, existe une variété plus rare, dans laquelle le dormeur est assailli par des rêves spontanés que la personne en relation avec lui peut diriger et modifier à son gré. Ces rêves peuvent être si vivants, (pie le sentiment de la réalité, absolument effacé, ne peut plus être réveillé.
Observation V. — Tel est le cas d’une jeune fille hystérique que j'ai traitée dans mon service d’octobre 1881 à janvier 1882. Crises d'hystérie convulsive espacées, avec in-
lift V ES SOMNAMBULIQUES SPONTANÉS
tervalles très lucides, hémianesthésie gauche complète qui fut guérie par les aimants, paraplégie rigide, contracture passagère du bras gauche, etc. Son intelligence est très nette, et, en dehors de ces crises, elle est raisonnable, nullement impressionnable, calme et mesurée dans ses paroles et ses actes.
Klle est hypnotisée en quelques minutes par fixation du regard; ses yeux se ferment brusquement; elle reste immobile. On n’obtient pas de catalepsie suggestive ; les membres soulevés retombent.
Voici la relation d’une des séances :
Je lui demande : « Donnez-vous! * Elle ne répond pas. J’insiste; elle finit par répondre : « Mais non, je ne dors pas. — Où êtes-vous? » Elle répond : « Je suis dans la rue.
— Où allez-vous? — Je vais chez nous? — Où demeurezvous? — Hue de l'Etang, chez ma mère. » Un instant après: « Où êtes-vous maintenant? — Vous voyez bien : place de la Gare. » Tout à coup, elle a une secousse violente de terreur qu’elle explique à son réveil par un monument qu’elle a vu s’ébranler et la crainte qu'elle eut d'être écrasée.
— t Eh bien ! dis-je, vous voila chez votre mère. Comment vas-tu, Marie? — Cela va mieux, dit-elle, croyant répondre à sa mère. — Tu es toujours à l’hôpital ? — Non, je suis sortie; je suis presque guérie. On m’électrise. — Tu serais bien gentille, dis-je, si tu voulais m’aider à repasser ce linge.
— Ah! lu m’ennuies; je ne suis pas venue pour travailler. »
— Elle finit cependant par céder au désir «le sa mère ; alors elle tire son drap de lit, fait le geste de le mouiller, de l’empeser, prend le fer à repasser, tâte pour voir s'il est chaud, repasse avec un soin parfait, dans tous les sens, plie le drap eu plusieurs doubles, n’oubliant aucun détail. — « Maintenant, lui dis-je, lu feras bien de raccommoder ce bas. * Elle arrange son drap de lit en forme de bas, fait le geste d’y mettre une boule, prend une aiguille à tricoter, reprise maille par maille avec une apparence de précision étonnante, retourne son bas, fait les mailles en sens contraire, etc. Je la fais coudre : elle fait un ourlet au drap qu’elle a sous la main, fait mine d’entiler l’aiguille, met son (lé à coudre, et coud son ourlet, enfonçant l'aiguille, retirant le fil, se piquant une fois le doigt et le portant à la
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KÊVES SOMNAMBULIQUES
bouche pour sucer la goutte de sang, remplaçant l'aiguille qui ne pique plus par une autre, le tout avec une apparence saisissante de réalité. — « Tu as assez travaillé pour ta mère, dis-je. Allons nous promener. » Elle me prend pour son amie Louise ! « Je veux bien », dit-elle. — « Allons nous baigner, il fait chaud. » dis-je. Elle croit venir avec moi, décrit les rues où elle passe, les personnes qu'elle voit. Je frappe trois coups sur la table. « Qu’est-ce que c'est? dis-je. — Ce sont des hommes qui cassent des pierres. » — .Nous arrivons au bain, elle fait legesle de se déshabiller, croit être dans l'eau, grelotte, fait avec ses mains étendues des mouvements réguliers de natation, etc.
Si je continue à la laisser dormir sans m'occuper d’elle, elle continue spontanément son rêve, ( ne fois, après l'avoir abandonnée quelques minutes, je la vois travailler activement à laver du linge, b* retirant d'un cuveau, le plongeant dans l'eau, le savonnant sur une planche, le replongeant dans 1 eau, puis le tordant vivement pour exprimer l'eau, etc.
Aussitôt réveillée, elle me raconte tous les détails de son reve : elle est rentrée chez elle, passant place de la Gare ou elle a eu une épouvante; elle a vu sa mère qui lui a dit telle ou telle chose. Elle n’oublie pas b- moindre détail, coordonnant dans un ordre logique les faits incohérents auxquels je l’ai fait assister. Mes élèves ayant chanté doucement. pendant son sommeil, ce -ont des musiciens ou .les mauvais chanteurs qu’elle a rencontrés en chemin. On lui a mis pendant son sommeil des objets sur le front pour voir si elle devinerait quels étaient ces objets : ce sont des personnes qu elle a vues sur sa route qui l’ont arrêtée pour lui poser des questions. J'ai beau lui dire : « Mais c'est un lève, vous avez dormi. Vous n'avez pas quitté votre ht ! » Elle n'en croit rien : le rêve lui apparait comme une réalité.
Pendant son sommeil, je puis diriger ses rêves, mais sans pouvoir la ramener a la conscience de ce qui existe. Je lui dis : Vous dormez. - Mais non, me dit-elle. - Mais vous
eles paralysée, vous no pouvez pas marcher. — Vous voulez vous moquer de moi ! Puisque je suis levée, je marche. »
Je lai endormie presque journellement, essayant de rester
eu rapport avec elle, lui touchant la main ou le front, lui