‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 26 sur 265 · SOMNAMBULISME ACTIF · texte numérisé non relu

SOMNAMBULISME ACTIF

leur poche plus ou moins adroitement, vole, se livre à toutes les voies de fait qui lui sont ordonnées; l’un agit avec une certaine hésitation, l’autre agit résolument.

Les somnambules peuvent écrire, travailler, faire de la musique, converser entre eux, et, à les voir ainsi agir, les yeux fermés ou ouverts, comme dans l’état de veille, on jurerait qu’ils ne dorment pas. Passifs et inertes le plus souvent, quand on les abandonne à eux-mêmes, ils deviennent actifs et se mouvementent, sous l'influence de la suggestion.

Voici, par exemple, dans mon service, une femme de cinquante-cinq ans^ ménagère, affectée de douleurs rhumatismales nullement hystérique. Je la mets facilement en somnambulisme. Ce somnambulisme est passif, si je ne dis rien : elle dort, en résolution, tranquille. Je développe chez elle par affirmation de l’anesthésie, de la catalepsie, de la contracture, des hallucinations; je la fais sortir de sa passivité. Je lui dis : « Levez-vous donc, puisque vous êtes guérie. Faites votre ouvrage ». La voilà qui se lève, s’habille, cherche une chaise, grimpe sur l’appui de la fenêtre, ouvre celle-ci. trempe ses mains dans la cruche contenant la tisane qu elle croit de l’eau destinée aux usages domestiques et se met à laver les vitres consciencieusement sur leurs deux faces. Puis, elle fait son lit ou balaie le parquet de la salle avec un balai qu’on lui apporte. Une fois réveillée, elle ne se souvient de rien et croit avoir paisiblement dormi sur une chaise.

Ce ne sont pas là des faits exceptionnels. On est étonné, si on veut bien examiner ce point de vue, les sujets les plus divers, de tempéraments variables, couchés dans une salle d’hôpital, de voir le grand nombre de ceux qui peuvent réaliser ces phénomènes de somnambulisme actif. J’ai quelquefois trois ou quatre femmes sur une salle de vingt, qui travaillent ainsi : l'une tricote, l’autre coud, la troisième va chercher, les yeux fermés, du vieux linge et des fers, avec lesquels elle repasse le linge. Quelques-unes, susceptibles d’hallucinations, réalisent leur travail avec des ustensiles imaginaires : unetelleparexemple, prend le drap délit, replie le

bord, puis, enfilant une aiguille fictive et mettant un dé à coudre fictif, exécute avec précision tous les mouvements pour faire un ourlet, pas à pas, sans se tromper. Tout cela s’accomplit par suggestion les yeux ouvertsou fermés; et lesouvenir de tout est éteint au réveil.

Pour préciser davantage la manière d'être des somnambules et les manifestations complexes qu'ils peuvent réaliser, je relaterai plus loin quelques observations plus éloquentes que toutes les descriptions que je pourrais faire.

Mais auparavant, je veux appeler l’attention sur un des phénomènes les plus intéressants du somnambulisme. Je veux parler de la possibilité de créer chez un somnambule des suggestions d'actes, d'illusions sensorielles, d'hallucinations qui se manifesteront non pendant le sommeil, mais au réveil : le sujet a entendu ce que je lui ai dit pendant le sommeil, mais il n'a conservé aucun souvenir de ce que je lui ai dit : il ne sait plus que je lui ai parlé. L’idée suggérée se présente dans son cerveau à son réveil : il a oublié son origine et croit à sa spontanéité. Des faits de ce genre ont été constatés par A. Bertrand, par le général Noizel, par le Dr Liébeault, par Charles Richet. Je les ai répétés avec succès un très grand nombre de fois chez beaucoup de dormeurs et je me suis assuré de leur bonne foi.

Voici des suggestions d'actes : je les choisis bizarres à dessein, pour rendre l’expérience plus concluante :

A l'un de mes malades, D..., je suggérai pendant son sommeil qu’après son réveil il se frictionnerait la jambe et la cuisse malades, puis sortirait de son lit, irait à la fenêtre et retournerait dans son lit : ce qu'il fit sans se douter que l’ordre lui avait été donné pendant le sommeil.

A Sch..., je suggérai un jour de mettre à son réveil mon chapeau sur sa tète, de me l'apporter dans la salle voisine et de le mettre sur ma tête. C'est ce qu'il fit sans se rendre compte pourquoi.

Un autre jour, en présence de mon collègue M. Char-

pentier , je lui suggère, au début de son sommeil, qu aussitôt éveillé il prendrait le parapluie de mon collègue accroché au lit, l'ouvrirait et irait se promener sur la galerie attenant à la salle, dont il ferait deux fois le tour. Je le réveille longtemps après, et avant que ses yeux soient ouverts, nous sortons rapidement, pour ne pas lui rappeler la suggestion par noLre présence. Bientôt, nous le voyons arriver, le parapluie à la main, non ouvert, (malgré la suggestion) et faire deux fois le tour de la galerie. Je lui demande : « Que faites-vous ? » Il répond : « Je prends l’air. — Pourquoi? Avez-vous chaud ? — Non ;<tc’est une idée, je me promène parfois. — Mais, qu’est-ce que c’est que ce parapluie ? il appartient à M. Charpentier. — Tiens! je croyais que c’était le mien, il lui ressemble. Je vais le rapporter où je l’ai pris.»

Quelquefois, le sujet cherche lui-même des raisons aux idées qu’il trouve dans son cerveau. Un jour que j’avais suggéré au même qu’il irait, dès son réveil, demander à un malade désigné dans la même salle des nouvelles de sa santé, il y fut aussitôt éveillé. Et comme je lui demandai pourquoi il y allait, s’il s’intéressait spécialement à lui : « Non, me dit-il, mais c’est une idée. » Puis, après réflexion : « Il ne nous a pas laissé dormir la nuit dernière, d II cherchait donc à s’expliquer lui-même son idée par le désir de savoir si le malade le laisserait dormir cette nuit.

Une autre fois, je lui suggérai qu’aussitôt réveillé, il se mettrait les deux pouces dans la bouche, ce qu’il fit : il rapporta ce besoin à une sensation douloureuse de la langue due à une morsure qu’il s’était faite la veille dans une attaque épileptiforme.

A Cl..., je suggère, à onze heures du matin, qu’à une heure de l’après-midi il serait pris d’un désir auquel il ne pourrait résister : de longer toute la rue Stanislas dans les deux sens, deux fois de suile. A une heure, je le vois déboucher dans la rue, la longer d’un bout à l’autre, puis retourner en sens contraire, s’arrêtant comme un flâneur devant les vitrines. Mais il ne refit pas celte promenade une seconde fois, soit qu’il n’eût

pas compris cette partie de l'ordre donné, soit qu’il y résistât. Une autre fois, je lui suggérai qu'à la même heure, par un itinéraire que je lui traçai, il irait place de l’Académie jusqu’au kiosque où il achèterait un Petit Journal , puis rentrerait chez lui par un autre chemin. A l’heure fixée, il se rendait par l’itinéraire désigné au kiosque, achetait son Petit Journal , puis rentrait chez lui, mais par un autre chemin.

A un pauvre garçon atteint d’insuffisance aortique, je suggérai qu’à son réveil, au bout de cinq minutes, il prendrait le livre placé à son chevet et lirait la page 100. Un quart d’heure après cette suggestion, je le réveille et m'éloigne. Trois minutes après, la notion exacte du temps lui faisait défaut, je le vois de loin prendre son livre et lire; je m’approche, c’était la page 100. « Pourquoi lisez-vous cette page? » lui dis-je. — « Je ne sais pas, répondit-il, je lis souvent au hasard. »

J’ai répété des suggestions analogues chez un grand nombre de sujets. Voici pour exemple deux expériences de ce genre qui me paraissent offrir un intérêt spécial au point de vue psychologique.

X... est un ancien marin, ancien employé de chemin de fer, âgé de cinquante et un ans. affecté de rhumatisme articulaire chronique des genoux avec rétraction des membres en flexion. C’est un homme intelligent, bien équilibré, l’esprit assez cult ivé, rien moins que nerveux, nullementcrédule. Quand je lui proposai de fhypnotiser, il affirma que je n’arriverais jamais : j’essayai et dans la première séance j’obtins l’occlusion des yeux; il prétendit n’avoir point dormi.

A la seconde séance, j’obtins la catalepsie suggestive; il prétendit cependant n’avoir pas dormi et avoir tenu les bras en l’air parce qu’il le voulait bien, par pure complaisance. II me fallut le rendormir de nouveau, et le mettre au défi de modifier les attitudes diverses imprimées à ses membres pour qu’au réveil il avouât qu’il avait été influencé réellement. Quelques jours plus tard le trouvant naturellement endormi, je m’approche

doucement en lui disant: «Continuez à dormir; ne vous réveillez pas; » j’applique ma main sur son front pendant deux minutes, puis je lève son bras, il reste en catalepsie suggestive ; le sommeil naturel était devenu sommeil hypnotique; autrement dit, j’avais pu me mettre en relation avec lui par l’organe auditif pendant son sommeil; à son réveil il ne se rappelait pas que je lui avais parlé, ni que je l’avais touché.

Depuis lors, c’est-à-dire depuis la cinquième ou sixième séance, je le mets en sommeil profond sans sou- \enir au réveil : je produis sur lui à l’état de veille de la catalepsie «et des mouvements automatiques ; il est susceptible d’hallucinations post-hypnotiques complexes; on peut lui suggérer pendant son sommeil des actes et des idées qu’il exécute ou formule à son réveil, les croyant émanées de son initiative intellectuelle. Je ne citerai que la suggestion suivante, intéressante au point de vue psychologique. L’ayant hypnotisé, je vois un manuel de chimie au chevet de son lit : « Voilà un livre de chimie, lui dis-je, quand vous serez réveillé, l’idée vous viendra d’y lire le chapitre Or : vous le chercherez à la table des matières ; vous lirez ce chapitre. Alors vous me direz à moi : <« De l’or! si j’en avais, je « vous en donnerais bien, pour vous remercier de vos « soins. Malheureusement, je n’en ai guère. On ne gagne « pas d’or, ni dans la marine, ni au service du chemin « de fer. » — Cette idée vous viendra en lisant. »

Au bout d’une demi-heure, l’ayant réveillé, je m'éloigne et continue à l’observer de loin, .le le vois chercher son étui, en retirer ses luuettes, les mettre, prendre le livre, feuilleter au moins cinq minutes, finir par trouver, lire; je m'approche; c’était l’article Or. «Pourquoi lisez-vous cet article », lui dis-je. — « C’est une idée», me dit-il; et il continue à lire. Après quelques minutes, il me regarde. « De l’or, dit-il, si j’en avais, je vous récompenserais bien; mais je n’en ai pas. »II se remet à lire et après quelque temps, ajoute : « Ce n’est pas la compagnie des chemins de fer qui enrichit ses employés. » Puis il continue sa lecture, sans affecta-

tion ; il eût été bien étonné d'apprendre que l'idée exprimée par lui avait été introduite par moi dans son cerveau.

X... est un comptable âgé de quarante-sept ans, homme intelligent, parfaitement équilibré, affecté de crampe des écrivains, nullement nerveux. Son observation thérapeutique sera rapportée plus loin. La première fois que je l'endormis, il fut au troisième degré c’est-à-dire catalepsie suggestive, mouvements automatiques, conservation du souvenir au réveil. Un doute restait dans son esprit comme chez tous ceux qui conservent le souvenir ; il ne savait s’il avait réellement dormi et me demanda s’il fallait conserver les bras en l’air ; il croyait réellement y avoir mis de la complaisance. Il avait cependant été influencé, sans conteste, car, à la séance suivante, je le mis en sommeil profond, sans souvenir au réveil ; alors seulement il eut conscience d’avoir dormi.

Je lui suggère un jour pendant son sommeil l'acte suivant : A votre réveil, vous irez à mon bureau et vous écrirez sur une feuille de papier : « J’ai très bien dormi et je ne me souviens de rien. Vous signerez votre nom et vous mettrez une croix après votre nom. »

Un quart d’heure après je le réveille ; il va au bureau, écrit la phrase que j’avais inscrite dans son cerveau, signe et met une croix après son nom. « Que signifie cette croix? lui dis-je. — Tiens! répondit-il. .Ma foi, je ne sais pas. Je l’ai faite sans m'en douter. » — Le lendemain, je lui fais écrire une autre phrase avec deux croix après son nom ; le surlendemain je le fais écrire son nom avec une étoile a la suite. Le jour suivant, je lui suggère pendant son sommeil : « A votre réveil vous écrirez : j’irai chez M. Liébeault pendant votre absence. Et vous signerez, seulement vous vous tromperez. Au lieu de signer votre nom H... vous signerez le mien Bernheim ; alors vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompé, vous effacerez mon nom et vous mettrez le vôtre. » 1! lit ainsi à son réveil et parut très confus de son erreur ; il me lîl des excuses, ne se doutant pas que

Page 1