CHAPITRE III
Observations de divers types de somnambulisme. — Du dédoublement de la personnalité chez certains somnambules. — Des rêves spontanés avec ou sans persistance du sentiment de la réalité.
Nous avons vu que la plupart clés personnes peuvent être influencées par l’hypnotisme, à un degré variable; mais toutes ne sont pas susceptibles d’entrer en sommeil profond ou somnambulisme. D’après un relevé que m'a communiqué M. Liébeault, sur 2,53i individus soumis par lui à l’hypnotisation, il y a eu 385 somnambules, c’est-à-dire 15,19 sur 100 ou I sur 0,58.
Voici maintenant, succinctement, quelques exemples de somnambulisme provoqué :
Observation 1. — M. Seh..., âgé de quarante ans, cartonnier, dont je relaterai plus tard l’observation au point de vue thérapeutique, est un homme petit, assez gros, d’un tempérament mixte, froid, d une intelligence assez lourde, peu cultivée, mais suffisamment équilibrée, sans aucun antécédent nerveux, et qui, a la suite d'une fracture de la colonne vertébrale, avec commotion cérébrale, avait conservé, depuis un an, une certaine parésie des membres inférieurs et des attaques épileptiformes, dont il est actuellement (septembre 1883) guéri depuis plusieurs mois. (Voir observation III.)
Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu l'hypnotiser que jusqu'au troisième degré ; puis il arriva au sommeil profond. Actuellement, je l’endors en une seconde par simple injonction : je lui commande de dormir profondément; il reste immobile dans la position où je le mets. Dans les premières séances, il se réveillait spontanément; aujourd'hui, il continue a dormir indéfiniment, si je ne le réveille
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pas; une fois, je l’ai laissé dormir pendant seize heures consécutives. Je le mets en catalepsie générale ou partielle par suggestion ; il garde bras et jambes en l’air, aussi longtemps que je veux, rigides, sans fatigue; je produis du trismus ou l'écartement forcé des mâchoires; je maintiens la tête fléchie sur la poitrine ou inclinée sur le côté, en contracture irrésistible.
Il répond à toutes les questions, rapidement, mais ne présente, pas plus qu’aucun de mes somnambules, aucun phénomène de lucidité, ni même ce qu'on observe chez d’autres, d’exaltation intellectuelle.
A mon commandement il se lève, se promène dans la salle, retourne à sa chaise ou dans son lit, les yeux fermés, en tâtonnant dans UobscuriLé; je lui dis qu'il ne peut plus marcher, il reste cloué sur place: je lui dis qu’il ne peut plus marcher qu’à reculons, et il fait de vains efforts pour avancer, il recule.
La sensibilité est chez lui totalement anéantie : une épingle traverse sa peau de part en part, sans déterminer le moindre réflexe; on chatouille ses fosses nasales, son arrière-gorge; on Louche ses conjonctives, on l'électrise, il ne réagit pas.
Je produis des perversions sensorielles : je lui fais boire de l’eau pour du vin; je lui fais avaler un gros morceau de sel pour du sucre ; il le suce et trouve que c'est très doux. Cependant, cette suggestion sensorielle ne réussit pas toujours parfaitement; parfois il trouve que c’est doux, mais aussi un peu salé.
Je lui suggère des actes : il danse, montre le poing, va fouiller, par mon ordre, dans la poche d'une personne que je lui désigne, en retire ce qu'il trouve, le cache dans sou lit, et une demi-heure après, toujours par mou ordre, l’y recherche, le remet dans la poche où il a puisé, en faisant des excuses à la personne volée.
11 accepte toutes les illusions, toutes les hallucinations que je lui suggère, soit immédiates pendant son sommeil, soit comme devant se réaliser après le réveil : j'ai cité plusieurs faits d’hallucinations ou d’actes post-hypnotiques se rapportant à lui. Je lui signale une démangeaison sur le front ; il y porte la main et se gratte.
Je lui fais voir un chat qui saute sur lui ; il le caresse, se sent égratigné, etc.
Je le réveille instantanément en lui disant : «C’est fini)'. Quelquefois il n'a aucun souvenir de ce qu’il a fait, dit et
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entendu pendant le sommeil ; ceci arrive surtout quand je lui dis pendant son sommeil : « A votre réveil, vous ne vous rappellerez plus absolument rien ». Autrement, quand je n'ai pas eu la précaution de lui dire cela, il se rappelle tout ce qu'il a fait : il a avalé du sucre (c’était du sel), il a marché, etc. Un jour, je l'avais fait danser avec une cavalière fictive, je lui avais fait boire de la bière imaginaire, ; puis je lui avais fait voir la sœur du service. Le lendemain, celle-ci me dit que le malade déraisonnait, qu’il racontait à tout le monde qu’il avait été la veille au soir au bal, que je lui avais offert une consommation et qu'il y avait rencontré la sœur. Le rêve suggéré pendant le sommeil s’était réalisé dans son imagination avec tant de netteté, que le souvenir au réveil s’imposait à son cerveau comme une réalité.
Enfin, ce sujet est remarquable par la facilité avec laquelle on développe chez lui les suggestions les plus variées à l étal de veille. Nous reviendrons bientôt sur cette partie, la plus intéressante de son observation.
Observation IL — Le second somnambule dont je veux brièvement retracer l’histoire est un homme de quarantequatre ans, photographe, né à Bordeaux, qui m'a été adressé par M. le Dr Liébeault.
Maigre, souffreteux, les yeux saillants, il semble mener une existence assez précaire ; il a trois enfants âgés de dixhuit, de dix-neuf et de vingt et un ans, il vit séparé de sa femme à la suite de misères domestiques que je n'ai pas pas voulu approfondir.
Sans maladies antérieures, exempt d’antécédents vénériens, il fut pris tout d’un coup, dit-il, il y a dix ans, un malin en se levant, d une gêne dans la marche, caractérisée par une tendance à la propulsion ou impulsion en avant. Le phénomène s'est accentué progressivement; depuis cinq ans, il marche mal, comme un homme ivre, titube à droite ou à gauche, si bien que la police l’a arrêté plusieurs fois, le croyant ivre, et cependant Cl... est sobre, n’a jamais fait abus d'alcooliques. Quand il descend un escalier, ou quand il fait froid, la tendance à courir en avant, la propulsion irrésistible augmente subitement; il fait quehjues pas précipités, puis s’arrête en trébuchant. Il n’a jamais eu de douleur de tête, ni de vomissement, mais depuis deux ans et jusque vers les premiers jours d’avril dernier, il était sujet â des vertiges qui le prenaient comme un coup de foudre
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pendant la marche ou en se levant : « C’est, dit-il, comme une sensation d’ivresse qui ne dure qu’un instant, un quart de seconde environ ». Depuis, cette sensation verliginuese a disparu rapidement par suggestion hypnotique. 11 lui arrive aussi quelquefois, surtout le soir, a une lumière très vive, d’avoir une diplopie, très passagère, ne durant qu'un instant. Enfin, il lui serait arrivé cinq ou six fois, dans cette période de dix ans, d’avoir une émission d’urines involontaires ; la dernière dans les premiers jours de mars.
Jamais il n’a eu ni attaques d'aucune nature, ni perte de connaissance ; la sensibiliié tactile, les sensibilités spéciales sont intactes ; la force musculaire conservée, réflexes tendineux normaux ; l’appéLit, la digestion et les autres fonctions ne présentent rien d’anormal.
L’intelligence est nette, la mémoire conservée. Cl... répond bien k toutes les questions, son cerveau est naturellement docile; d’un caractère calme et doux, il est simple et réservé dans ses allures. Je pense qu’il a une tumeur cérébelleuse.
Cl... dit n’avoir jamais été nerveux; il dort bien la nuit, il se rappelle tous les actes de sa vie et ne parait pas être sujet actuellement à des accès de somnambulisme spontané. Cependant il y a trois ans, il lui serait arrivé pendant plusieurs nuits d’en avoir, ce qu’il constata par ce fait qu’il trouva sa besogne achevée le lendemain, sans se rappeler l’avoir faite. Depuis, il n’a plus rien constaté de semblable.
Après avoir été plusieurs fois endormi par.M. Liébeault, il vient me voir à la clinique le 20 mars. Il me suilit de placer deux doigts devant ses yeux pour que, en quelques instants, ses paupières clignotent, puis se ferment, il est hypnotisé.
Je lève ses bras; il est en catalepsie suggestive. 11 est presque complètement insensible ou le devient, si je lui affirme qu’il l’est. On lui perce la peau avec une epingle : il ne réagit pas. Je le place sur le tabouret d’une machine électrique, je tire des étincelles de son corps; il a quelques contractions fîbri liai res réflexes, mais ne manifeste aucune douleur; seuls, la nuque et l’occiput restent sensibles, il accuse une sensation douloureuse quand on tire des étincelles de cette région et se rappelle a son réveil y avoir perçu de la douleur.
Dans cet état de somnambulisme, C... est un automate accompli, qui obéit à toutes les suggestions et est susceptible de toutes les illusions sensorielles ou hallucinatoires.
Je le mets en catalepsie totale ou partielle; je paralyse à volonté un de ses bras qu’il laisse retomber inerte ou une
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jambe qu’il traîne comme un hémiplégique. Je provoque chez lui des mouvements par imitation. Il suffit que je me place devant lui et que je tourne mes bras l’un sur l’autre, que j’approche ou éloigne alternativement mes deux mains l'une de l'autre, que je fasse un pied de nez, ou que je fasse un mouvement quelconque avec mes jambes pour qu’immédiatement il imite automatiquement chacun de ces mouvements qu'il voit ; car il peut ouvrir alors largement les yeux en continuant à manifester tous ces phénomènes.
Si je m'éloigne en tendant la main vers lui, il me suit passivement partout où je vais. Au commandement, il s’arrête ; je lui suggère qu'il est cloué sur place et ne peut plus faire un pas : il faut le pousser assez vivement pour qu’il démarre. Je trace une ligne sur le plancher et lui déclare qu'il ne peut la dépasser; il s’escrime inutilement à franchir cette ligne. Je lui dis qu’il ne peut plus avancer, mais seulement reculer; il essaie d’avancer, mais ne peut que reculer.
Les illusions des sens sont instantanées : je produis une cécité uni ou bilatérale : il ne voit plus que d'un œil ; une épingle ou une lumière approchée de la cornée ne le fait pas sourciller ; c'est une cécité psychique ou cérébrale ; la pupille n’est pas influencée par la suggestion, une lumière la contracte, la suggestion de l’obscurité ne la dilate pas.
Je détermine toutes les hallucinations de la vue ; je l’envoie s’asseoir sur une chaise où il trouve un caniche imaginaire : il le touche, craint d’être mordu par lui, retire vivement son doigt; je lui fais caresser un petit chat; j’évoque les images des personnes qu’il a connues, je lui montre son fils qu'il n’a pas vu depuis huit ans ; il le reconnaît et reste comme en extase, les yeux fixes, en proie à la plus vive émotion ; les larmes coulent de ses yeux.
Les illusions du goût sont tout aussi nettes : je lui fais avaler du sel en quantité pour du sucre, il le trouve très doux ; je barbouille sa langue avec du sulfate de quinine, lui disant que c’est très sucré, et cela immédiatement avant de le réveiller, mais en ayant soin de lui affirmer qu’il conserverait le goût du sucre dans sa bouche, et à son réveil, il perçoit ce goût. Je lui mets un crayon dans la bouche, lui affirmant que c’est un cigare ; il lâche des bouirées de fumée, se sent brûlé quand je lui mets le bout soi-disant enflammé dans la bouche. Je lui dis que ce cigare est trop fort et qu’il va se trouver mal : il est pris de quintes de toux, crache, a des nausées, des expuitions aqueuses, pâlit,
types de somnambules
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JO
tions de procureur. « Pourquoi avez-vous tué cet homme ?
— Il m’a insulté. — C’est étrange ! On ne répond pas à une insulte par un coup de poignard ! Etiez-vous dans la plénitude de vos facultés intellectuelles? On dit que vous avez le cerveau dérangé parfois. — Non, monsieur ! — On dit que vous êtes sujet à des accès de somnambulisme. Est-ce que vous n’auriez pas obéi à une impulsion étrangère, à l’influence d’une autre personne qui vous aurait fait agir ?
— Non, monsieur; c’est moi seul qui ai agi, de ma propre initiative, parce qu'il m’a insulté! — Songez-y, monsieur, il y va de votre vie. Dites franchement, dans votre intérêt, ce qui est. Devant le juge d’instruction, vous avez affirmé que l'idée de tuer cet homme vous avait été suggérée par M. Bernheim. — Non, monsieur, j'ai agi tout seul ! — Vous connaissez bien M. Bernheim, vous allez à l’hôpital où il vous endort. — Je connais M. Bernheim seulement parce que je suis en traitement à l'hôpital où il m'électrise pour guérir ma maladie nerveuse, mais je ne le connais pas autrement. Je ne puis pas vous dire qu’il m’a dit de tuer cet homme, parce qu’il ne m'a rien dit. » — Etle procureur improvisé ne put lui arracher la vérité, puisque la vérité pour lui était ma suggestion dernière : qu'il avait agi de son propre mouvement. La signification de cette expérience au point de vue psychologique et médico-légal appelle bien des réflexions!
Réveillé ou revenu à son état normal, Cl... croit avoir dormi paisiblement sur sa chaise et n’a aucun souvenir du drame dont il a été l’auteur; les émotions terribles qui l’ont assailli, les scènes violentes évoquées devant lui n’ont laissé aucune empreinte dans son cerveau. On le promènerait pendant des heures en état de somnambulisme, les yeux ouverts, on lui imposerait les actes les plus bizarres, il les accomplirait résolument; on le ramènerait ensuite A la place où on l'a transformé en somnambule, pour le réveiller ou le ramener a sa vraie nature, il ne se rappellerait absolument rien de ce qui s’est passé dans cette seconde vie automatique imposée par la volonté d’une autre personne.
Cl... est remarquable aussi par la facilité avec laquelle on détermine chez lui des hallucinations ou des actes après le réveil. A peine endormi, je lui suggère qu'à son réveil, et je ne le réveille qu’une heure après, il verra son portrait sur le tableau noir : il le voit etle trouve très ressemblant.
— Je lui suggère qu’il verra dans chaque lit un gros chien !