‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 38 sur 265 · CHANGEMENTS DE PERSONNALITE · texte numérisé non relu

CHANGEMENTS DE PERSONNALITE

semblant de coudre. Quand il en a assez, il va à une table sur laquelle il tapote, comme pour jouer du piano.

Je lui dis : « Vous êtes générai, à la tête de votre armée ». Il se redresse, s’écrie : « En avant! » balance son corps ' comme s’il était à cheval.

Je lui dis : « Vous êtes un brave et saint curé ». Il prend un air illuminé, regarde le ciel, marche en long et en large, lisant son Bréviaire, faisant le signe de la croix, le tout avec un sérieux et une apparence de réalité qui défie toute idée de simulation.

Je le transforme en animal : « Vous êtes un chien ». Il se met à quatre pattes, aboie, fait mine de mordre, et ne quitte celte posture que quand je lui ai rendu le sentiment de sa vraie personnalité ou que je lui en ai donné une autre.

Dans tous ces changements de personnalité qu’on obtient facilement chez beaucoup de somnambules, le caractère propre du sujet se révèle : chacun joue son rôle avec les qualités qui lui sont personnelles, avec les aptitudes dont il dispose.

Cl..., qui est timide de son naturel et n’a pas la parole facile, fait le sien presque comme une pantomime, il parle peu. Quand on lui endosse une personnalité au-dessus de ses moyens, il essaie en vain delà réaliser. Un jour je lui dis : « Vous êtes avocat, vous avez la parole très facile, vous êtes très éloquent. Voici l'accusé devant vous. Défendez-le. Vous êtes au tribunal ». Il se place debout, lève les bras et commence : « Le condamné que je dois défendre...» Le reste ne vient pas, il balbutie, s’arrête honteux, sa tête tombe, il s’endort comme épuisé par l’impossibilité de continuer ce rôle.

Chez aucun de mes sujets, je n’ai vu d’ailleurs la suggestion hypnotique exalter à un degré extraordinaire, comme le prétendent quelques-uns, les facultés intellectuelles ni créer d’emblée des aptitudes nouvelles. Sans doute, la concentration de tout l’individu psychique vers l'idée suggérée, peut augmenter la sagacité, développer une clairvoyance limitée à la sphère d’idées évoquées, plus grande qu’à l’état de la veille, mais jamaisje n’ai vu nettement, jusqu’à présent, un phénomène intellectuel dépassant la mesure normale; je n’ai pu rendre avocats

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ou prédicateurs éloquents des sujets non doués naturellement du don de l’éloquence.

Chaque somnambule, je le répète, a son individualité propre. Automate dirigé par une volonté étrangère, il agit avec sa machine et répond aux suggestions comme il les conçoit, comme il peut, comme il les interprète.

Observation III. — G. M..., blanchisseuse, âgée de cinquante-quatre ans, est affectée d’ataxie locomotrice avec luxation par arthropathie du genou gauche. Elle est à notre service clinique depuis août 1883. C’est une excellente somnambule, suggestible à l’état de veille et de sommeil. On peut, par simple affirmation, provoquer chez elle de l'anesthésie, de la paralysie, delà cécité, de la surdité, des hallucinations complexes. Dès le premier essai d'hypnotisation, elle arriva au sommeil profond, et réalisa toutes les hallucinations suggérées. Elle n’a jamais eu d’accès de somnambulisme spontané, elle n’a jamais eu de crise hystérique ni d’autres accidents nerveux, sauf ceux (douleurs fulgurantes et crises gastriques), déterminés parson affection tabétique.

D une intelligence remarquable, elle conçoit avec une mimique des plus expressives, avec une vérité des plus saisissantes, tous les actes qu’on lui suggère, elle s'identifie en vraie artiste avec les rôles qu’on impose à son imagination.

Voici par exemple une séance hypnotique (14 avril <866), sténographiée dans tous sesdétails.

— «Je vais compter jusqu'à 6, quand je dirai 4, vos yeux se fermeront, et vous dormirez. » Je compte sans la regarder. Quand j’arrive à 4, ses yeux se ferment, elle a quelques pandiculations et garde lesyeux fermés. Elle est anesthésique, reste en catalepsie suggestive, continue lesmouvements rotatoires communiqués aux bras, etc.

— « Eh bien ! lui dis-je, vous voilà bien gaie. Quand estce donc votre fête? — C'est le <5 août. — C’est aujourd'hui le lo août, votre fête. — Tiens, je ne croyais pas. — Mais si, c’était hier le 14 août. Vous savez bien. — Tiens, la saison a marché bien vite. — Mais vous savez bien. Voyez, il fait beau temps ! Le soleil brille, entendezles oiseaux qui sifflent, sentez les arbres en fleurs. — Ah ! oui, c’est vrai. — Eh bien ! puisque c'est votre fête, vous allez boire du champagne. Tenez ! » Elle prend le verre fictif et avale le champagne en faisant tous les mouvements de déglutition, puis remet le verre sur la table. — « Cela pique, dit-elle. — El maintenant vous voilà

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enribotel — Déjà en ribote pour cela! Ah! ah! ah! Eh bien Qu'est-ce que je fais! Pour un petit verre, cela me monte à la tête ! Ouf! Eh ! eh ! » Elle rit, son faciès exprime l’ébriété, elle fredonne un air de chanson, se met à rire : « Ah! ah! oh ! cela n’est pas tous les jours de fête ! C’est égal ! ce n'est pas beau! On ne doit pas être en ribole comme cela! Eh ! eh ! eh ! » Elle rit. — « Vous êtes gaie, madame ! — Oui, monsieur, c'est drôle! Ou la ! Ecoutez les cloches ! J’ai sommeil! cela alourdit, le vin de Champagne, à la tête. » Elle retombe sur son oreiller, la tête illuminée par les fumées du vin imaginaire.

— «Allons ! je vais vous dégriser. Tenez, voici de l’alcali ! » Je mets ma main sous son nez. Elle se retire vivement, fronce les narines, renifle vivement. Je remets le tlacon imaginaire sous son nez; elle se retire de nouveau, détourne ma main, tousse, parait suffoquée. — «Vous m’asphyxiez! »

— «Eh bien! vous voilà dégrisée. Vous êtes très bien ». Je lui donne alors la suggestion suivante pour le réveil : « Deux minutes après votre réveil, vous verrez une procession traverser la salle, unreposoir, le saint Sacrement; vous verrez Monseigneur , tout le clergé, les sœurs avecdes cierges, tous les étudiants; vous chanterez le Veni Creator. Puis deux infirmiers entreront et feront du scandale pendant la cérémonie. La procession terminée, vous vous endormirez de nouveau. Une minute après, vous vous réveillerez, et alors vous recevrez la visite de votre fils qui est à Bourbon-1’ Archambault avec son petit; vous le trouverez grandi; il montera dans votre lit et vous donnera des fraises, vous en offrirez à ces dames. Quand ils seront partis, vous vous endormirez de nouveau, et, à votre réveil, vous aurez la visite de M. B... (elle avait été nourrice de son fils), il vous donnera des nouvelles de votre ancien nourrisson et vous offrira une prise de tabac. »

Aussitôt cette suggestion faite, je lui dis : «A qui ce chien qui est sur voire lit? — Tiens, c’est à ma sœur! Elle le caresse. Ki ! ki ! Petit polisson, va ! Qui est-cequi t’a envoyé? Ouest ta maltresse? Tu la quittes comme cela? Donne ta patte. Tu es bien gentil. Tu veux du sucre, petit coquin, tu veux du sucre! Ah ! » Elle prend sa valise au chevet de son lit, y cherche du sucre. « Gourmand; tu viens toujours pour chercher du sucre. Tu n’auras pas ce bout, c’est trop gros. » Elle casse le morceau, le lui donne, et ajoute : « Non, mon petit, tu sais, en voilà assez pour toi. Tiens, mange, polisson ». Elle le regarde croquer. «C’est bon, cela. Va-t’en maintenant, va-

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t’en vite à ta maîtresse, va vite! Polisson, si tu le perds! Il est tout bon, le petit chien ! »

— Maintenant, lui dis-je, je vais vous ramener à l’âge de vingt ans, vous êtes jeune, vous êtes chanteuse, vous allez faire votre entrée au casino (café chantant) et vous chanterez une chansonnette comique.

— Oh! ce n’est pas possible! Vingt ans ! Mais je suis vieille ! — Dans deux minutes, vous aurez vingt ans! Vous allez vous sentir transformée.

Elle se recueille, et, au bout de deux minutes: « Que c’est joli, c’est magnifique». Elle arrangeson fichu. prend un air souriant. «C’est très beau, cela! c’est splendide !» Elle se redresse dans son lit. « Oh ! oh ! voilà M.le directeur. A qui donc?» Et, adressantla parole à une camarade imaginaire : « Est-ce à toi ou à moi? Est-ce ton tour ou le mien ? Allons ! il faut bien que l’une de nous paraisse. Eh bien! J’y vais. La sonnette! Monsieur! Qu'est-ce qu’il faut chanter? Je ne sais pas ce qui estinscrit sur le répertoire. Oh ! n’importe quoi. » Elle salue trois fois gracieusement et chante avec gestes et intonations expressives : Mes amours, je suis né en Bretagne, etc. La chansonnette terminée, elle salue, fait une profonde révérence, puis étend la main pour saisir quelque chose qu’on lui offre. « Oh ! le beau bouquet, le beau bouquet. Parce que c’est ma fête ! C’est gentil » .El se tournant vers sa voisine : « Ah ! tu as vu. »

— Dans une minute, lui dis-je, vous serez un charretier ivrogne. Elle se frotte les yeux, et, aubout d'une minute se dresse sur son séant, le tronc cambré en arrière, la main étendue, elle allonge un coup de fouet. «Allons! Euh ! Allez! Hue! Hue! Allons! Hue donc! Hue! Hoh ! Heu iou ! Vieille bique ! Etprenant les brides imaginaires : Vas-tu tecoucher! Allons ! Ych ! Yoh 1 yoh ! uh ! C est que je ne vais pas bien non plus! Eh! Loi, là-bas, gamin, passe ton chemin. Hue ! hue! hue! eh ! la vieille ! Attention, toi, là-bas. Laisse passer ma carriole. Sch ! Euh! Eh bien! Dépêchons-nous. Eh! la vieille bique. Vous sentez l'avoine! Cela ne fait rien, je n’ai pas mal bu depuis ce matin; ce n’est pas trop tôt. Hue! » Et, regardant à gauche : « Sch...! Je vais arriver, je ne suis pas fâché. Oh ! ah ! allez ».

Je dis: «Paies-tu quelque chose? — C'est toi Grandjean? Qu'est-ce que tu veux que je paie? Je ne suis pas riche. Allons y ! tout de même. Je paie un petit verre, si tu veux. Tiens ! un mastroquet. Entrons chez lui. Oh! lob ! Reste là, vieille bique. Dépêchons-nous, qu’il nes’enaille pas, j’aurais

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encore un procès-verbal. Garçon, deux petits verres. Elle trinque et vide son verre fictif. Allons, ma vieille tu ne renouai les pas . Une autre fois. Au revoir, mon vieux, à la prochaine, a la revoyure. » Et tout cela dit avec une intonation de voix a defier le plus vrai des charretiers.

Et maintenant, lui dis-je, vous voilà grande dame, dans votre carrosse, avec un laquais.

Elle prend un air digne, grave, dédaigneux, s’incline en arriére, s adosse sur son siège, se recouvre soigneusement avec la couverture du lit, croise les bras avec majesté, et d une voix brève et digne : « Quel joli temps ! Temps splendide, Joseph. Conduisez-moijusqu a la cascade. Faites attention. Allez au pas. » Elle salue delà main, sourit à diverses personnes. « En voilà du monde ! en voilà du monde! » Elle leste silencieuse, l’air lier et dédaigneux pendant deux minutes. Puis : « Ah! retournez, faites attention ».

Je dis: «Les chevaux s’emballent » — Elle :« Faites attention donc. Voyons, Joseph (d’un ton bref, toujours digne), faites attention. Ah! Retenez-les! Oh! oh! je vais descendre. Depêchez-vous. Retenez-les bien vite. Je ne comprends pas ,'.ouf ne fassiez pas plus attention. Calmez vos chevaux. Arrêtez, arrêtez. Ce n’estpas malheureux Allons! Rentrons ! Dépêchons-nous. C est tout ce bruit qui les a elfrayés. Je ne comprends pas que vous ne fassiez pas plus attention. Je vous renverrai si vous ne conduisez pas mieux »

Je la transforme en caporal : « Oh ! oh! caporal ! Quel régiment donc. Je suis une femme. — Vous allez être transformée en homme et en caporal. Tous vos hommes ■ a‘ ous e^,es a leui' tête.» Elle attend une minute environ pour évoquer son rôle. Puis, se redressant : « Voyons donc, conscrits. Tenez-vous mieux que cela. Levez e e. Allez. Alignement! Là ! Bien ! Attention aucominanemen . Portez, arme! Arme au bras, arme sur l’épaule gauche. Allons! Alignement! ne restez pas en arrière, vous, «edressez-vous. Si vous ne vous tenez pas mieux, je vous mets a la salle de police. Une, deux. Une, deux ! Allez donc !

!n 'V?.i ,'rle.t.ier- bestiales, faites donc attention ! Oh ! Allez . Allez. Ah. Haussez les épaules, tas d» besLiales! On a un mal de loup pour apprendre à ces ânes-la ! Comprennent rien. Allons! Marchons au pas! Là, tambour allez! 11 y en a assez. » J

« Maintenant, dis-je, mangez celte orange. Puis un aime

V0US S°fi !l0rS,Ur ycux P°ur vuus l’éveiller. » Elle piend 1 orange fictive la pèle avec soin, met la pelure sur la

SUGGESTIOX.

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table de nuit, en savoure les tranches avec délice, suce le jus, crache les pépins, prend son mouchoir pour s’essuyer la bouche, remet le mouchoir en place, puis tourne les yeux fermés en l'air; sa figure s'illumine, elle ouvre les yeux et continue à regarder en l’air, cherchant les anges qui l'ont éveillée.

— Qu’est-ce que vous regardez ? — Rien. Je nesais. — Avez-vous dormi? — J'ai dormi! je n’en sais rien.

Au bout de deux minutes : « Oh! oh! oh ! regardez donc la jolie procession!» — C’est un rêve, lui dis-je. que je vous ai donné. 11 n’y a rien. — Elle ne répond pas et continue à

IVj

■arder, l’air étonné : « Le reposoir en face de moi

Monseigneur! le vicaire! l'aumônier!... Toutes les chères sœurs avec des cierges !... Les étudiants ! » J’ai beau lui dire que c’est un rêve, elle ne me répond pas. — On va donner la bénédiction !... on entonne le Ve ni Creator! C’est magnifique, très beau. » Elle accompagne mentalement. Puis elle croise les mains, prie, fait lesigne de la croix. Elle salue avec humilité. « Merci, Monseigneur ! » Puis, regardant brusquement autour d’elle, l’air couri oucé: « Psch ! Voulez-vous! Voulez-vous vous en aller. Est-ce le moment défaire du scandale? Regardez donc ces infirmiers qui sont ivres. Allez-vous-en bien vite. Ce n’est pas honteux, la procession pas encore terminée, de venir faire du scandale ! C'est honteux ! Chut! Oh! cela vous va bien, allez! Allez-vous-en, je ne veux rien savoir de vous. Vous croyez que cela se passera comme cela. On saura toul ce que vous avez fait. La supérieure va vous chasser. » Elle regarde du côté de la porte, salue. «Elle est partie, la bénédiction ! »

Toute cette scène se déroule avec une vérité imposante : comme dans le rêve, les incidents évoluent régulièrement, mais beaucoup plus vite que dans la réalité.

La somnambule se rendort. Au bout d’une minute, elle se réveille, et regardant à droite du côté de la porte, sa face prend un air étonné et ravi. Elle tend les bras, embrasse deux fois le vide et s’écrie avec une profonde émotion : « Bonjour, mon garçon ! Quelle surprise ! Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue! Oh! comme il est grandi ! Regardez-le. Comme il monte sur mon lit, le trésor ! Ah! il est grand. » Elle l’embrasse deux fois, et le prend dans ses bras. Et, avec tendresse: « As-tu vu lepolisson, commeil est monté sur mon lit? S’adressant à son fils : « Comment se fait-il que tu es venu aujourd’hui, Paul? «Elle l'écoute, puis répond : » Ah oui !..

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heureuse, épanouie, goûte une fraise : « Vouiez-vous me permettre, mesdames, de vous en offrir, dit-elle, en tendant à deux dames présentes le panier imaginaire. Elles sont très bonnes. Vous voulez déjà partir. Cela valait bien la peine». Une autre fois. Elle embrasse son fils et son petit-fils. « Embrassez Gabrielle pour moi. Adieu, mon mignon. » Et elle le suit de l'œil, l'air ému, jusqu'à la porte, en continuant à lui envoyer des baisers.

Elle se reudort une troisième fois. Réveil après une minute. Elle regarde vers la porte, puis l’air étonné: «Tiens, M. B... Bonjour, M. B... On va bien chez vous ? Tant mieux ! Et mon petit Louis? Je l'appelle toujours petit Louis, parce que je l’ai connu si petit ; et il est grand maintenant... J'ai le rhume... Oui, une bonneprise de tabac. C'est entendu. Cela fait du bien. » Elle faitlegeste depriser, éternue deux fois, se mouche. «Oh merci, monsieur! Mes compliments à Madame. Vous embrasserez Louis pour moi. » Elle suit de l’œil, puis: «C’est trop court, ces visites. De tout cela, il ne reste rien que le plaisir d’avoir vu ».

Je lui affirme que tout cela était un rêve suggéré, que la procession, la visite de son fils, celle de M. B... n’ont existé chez elle qu’en imagination. Elle n'en veut rien croire. — « Puisque je les ai vus, je les ai touchés, comme je vous vois, comme je vous touche ! » Pour terminer, je la rendors et j'éteins toutes les impressions suggérées. Au réveil, elle ne ne se souvient plus de rien.

Observation IV. — S..., àgéde trente-neuf ans, esL un ancien sergent, actuellement ouvrier aux hauts-fourneaux, qui m’a été adressé par M. Liébeaultqui l a endormi à plusieurs reprises. Blessé à Patay par un éclat d’obus au cuir chevelu, il porte sur la tête une cicatrice profonde ; il a eu une cystite consécutive à un rétrécissement de l’urèthre, dont il est actuellement guéri. Son intelligence est nette; il n’accuse aucun antécédent nerveux, dort bien, n’a pas d’accès de somnambulisme spontané. La seulc'chose que je constate chez lui est une analgésie sans aneslhésie, très marquée et presque générale, consécutive aux hypnotisations auxquelles il a été soumis.

Il s’endort aussitôt que l’ordre est donné, ou du moins ferme les yeux et ne les rouvre plus; il répond à toutes les questions. « Dormez-vous? — Un peu. — Dormez profondément. » Après quelques instants, je demande : « Dormez-

fi',

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vous très profondément? » Il dit : « Oui. »> Anesthésie, catalepsie suggestive, mouvements automatiques, illusions sensorielles, hallucinations, exécution de tous les actes commandés, tout s'accomplit ponctuellement, immédiatement, avec la précision d’un ancien militaire.

Je lève son bras; il le raidit immédiatement; je ferme légèrement sa main, il la contracte avec une énergie si considérable, qu’il faut une injonction assez forte pour relâcher ses fléchisseurs.

Je lève ses deux bras. 11 comprend immédiatement ou croit comprendre ce qu'on désire et exécute ce qu'on lui a fait exécuter quelquefois, tournant ses deux bras l'un sur l’autre avec une rapidité automatique très grande et indéfiniment.

On lui fait avaler du sel ou du poivre en quantité pour du sucre; il le suce et le savoure, sans manifester le moindre doule.

Je lui dis : « Vous êtes en 1870, sergent à la tête de votre compagnie; vous êtes à la bataille de Gravelotte». 11 réfléchit un instant comme pour revivifier ses souvenirs ; ils renaissent, deviennent images et s’imposent avec une saisissante réalité. 11 se lève, appelle les hommes de sa compagnie commande, marche, les dispose pour l'action : l'ennemi est là ! 11 se couche, épaule son fusil, tire plusieurs fois de suite : quelques-uns de ses soldats tombent ; il ranime le courage des autres : « Allons ! courage ! Abritez-vous derrière ce buisson ! Allons! il faut nous retirer! C'est la retraite ». Et il exécule avec ses hommes toutes les péripéties de la lutte, telles que son souvenir les lui retrace.

Ou bien, je le remets en imagination au combat dePatay, où un éclat d’obus l’atteint au crâne. 11 tombe, reste sans proférer un mot, porte la main sur sa tête, ne bouge pas. Puis il revient à lui, demande le médecin, se sent porte à l’ambulance, appelle un infirmier pour qu'on le panse, etc.

S..., en revivant cette partie de son existence, dédouble pour ainsi dire sa personnalité. Il fait à la fois lesquestions et les réponses, il parle pour lui et pour les autres, comme s’il faisait un récit. Je le transfère à Dijon où il était eu garnison : « Tiens ! caporal Durand. Comment vas-tu? — Pas mal, et Loi ? D'où viens-tu comme cela? — Je viens de congé ; j’étais à Saverne. — Et toi, B..., toujours le même !

— Je ne change guère. — Tu es toujours en salle de police.

— Plus souvent qu'à mon tour. — Allons au café prendre un bock... » Il cherche des chaises, prie ses camarades de

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