‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 98 sur 265 · AUTOMATISME CHEZ L'ADULTE · texte numérisé non relu

AUTOMATISME CHEZ L'ADULTE

cords entraînants de la valse vibrent à certaines oreilles, l’idée de la danse suggérée dans le cerveau ne tend-elle pas à réaliser involontairement les balancements corrélatifs du corps et des membres? On se sent entraîné, et pour un rien, on se laisserait aller, si l’élat de conscience développé par l’éducation, si l'habitude d’une certaine réserve imposée par les moeurs, si l’attention concentrée sur nous-même n'intervenait comme modérateur , comme régulateur, pour imposer un frein à l'automatisme cérébral mis en éveil par une suggestion sensorielle. Tous les actes de notre vie, tous nos agissements dans le monde, réglés par l’éducation et les conventions sociales, ne sont-ils pas la résultante de l’empire que notre conscience dirigée par l’exercice a su prendre à la longue sur nos instincts irréfléchis, sur notre bêle? Et les peuplades sauvages, ne sont-elles pas à vrai dire, dans l’enfance prolongée, livrées sans frein à l'automatisme de leur système nerveux, qui les domine, jusqu'à ce que la civilisation importée chez elles par une éducation philosophique ou religieuse convenable, ait créé dans ces cerveaux embryonnaires un état de conscience nouveau, régulateur des actes instinctifs?

Chez l’homme les plus éclairé, le plus habitué à se maîtriser, il arrive souvent qu'une impression perçue est tellement intense qu’elle se transforme en acte automatique, avant que l’influence modératrice de la conscience ait eu le temps de le prévenir. In soldat, vivement secoué par un supérieur, s'oublie et le frappe ; celte voie de fait suit instantanément 1 impression perçue : c’est un acte réflexe. Le soldat le regrette, car il s’expose à un châtiment terrible. Mais la raison vient trop tard; la colère est aveugle et ne raisonne pas.

Le cerveau, en tant qu'organe psychique, n’intervient pas seulement pour modérer l’action réflexe ; il intervient aussi pour corriger, pour interpréter, pour rectifier nos impressions, soit les impressions imparfaitement transmises par nos organes sensoriels, soit les impressions mémoratives renaissant directement comme au

HALLUCINATIONS H YPNAGOG 1QUES U3

choc de la réminiscence, soit Jes impressions suggérées par une influence étrangère. Le vent sifflant à travers une fissure donne 1 image acoustique d’un gémissement ; 1 organe psychique l’interprète et la restitue à sa véritable cause ; une vision imaginaire nous surprend pendant nos rêveries ; la conscience reprend possession d elle-même et rétablit la réalité. Ne sommes-nous pas

tous, par l’imperfection de notre être conscient et de nos impressions sensorielles, exposés à des illusions, à des suggestions variables? Ce qui se passe dans le rêve où nos sens engourdis ne rectifient plus les idées qui surgissent incohérentes, où les choses les plus fantastiques nous paraissent des réalités, où nous croyons

tout, parce que le jugement faisant défaut ne contrôle plus rien, cela arrive aussi chez quelques-uns dans la période de concentration psychique qui prélude au sommeil. Alfred Maury a fait une étude intéressante de ces phénomènes qu’il a pu étudier sur lui-même, étant fort sujet à ces hallucinations qu'il appelle hypnagogiques. « Mes hallucinations, dit-il, sont plus nombreuses et surtout plus vives quand j ai, ce qui est fréquent chez moi, une disposition à la congestion cérébrale. Dès que je souffre de céphalalgie, dès que j’éprouve des douleurs nerveuses dans les yeux, les oreilles, le nez, les hallucinations m assiègent, a peine la paupière close. Lorsque dans la soirée, je me suis livré à un travail opiniâtre, les hallucinations ne manquent jamais de se présenter. Ayant passé deux jours consécutifs à traduire un long passage grec assez difficile, je vis, à peine au lit, des images si multipliées et qui se succédaient avec tant de promptitude, que, en proie à une véritable frayeur, je me levai sur mon séant pour les dissiper.

« Il n’est pas nécessaire que l’absence d’attention soit de longue durée pour que l’hallucination hypnagogique se manifeste; il suffit qu'elle ail lieu seulement une seconde, moins peut-être. C'est ce que j’ai bien souvent constaté par moi-même. Je me couchais ; au bout de quelques minutes, mon attention, qui avait été jusque-là éveillée, se retirait; aussitôt les images s’of-

CRÉDIVITÉ

fraient à mes yeux fermés. L apparition de ces hallucinations me rappelait alors à moi, et je reprenai^ e cours de ma pensée, pour retomber bientôt apres dans de nouvelles visions, et cela plusieurs fois de suite jusqu’à ce que je fusse totalement endormi, Lnjour, j ai pu observer ces alternatives singulières. Je lisais a haute voix un voyage dans la Russie méridionale. A peine avais-je fini un alinéa que je fermai les yeux instinctivement. Dans un de ces courts instants de somnolence, ie vis hypnagogiquement, mais avec la rapidité de l’éclair, l’image d’un homme vêtu d une robe brune et coiffé d’un capuchon comme un moine des tableaux de Zurbaran. Cette image me rappela aussitôt que ] a\ais fermé les yeux et cessé de lire ; je rouvris subitement les paupières, et je repris le cours de ma lecture. L interruption fut de si courte durée, que la personne a laquelle ie lisais ne s’en aperçut pas, etc. • » .

Qui n’a eu de ces hallucinations plus ou moins dessinées, lorsque l’attention se retire des objets sur lesquels elle était fixée; que l’esprit, perdant la conscience nette du moi, devient le jouet des images evoquees par 1 imagination? Etranger à la réalité des choses, il est livre tout entier aux conceptions factices qui 1 obsèdent, jusqu'à ce que la conscience, reprenant possession d ellemême, dissipe ces rêvasseries, efface les chimères et rétablisse la réalité.

Nos erreurs, nos illusions, nos hallucinatins ne sont pas toutes spontanées, nées en nous-mêmes, mémoratives ou consécutives à une impression sensorie le< défectueuse; elles peuvent nous être suggérées par d’autres personnes; notre cerveau, parfois, les accepte

sans contrôle. ,

Car, n'avons-nous pas tous, à un degre variable, une certaine crédivité, qui nous porte à croire ce qu on nous dit? « La crédivité, dit Durand, de Gros, que les théologiens appellent « la Foi » nous est donnée atin que

1 Le Sommeil et les Rdvcf. Paris,

ILLUSIONS PAR IMITATION ns

nous puissions croire sur parole, sans exiger des preuves rationnelles ou matérielles à l’appui. C’est un lien moral des plus importants : sans lui, pas d’éducation, pas de tradition, pas d histoire, pas de transactions point de pacte social ; car, étant étrangers à loule impulsion de ce sentiment, tout témoignage serait pour nous comme non avenu, et les assurances les plus véhémentes de notre meilleur ami, nous annonçant d’une voix haletante que notre maison prend feu, ou que notre enfant se noie, nous trouveraient aussi froids au^si mapassibies, que si l’on se fut contenté de dire : « tait beau » ou « Il pleut ». Notre esprit resterait fixe et imperturbable dans 1 équilibre du doute, et l’évidence aurait seule puissance de l’en faire sortir. En un mot, croire sans la crédivité serait aussi difficile que voir sans la vue; ce serait radicalement impossible '. »

Notre première impression, quand une assertion est formulée, c’est de croire; l’enfant croit ce qu’on lui dit. Ij expérience de la vie. l’habitude de rectifier les erreurs journalières qu’on veut nous imposer, la seconde nature que I éducation sociale nous inculque, affaiblit peu à peu cette crédulité native, naïveté du bas âge. Elle survit toujours, dans une certaine mesure, comme tous les sentiments innés dans l’âme humaine. Dites à quelqu un : << Vous avez une guêpe surle front» ; machinalement, u y porte la main; il est même des personnes qui croient en sentir la piqûre.

Une idée peut naître dans le cerveau par imitation et faire la sensation correspondante; nous voyons un individu qui se gratte ; l’idée de prurit, la crainte d’avoir gagne par transmission un insecte vu sur la peau du voisin, suffit quelquefois pour réaliser dans notre cerveau J image sensorielle du prurit ; nous éprouvons le besoin de nous gratter en un point du corps; cette première démangeaison en suggère une seconde sur une autre région du corps que nous grattons encore. Le besoin de vider la vessie est développé par la vue d’une

Philips, Cours théorique et pratique de Braidisme. Paris, 1860.

àL'GüESTIOS.

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