‹ De la suggestionChapitre 12 sur 48 · I. — Anesthésies sensitivo-sensorielles suggérées · texte numérisé non relu

I. — Anesthésies sensitivo-sensorielles suggérées

La suggestion peut actionner la sensibilité, comme elle actionne la motilité. Elle peut l'annihiler et produire de l'anesthésie avec analgésie ; le sujet ne sent plus qu*on le touche ; il ne sent plus la douleur. Certains sujets paraissent anesthésiques par le fait de l'hypnose seule, sans suggestion spéciale ; c'est-à-dire que, quand par suggestion on peut leur donner l'apparence d'un sommeil profond, ils peuvent être insensibles et ne pas réagir par les piqûres. Cela prouve-t-il que le sommeil dit hypnotique, provoqué, soit un sommeil spécial, sommeil analgésique ? Cette analgésie n'existe pas toujours; certains se réveillent ou témoignent de la douleur, si on les pique avec une épingle. L'analgésie peut exister d'ailleurs dans

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le sonimcil naturel. L'aclivilc nerveuse des dormeurs est concentrée vers le sensorium ; l'esprit, absorbé par ses rùves, par sa vie d'imagination, est souvent indillércni et insensible aux impressions du monde extérieur, comme cela peut arriver dans tous les états de concentration psychique. Le soldat grisé par la chaleur du combat souvent ne constate la blessure recrue que par la vue du sang qui s écoule. Archimède absorbé par la solution d'un problème reçoit sans le sentir le coup mortel. Certains aliénés se mutilent sans manifester aucune sensation. Certains extatiques souflVent le martyre avec autant d'analgésie que d'héroïsme. Il y a des dormeurs, dit A. Maury, dont le sommeil est si complet qu'on les touche, on les frappe même, sans les réveiller. Prévost, de Genève, a relaté l'exemple d'une personne de Genève à laquelle il brùIa pendant le sommeil un callus du pied sans qu'elle s'en aperçût.

L'analgésie n'est donc pas une propriété spéciale du sommeil hypnotique.

Chez beaucoup de sujets endormis naturellement ou par suggestion, l'analgésie et Tanesthésie n'existent pas spontanément, mais peuvent être réalisées par suggestion, soit complètement, soit incomplètement. Chez les mêmes, on peut provoquer les mêmes phénomènes à l'état de veille, sans sommeil préalable. Voici un individu : je le pique avec une épingle ; il réagit vivement; je débouche un flacon d'ammoniaque sous son nez; il contracte ses narines et repousse le flacon. Alors je lui dis : « Vous ne sentez

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plus rien; tout votre corps est insensible, je vous pique avec l'épingle, vous ne la sentirez pas ; je mets l'ammoniaque sous votre nez, vous ne percevrez rien. » Si la suggestion réussit, je puis traverser la peau avec Tépingle, l'électriser, enfoncer Tépingle dans le nez, le soumettre aux émanations d'ammoniaque ; il ne sourcille pas. Je puis produire chez lui des anesthésies sensorielles, de la cécité, de la surdité, de Tanosmie, de l'agueusie psychiques unilatérales, ou bilatérales; et ces phénomènes provoqués sont très impressionnants.

D'autres ne sont pas susceptibles d'être analgésies, bien qu'on puisse produire chez eux d'autres phénomènes de suggestion, par exemple de la contracture, de la paralysie et même des hallucmations. Chaque individu a ses suggestibilités spéciales.

2. — RÔLE DE LA SUGGESTION MÉDICALE DANS LES ANESTHÉSIES SENSITIVO-SENSOBIELLES.

Ce qui montre combien certaines personnes deviennent facilement anesthésiques par suggestion, c'est que les médecins font souvent cette anesthésie par suggestion inconsciente, rien qu'en la cherchant. Rien n'est plus intéressant à cet égard que l'histoire de l'hystérie. Dans tous les livres classiques, on décrit comme phénomène fréquent de ThystérieThémianesthésie sensitivo-sensorielle. Une moitié latérale du corps, gauche ou droite, est dépourvue de sensibilité

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au toucher cl à la douleur. Le malade ne scnl pas qu'on le touche ou qu'on le pique de ce côte. Souvent en outre du niônic cMc, \'n:\\ ne voit pas, l'oreille n'entend pas, le ^oût et Toltaction sont abolis.

Ce phdnomône n'avait jamais été contesté, lorsque j'ai pu établir qu'il n'existe pas, ou est excessivement rare, mais qu'il est fabriqué de toutes pièces par le médecin, sans qu'il s'en doute, l.e médecin qui croit que l'anesthésie existe, communique cette idée au sujet soit par la parole, soit par son exploration suggestive. Cela arriveinfailliblementdansles serviccsmédicauxoù plusieurs hystériques sont réunis, subissent les mêmes recherches, se copient et se suggèrent les mêmes symptômes. Avec quelle facilité, le médecin est exposé à créer celte hémianesthésie ; voici ce qui le démontre. Je connaissais bien la suggestion et cecependant jusqu'il y a une quinzaine d'années, je faisais encore à mes hystériques de la suggestion, à mon insu. Dans la plupart de mes observaiions publiées dans mon livre De la suggestion ei de ses applications à la thérapeutique (1886) et encore dans la r'® édition démon livre hypnotisme, Suggestion, Psychothérapie (1891) l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle est notée. Depuis cette époque, je ne la retrouve plus; dans près de 100 observations recueillies dans mon service publiées dans la thèse du docteur Amselle (i), elle n'a pas été constatée une seule fois. Il m'a donc fallu un temps assez long pour apprendre

(i) Amselle, Conception de r hystérie. Thèse de Nancy, 1907.

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à éviter dans mon exploration tout ce qui peut donner l'idée de ce symptôme, à l'existence duquel je croyais autrefois et je trahissais, comme tous les médecins, mon idée préconçue en cherchant à la vérifier.

Ce n'est pas seulement chez les hystériques qu'on est exposé à créer cette anesthcsie, mais chez beaucoup de sujets impressionnables, qui ne sont ni hystériques ni neurasthéniques. Les anesthésies psychiques sont longuement étudiées dans la thèse de mon élève, le docteur Paul Blum (i). Nous reviendrons sur leur mécanisme.

3. — Sensibilités exaltées ou perverties par suggestion expérimentale. suggestion médicale inconsciente.

Les sensibilités peuvent aussi être exaltées ou perverties. On peut suggérer une douleur lancinante, une sensation de brûlure, de démangeaison, de colique, de céphalée, etc. Et l'on sait combien, en clinique, ces douleurs autosuggestives sont quelquefois difficiles à différencier d'avec les douleurs organiques d'autant plus qu'elles peuvent être l'exagération ou la continuation psychique d'une sensation réelle. Un enfant eut une excoriation douloureuse à l'ombilic; l'excoriation guérit, la douleur survivait encore un an après, et l'attouchement de la région sensible faisait crier l'enfant qui fut guéri presque instantanément

(i) Des anesthésies nerveuses, psychiques ou hystériques, Nancy, 1906.

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par la suf;f;cslio(i. Une Icgcrc sensibilité a la jambe peut ùtre transformée par un scnsorium impressionnable en une liypercslhésic excessivement douloureuse.

Les médecins, par suggestion inconsciente due à l'exploration des sujets, de môme qu'ils créent de Tanesthésie, créent encore plus facilement des douleurs. On décrit, dans les livres classiques des régions ou des points douloureux qui suffiraient à signer le diagnostic de certaines maladies; le point de Mac- Burney serait caractéristique de l'appendicite ; la douleur ovarique ou salpingitique, de Tovarite et de la salpingite; les points xiphoïdiens, au creux épigastrique, et le point rachidien correspondant seraient symptômes de l'ulcère rond de l'estomac; certaines douleurs vers le rebord costal droit et sur le cou répondant au trajet du nerf phrénique, points nettement délimités dans les livres, répondraient à la pleurésie diaphragmatique ; la douleur iliaque droite serait un des signes de la fièvre typhoïde.

Or j'ai pu constater que, dans l'ulcère rond de l'estomac, et dans la fièvre typhoïde, le plus souvent ces douleurs n'existent pas. Sans doute toute pression au creux de l'estomac, et dans la fosse iliaque droite, donne de la sensibilité, mais cette sensibilité n'est pas plus vive chez les sujets atteints d'ulcère rond ou de fièvre typhoïde que chez d'autres qui n'ont pas ces maladies. Si on appelle sur ce symptôme l'attention du sujet, on le précise et on l'exagère, si bien que le médecin qui attache une importance à ces symp-

tomes est dupe d'une douleur vive nettement localisée qu'il a lui-même suggérée par son exploration. Dans Tappendicite, la salpingite, l'ovarite, il peut y avoir douleur dans la région correspondante, mais cette douleur est diffuse. C'est le médecin qui par son exploration peut Texagéreret en tout cas lui suggérer une topographie précise localisée en un point déterminé. J'ai vu nombre d'appendicites opérées à la faveur du point de Mac-Burney bien constaté, parce que créé parle médecin, et qui n'étaient que des pseudo-appendicites. Mes fiévreuxtyphoïdes n'ont pas de sensibilité dans la fosse iliaque droite. Je n*ai jamais constaté les localisations douloureuses bien spéciales dans la pleurésie diaphragmatique, mais j'ai souvent pu les créer chez des sujets impressionnables qui n'avaient pas cette maladie. J'insiste sur cette facilité chez beaucoup de sujets à créer par autosuggestion ou par suggestion médicale inconsciente des manifestations douloureuses qui se précisent avec une réalité parfaite, parce que la méconnaissance de cette vérité est féconde en erreurs de diagnostic; et ces erreurs peuvent entraîner des thérapeutiques désastreuses.

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