‹ De la suggestionChapitre 17 sur 48 · Conclusions pratiques · texte numérisé non relu

Conclusions pratiques

Si j'ai insisté sur ces faits, c'est qu'ils sont gros de conséquence au point de vue juridique et médico-

71 I)t LA SUGGESTION

légal. Le magistrat doit les connaître et se défier de lui-même. Comme le médecin qui est exposé à créer chez son malade des symptômes qu'il n'a pas, à extérioriser sur lui ses propres conceptions, de même le juge d'instruction est exposé à imposer ses idées préconçues aux témoins, et à leur dicter, à son insu, des faux témoignages. S'il est prévenu de cette cause d'erreur, s'il a assisté à des expériences dans le genre de celles que j'ai signalées, alors seulement il saura se tenir en garde. Quand il aura plusieurs témoins à interroger, il ne les interrogera pas d'abord l'un en présence de l'autre, mais séparément, avant de les confronter. Qu'arrive-t-il en général, quand un drame s*est passé dans la rue, et qu'un certain nombre de témoins viennent déposer? Interrogés séparément, chacun raconte l'histoire à sa façon ; les souvenirs réels, au bout de peu de temps, sont déjà déformés dans chaque imagination ; chacun substitue en partie ses impressions ou autosuggestions à la réalité vraie. Rien n'est plus difficile à établir que la vérité.

Si les témoins sont interrogés en présence l'un de l'autre et que le premier raconte l'affaire avec précision, et sans hésitation, souvent tous les autres suivent et confirment la version de leur chef de file, convaincus que c'est arrivé comme il a dit, ne se doutant pas qu'ils ont pu être suggestionnés par lui. Cela est d'observation journalière.

Le juge d'instruction éclairé sur ces faits s'appliquera à ne pas influencer les témoins, ni même l'accusé ; il les laissera parler, s'ils parlent; il écoutera

CONCLUSIONS PHATIQlipS 7fi

les dépositions, sans les dicter ; avec Thabitudc et le (lair que donne l'expérience des hommes, il saura coter la su^/^cstibilité de chacun, dans une certaine mesure; il cherchera à discerner le mensonge de l'autosuf^geslion.

S'il soupçonne celle-ci, un interrogatoire, habilement dirige dans ce but expérimental pour ainsi dire, pourra lui permettre de coter la suggestibilité du témoin. Voici, par exemple, un individu qui, dans une altercation avec un autre, prétend avoir été battu, vole, etc. ; je soupçonne que son récit est exagéré et en partie imaginaire, déformé par l'autosuggestion. Chargé de l'instruction, j'ai l'air d accepter son dire, y ajoutant du mien, suggérant moi-même des détails qui, s'ils sont acceptés par le témoin, trahissent sa suggestibilité. Je dis, par exemple : «Quand il s'est sauvé avec votre argent, vous m'avez dit qu'il a laissé tomber une pièce et l'a ramassée. Vous vous souvenez bien de ce fait?» Si l'accusateur tombe dans le piège et affirme ce souvenir, il s'est trahi lui-même. Tous les menteurs ne sont pas de mauvaise foi ; tous ne sont pas non plus de bonne fol. Mais que d'erreurs commises par la justice, par la médecine, par la société,par la religion à la faveur de l'idée préconçue, quand elle n'est pas rectifiée par une psychologie éclairée à la lumière des faits que je viens d'exposer !

Page 1