Interprétation des suggestions a longue échéance
Comment interpréter ces phénomènes de suggestion à longue échéance? Pendant des jours et des semaines, le sujet ne semble avoir aucun souvenir de la suggestion faite, il continue sa vie ordinaire comme si de rien n'était ; et le jour et l'heure venus, le souvenir renaît brusquement, comme une idée spontanée.
Les auteurs n'ont pu s'expliquer ce phénomène en apparence merveilleux, et qui semble revendiquer pour l'hypnose un caractère mystérieux.
Dira-t-on que dans cet état le cerveau a la propriété de recevoir l'empreinte de l'idée suggérée et de subir une modification comparable à celui d'un mécanisme à ressort monté ou tendu de façon à produire un
INIEKPRKTATION DKS SlJG(iCSTIONS LOINTAINKS lOl
échappcmcnià un monicni donne, comme un rcvcillcmatin rcf»lc pour sonner ù une heure déterminée? C'est une conception qui ne repose sur aucune donnée anatomique ou physiologique. L'explication me paraît beaucoup plus simple ; et le phénomène n'a rien de merveilleux, si on se rappelle le mécanisme des souvenirs latents, tel que je l'ai exposé.
Le souvenir de l'acte suggéré, ai-jc dit, n'est pas effacé. Le sujet ne reste pas des jours et des semaines, sans se souvenir. 11 s'en souvient en réalité tous les jours, non pas à l'état de conscience normale, quand on lui parle, quand son cerveau est actionné par un travail actif, extériorisé par le monde extérieur. Mais ridée déposée dans le cerveau pendant le sommeil renaît et redevient consciente, chaque fois que la même concentration nerveuse, le même état de conscience, le même éclairage psychique, si je puis dire, se reproduisent. Alors le sujet concentré, passif, subjectif, revivifie Timage-souvenir et la revit consciemment ; il se souvient alors de l'ordre reçu, de la suggestion commandée ; il sait que tel phénomène doit s'accomplir tel jour, il se confirme dans l'idée de ne pas l'oublier et de le réaliser au moment voulu, comme le dormeur normal dans l'idée de ne pas manquer l'heure du réveil ; il cultive donc ce souvenir suggestif. Seulement quand je lui parle et que j'appelle de nouveau son activité nerveuse au dehors, quand il redevient objectif, la concentration n'existe plus, il revient à son état de conscience normal, et Timage-souvenir est de nouveau latente. Nous avons
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VU combien il est facile souvent expérimentalement, par occlusion ou fermeture des yeux ou par simple modification dans l'intonation de la voix, de faire alterner instantanément ces deux états de conscience, avec souvenir ou avec amnésie. Ce qui se produit expérimentalement se produit aussi spontanément. Le sujet normal ne se souvient pas ; le sujet concentré se souvient ; et quand le somnambule a accompli l'acte suggéré, revenu à son état normal, il croit de bonne foi que Tidée de cet acte est spontanément, fraîchement éclose dans son cerveau ; il ne se souvient plus qu'il s'en est souvenu.
Voici deux expériences qui montrent la réalité de mon hypothèse.
A une somnambule de mon service, je dis pendant son sommeil : « Jeudi prochain, dans quinze jours, vous prendrez le verre qui est sur votre table de nuit et vous le mettrez dans la valise qui est au pied de votre lit ». Trois jours après, l'ayant de nouveau endormie, je lui dis : « Vous rappelez-vous ce que je vous ai ordonné?» Elle me répond : « Je dois mettre le verre dans ma valise, jeudi matin. » — « Y avezvous pensé depuis que je vous l'ai dit? » — « Non. » — « Rappelez-vous bienl » — « J'y ai pensé le lendemain matin à ii heures.» — «Étiez-vous endormie ou éveillée. » — « J'étais assoupie. » Au réveil, plus aucun souvenir, ni de la suggestion, ni de la conversation.
A un sujet, je dis un matin, Tayant endormi : « Demain matin, à la visite, vous me demanderez si
INTKRPRKTATION DES SlKiOKSTIONS LOINTAINKS 103
VOUS devez continuer à prendre du bromure de potassium. Vous me demanderez cela comme renseignement, sans savoir que c'est moi qui vous ai dit de me le demander».
I.c lendemain, en présence du docteur Auguste Voisin, j'avais oublie moi-même ma suggestion, et je quittais son lit, lorsqu'il me rappelle et me demande s'il doit continuer à prendre son bromure. « Pourquoi me demandez-vous cela ?» — « Parce que je dois bientôt quitter l'hôpital, et que je désire savoir s'il faut continuer. » — << Pourquoi me demandez-vous cela maintenant, et non au moment de votre départ.» — «Je ne sais. C'est une idée qui m'est venue. »
Alors je Tendors de nouveau et je lui demande : « Pourquoi m*avez-vous demandé s'il fallait continuer le bromure. » — « Pour savoir s'il m'était utile. » — « Mais pourquoi cette question ce matin ? » — « Parce que vous m'avez dit hier de vous le demander.» — « Avez-vous songé depuis que je vous ai dit cela hier matin dans le sommeil, que vous deviez me poser cette question ?» — « J'y ai songé cette nuit pendant mon sommeil. » — ^ Je rêvais que j'avais mal aux jambes et que je devais vous demander, s'il fallait continuer le bromure. » Je le réveille et il ne se souvient plus de rien. L'idée de me faire cette question lui était venue, croyait-il, spontanément. Il s'agit d'un vrai phénomène de dédoublement de conscience qui sera étudié dans le chapitre suivant.