‹ De la suggestionChapitre 28 sur 48 · I . — Observations de somnambulisme provoqué · texte numérisé non relu

I . — Observations de somnambulisme provoqué

Dans les chapitres qui précèdent nous avons analysé et cherché à interpréter les phénomènes divers que la suggestion peut réaliser. Nous allons compléter cet exposé par l'étude synthétique de quelques types de somnambulisme provoqué par la suggestion. Ces observations déjà anciennes ont été prises et publiées, il y a longtemps, à mes débuts expérimentaux, à l'époque où je faisais des sujets par le sommeil provoqué, où je croyais utile d'endormir pour exalter la suggestibilité. Aujourd'hui je réalise les mêmes phénomènes, les mêmes types de som-

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nambulcs, sans suf^'gcslioii prc.ilablc du soninicil, J'ajoute d'ailleurs que je ne tais plus, depuis lon^^lemps, d'expcTimenlalions, je ne tais plus la suggestion que dans un but thérapeutique.

Obs. I. — X..., âgé de 40 ans. cantonnier, convalescent d'une commotion cérébrale avec fracture du rachis, n'a pas d'antécédents nerveux ; son intelligence est assez lourde, peu cultivée, mais suttisamment équilibrée. Avec un peu d'entraînement, j'arrive à le mettre en sommeil profond et, par suggestion, je prolonge son sommeil; je Tai laissé une fois dormir pendant seize heures consécutives. Je le mets en catalepsie générale ou partielle parsuggestion ; il garde bras et jambes en l'air, aussi longtemps que je veux, rigides; je produis le trismus ou l'extension forcée des mâchoires, je maintiens la tête fléchie sur la poitrine ou inclinée sur le côté en contracture irrésistible.

Il répond rapidement à toutes mes questions. A mon commandement, il se lève, se promène dans la salle, retourne à sa chaise ou dans son lit, les yeux fermés, en tâtonnant dans Tobscurité; je lui dis qu'il ne peut pas marcher ; il reste cloué sur place; je lui dis qu'il ne peut marcher qu'à reculons ; il recule et fait de vains eff'orts pour avancer.

La sensibilité est chez lui totalement abolie dans le sommeil ; une épingle traverse la peau sans déterminer de réflexes ; on chatouille ses fosses nasales, son arrièregorge, on touche ses conjonctives, on Télectrise, il ne

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réagit pas. Je produis des perversions sensorielles; je lui fais boire de l'eau pour du vin; je lui fais avaler un gros morceau de sel pour du sucre, il le suce et trouve que c'est très doux. Cependant celte suggestion sensorielle ne réussit pas toujours parfaitement; parfois il trouve que c est doux, mais aussi un peu salé.

Je lui suggère des actes; il danse, montre le poing, va fouiller par mon ordre dans la poche d'une personne que je lui désigne, en retire ce qu'il trouve, le cache dans son lit; et une demi-heure après, toujours par mon ordre, l'y recherche, le remet dans la poche où il l'a pris, en faisant des excuses à la personne qu'il a volée.

Il accepte toutes les illusions, toutes les hallucinations que je lui suggère, soit immédiates pendant son sommeil, soit comme devant se réaliser après le réveil.

Je le réveille instantanément en lui disant: «C'est fini. » Quelquefois il n'a aucun souvenir de ce qu'il a fait, dit et entendu. Ceci arrive surtout quand je lui suggère de ne rien se rappeler au réveil. Autrement quand je n'ai pas eu la précaution de faire cette suggestion, souvent il se rappelle tout; il a avalé du sucre (c'était du sel); il a marché, etc. Un jour je l'avais fait danser avec une cavalière fictive: je lui avais fait boire de la bière fictive ; puis je lui avais fait voir la sœur du service. Le lendemain, celle-ci me dit que le malade déraisonnait, qu'il racontait à tout le monde qu'il avait été la veille au soir au bal,

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que je lui avais oilcTl une consommation cl qu'il y avait rencontré la sœur. Le rêve suf^gérc pendant le sommeil était réalisé dans son imagination avec tant de netteté, que son souvenir au réveil s'imposait à lui comme une réalité. On peut d'ailleurs, sans l'endormir, à l'état de veille, réaliser chez lui toutes les suggestions.

Obs. II. — C'est un malade de mon service, photographe, maigre» soulîreteux, atteint depuis dix ans de titubation cérébelleuse due à une tumeur stationnaire. mais sans autre trouble nerveux; Tintelligence est nette; il est docile, doux, dort bien la nuit. Il y a trois ans, il aurait eu quelques accès de somnambulisme nocturne, ce qu'il constata par ce fait qu'il trouva sa besogne achevée le lendemain, sans se rappeler l'avoir faite. Depuis, il n'a plus rien constaté de semblable.

Après avoir été plusieurs fois endormi par M. Liébeault, il vient à la clinique. Il s'endort presque instantanément. Il est cataleptisable et presque insensible par suggestion; il ne réagit pas à Tépingle, ne manifeste aucune douleur, si on tire des étincelles électriques de son corps; seuls la nuque et l'occiput restent sensibles à l'étincelle; il y accuse une sensation douloureuse qu'il se rappelle au réveil. Je produis chez lui de la paralysie, de la contracture, des mouvements automatiques; il imite ceux qu'il me voit faire.

Je produis des illusions sensorielles, de la cécité

uni OU bilatérale ; une épini^le ou une lumière vive rapprochée de la cornée ne le tait pas sourciller.

Je détermine toutes les hallucinations de la vue; il trouve sur une chaise un caniche imaginaire; il le touche, craint d'être mordu par lui; j'évoque les images des personnes qu'il a connues: je lui montre un fils qu'il n'a pas vu depuis huit ans; il le reconnaît et reste comme en extase, en proie à la plus vive émotion, les larmes coulent de ses yeux.

Les illusions du goût sont tout aussi nettes; je lui fais avaler du sel en quantité pour du sucre; il trouve que c'est doux; je barbouille sa langue avec du sulfate de quinine, lui disant que c'est très sucré, et cela immédiatement avant de le réveiller, en ayant soin de lui affirmer qu'il trouverait le goût du sucre dans sa bouche. A son réveil, il perçoit ce goût. Je lui mets un crayon dans sa bouche, lui affirmant que c'est un cigare. Il lance des bouff'ées de fumée imaginaire et se croit brûlé quand je lui mets dans la bouche le bout soi-disant enflammé. Je lui disque ce cigare est trop fort et qu'il va se trouver mal ; il est pris de quintes de toux, a des nausées, des expuitions aqueuses, des vertiges, et pâlit. Je lui fais avaler un verre de Champagne fictif; il le trouve fort; je lui en tais avaler plusieurs. Je dis : « L'ivresse est gaie ». Il chante avec des hoquets dans la voix. Je dis : « L'ivresse est triste ». Il pleure et se lamente. Je le dégrise avec de l'ammoniaque imaginaire sous le nez; il se retire en contractant ses narines et fermant les yeux comme suffoqué par cette odeur; je le fais éter-

ODSKRVATIONS DK SOMNAMBULISME PROVOQUK V)\i

nucr plusieurs lois par une prise de tabac ima/^'inaire. Toutes CCS sensations se succèdent instantanément ; aussitôt exprimées par moi, son cerveau les adopte et les réalise.

Knfin à mon ordre, il exécute tous les actes que je commande. Je lui fais voler une montre dans le gousset d'une personne je; lui ordonne de me suivre pour la vendre; je le conduis à la pharmacie de rhùpital. boutique de brocanteur ima^^inaire; il la vend au prix qu'on lui fait et me suit ayant l'aspect d'un voleur. Chemin faisant, je lui fais montrer le poing à un infirmier, faire le pied de nez à une religieuse. Tout s'accomplit sans hésitation.

Désireux de voir jusqu'où peut aller la puissance de la suggestion chez lui, j'ai un jour provoqué une scène véritablement dramatique. Je lui ai montré contre une porte un homme imaginaire et lui dis que cette personne l'avait insulté; je lui donne un pseudopoignard qui n'était qu'un coupe-papier en métal et lui ordonne d'aller le tuer. 11 se précipite et enfonce résolument le poignard dans la porte, puis reste fixe, l'œil hagard, tremblantdetousses membres. «Qu'avezvous fait, malheureux ? Le sang coule. 11 est mort. La police vient. » Il reste terrifié. On Tamène devant mon interne, juge d'instruction fictif. « Pourquoi avezvous tué cet homme ?» — « Il m*a insulté. » — Est-ce que quelqu'un vous a dit de le tuer ? » — C'est M. Bernheim. » — Je lui dis : « On va vous emmener devant le procureur. C'est vous seul, de votre propre volonté, qui avez tué cet homme. Je ne vous ai rien dit. »

On le mène devant mon chef de clinique faisant fonction de procureur. « Pourquoi avez-vous tué cet homme?» — * Il m'a insulté.»— -«On ne répond pas à une insulte par un coup de poignard. Étiez-vous dans la plénitude de vos facultés intellectuelles ? On dit que vous aviez le cerveau dérangé parfois. » — « iNon, monsieur ! » — « On dit que vous êtes sujet à des accès de somnambulisme ! Est-ce que vous n'auriez pas obéi à rinfluence d'une autre personne qui vous aurait fait agir? » — « Non, monsieur, c'est moi seul qui ai agi de ma propre initiative parce qu'il m'a insulté. » — « Songez-y, monsieur, il y va de votre vie. Dites franchement, dans votre intérêt, ce qui en est. Devant le juge d'instruction, vous avez affirmé que l'idée de tuer cet homme vous avez été suggérée par M. Bernheim. Vous connaissez bien M. Bernheim, vous allez àl'hôpital, où il vous endort. » — « Jeconnais M. Bernheim seulement parce que je suis en traitement à rhôpital pour une maladie nerveuse. Je ne puis pas vous dire qu'il m'a dit de tuer cet homme, puisqu'il ne m'a rien dit. » Et le procureur improvisé ne put lui faire affirmer autre chose.

Revenu à son état normal, le malade croit avoir dormi paisiblement sur sa chaise etn'a aucunsouvenir du drame terrible dont il a été l'auteur, des émotions violentes qu'il a subies. On le promènerait pendant des heures, en état de somnambulisme, les yeux ouverts, on lui imposerait les actes les plus bizarres, on le ramènerait ensuite à la place où on l'a transformé en somnambule pour le ramener à sa vraie nature,

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il ne se rappellerait absolument rien de ce qui s'est passé dans cette seconde vie somnanibuliquc imposée par la volonté d'une autre personne. Je puis aussi créer chez lui des changements de personnalité, comme Richet en a cité des exemples.

Je lui dis : « Tu as six ans, tu es un enfant, va jouer avec les gamins. » Le voilà qui se lève, saute, fait le geste de sortir des chiques de sa poche, les aligne convenablement, mesure la distance avec la main, vise avec soin, court les remettre en série et continu indéfiniment son jeu avec une précision de détails surprenant. Il joue de môme à l'attrape, à sautemouton, sautant successivement en augmentant chaque fois la distance par-dessus un ou deux camarades imaginaires.

Je lui dis : « Vous êtes une jeune fille. » Il baisse la tète modestement, ouvre un tiroir, en tire une sacoche, fait le geste de coudre. Quand il en a assez, il va à une table sur laquelle il tapote, comme pour jouer du piano.

Je lui dis : « Vous êtes général à la tête de votre armée. » Il se redresse, s'écrie : « En avant ! » et balance son corps comme s'il était à cheval.

Je lui dis : « Vous êtes un brave et saint curé ». Il prend un air illuminé, regarde le ciel, marche en long et en large, lisant son bréviaire, faisant le signe de la croix, avec un sérieux imperturbable et l'apparence de la réalité.

Je le transforme en animal : « Vous êtes un chien. » Il se met à quatre pattes, aboie, fait mine de mordre

et ne quitte cette posture que quand je lui en ai donné une autre.

Dans tous ces changements de personnalité, le caractère propre du sujet se réveille, chacun joue son rôle avec les qualités qui lui sont personnelles, avec les aptitudes dont il dispose.

Notre sujet, qui est timide de son naturel et n'a pas la parole facile, joue le sien presque comme une pantomime, il parle peu. Quand on lui endosse une personnalité au-dessus de ses moyens, il essaie en vain de la réaliser. Un jour, je lui dis : « Vous êtes avocat, vous avez la parole très facile. Vous êtes au tribunal. Voici l'accusé devant vous. Défendez-le. » Il se place debout, lève les bras et commence : « Le condamné que je dois défendre. » Le reste ne vient pas. Il balbutie, s'arrête honteux, laisse tomber la tète et s'endort comme épuisé par l'impossibilité de continuer son rôle.

La suggestion ne crée pas de nouvelles aptitudes.

Obs. III. — X..., blanchisseuse, âgée de 54 ans, est affectée d'ataxie locomotrice avec luxation par arthropathie du genou gauche, sans manifestation nerveuse. C'est une excellente somnambule, suggestible à l'état de veille et de sommeil. D'une intelligence remarquable, elle conçoit avec une mimique des plus expressives et s'identifie en vraie artiste avec les rôles qu'on lui suggère.

Voici une séance du 14 avril 1886, sténographiée dans tous ses détails :

OBSKKVAIIONS DK SOMNAMBULISME PHOVOgUK IIH

« Mil bien, lui dis-jc, après l'avoir endormie, vous voilù bien f^aie. Ouand esi-ce donc voire fèlc ? »

— « C'est le i5 août. » - n C'est aujourd'hui le I 5 août, votre tète. » — « l'iens, je ne le croyais pas. )>

— « Mais si, c'était hier le 14 août. Vous savez bien. »

— ^ Tiens, la saison a marche bien vite. » — « Mais vous savez bien. Voyez, il fait beau temps. Le soleil brille, entendez les oiseaux qui sifflent, sentez les arbres en fleurs. » — « Ah ! oui, c'est vrai. » — « F^h bien î puisque c'est votre fcte, vous allez boire du Champagne. Tenez! » — Elle prend le verre fictif et avale le Champagne en faisant des mouvements de déglutition, puis remet le verre sur la table. — « Cela pique, » dit-elle. — « Et maintenant, vous êtes en ribote. » — « Déjà en ribote pour cela. Ah ! ah ! ah ! Eh bien ! qu'est-ce que je fais ? Pour un petit verre, cela me monte à la tête ! Ouf ! Eh î eh I » Elle rit, son faciès ex.prime l'ébriété, elle fredonne un air de chanson, rit de nouveau. — « Ah! ah I oh I Cela n'est pas tous les jours fête ! C'est égal, ce n'est pas beau. On ne doit pas être en ribote comme cela! » Elle rit : « Vous êtes gaie, madame !» — « Oui, monsieur, c'est drôle. Oh là ! Écoutez les cloches. J'ai sommeil, cela alourdit le vin de Champagne, à la tête. » Elle retombe sur son oreiller, la tête illuminée.

— «Allons, je vais vous dégriser. Voici de l'alcali. » Je mets ma main sous son nez. Elle se retire vivement, fronce les mains, renifle vivement. Je remets le flacon imaginaire sous son nez, elle se retire de

nouveau, détourne ma main, tousse, paraît suffoquée : « Vous m'asphyxiez, » dit-elle.

« Eh bien ! vous voilà dégrisée. Vous êtes très bien. » Je lui donne alors la suggestion suivante pour le réveil : « Deux minutes après votre réveil, vous verrez une procession traverser la salle, un reposoir, le Saint-Sacrement, vous verrez Monseigneur, tout le clergé, les soeurs avec des cierges, tous les étudiants ; vous chanterez le Veni, Creat07\ Puis deux infirmiers entreront et feront du scandale pendant la cérémonie. La procession terminée, vous vous endormirez de nouveau. Une minute après, vous vous réveillerez, et vous recevrez la visite de votre fils qui est à Bourbon-FArchambault, avec son petit ; vous le trouverez grandi ; il montera dans votre lit et vous donnera des fraises ; vous en offrirez à ces dames. Quand ils seront partis, vous vous endormirez de nouveau, vous aurez la visite de M. B... (elle avait été la nourrice de son fils); il vous donnera des nouvelles de votre ancien nourrisson et vous offrira une prise de tabac. »

Aussitôt cette suggestion faite, je lui dis : « A qui ce chien qui est sur votre lit? » — « Tiens, c'est à ma sœur. » Elle le caresse « Ki, ki ! : Petit polisson, va ! Qu'est-ce qui t'a envoyé ? Où est ta maîtresse ? » Tu la quittes comme cela ! Donne la patte î Tu es bien gentil! Tu veux du sucre, petit coquin.» Elle prend sa valise au chevet du lit, y cherche du sucre : « Gourmand, tu viens toujours pour chercher du sucre. Tu n'auras pas ce bout. C'est trop gros. » Elle

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casse le morceau, le lui donne et ajoute : « Non. mcni petit, tu sais. Kn voilA assez pour toi ; tiens, manioc, polisson. )♦ Klle le regarde croquer : a C'est bon cela. Va-t'en maintenant, va t'en vite à ta maîtresse. Polisson, si tu te perds? Il est tout bon, le petit chien. »

« Maintenant, lui disje, je vais vous ramener à l'Age de 20 ans, vous êtes jeune, vous êtes chanteuse, vous allez taire votre entrée au Casino et vous chanterez une chansonnette comique.

— « Oh I ce n'est pas possible ! Vingt ans î Mais je suis vieille. » — « Dans deux minutes vous serez transformée ! Vous aurez vingt ans.» P^lle se recueille, et au bout de deux minutes : « Que c'est joli, c'est magnifique. » Elle arrange son fichu, prend un air souriant : ^ C'est très beau cela : c'est splendide ! » Elle se redresse dans son lit : « Oh, oh ! voilà le Directeur. A qui donc?» Et adressant la parole à une camarade imaginaire : « Est-ce à toi ou à moi ? Est-ce ton tour ou le mien ? Allons î il faut bien que l'une de nous paraisse. Eh bien! j'y vais. La sonnette I Monsieur, qu'est-ce qu'il faut chanter? Je ne sais pas ce qui est inscrit sur le répertoire. Oh ! n'importe quoi ! » Elle salue trois fois gracieusement, et chante avec gestes et intonations expressives: « Mes amours, je suis né en Bretagne, etc. ». La chansonnette terminée, elle salue, fait une profonde révérence, puis tend la main pour saisir quelque chose qu'on lui offre. « Oh ! le beau bouquet, le beau bouquet. Parce que c'est ma fête I C'est gentil. » Et se tournant vers sa voisine : « Ah ! tu as vu ? »

« Dans une minute, lui dis-je, vous serez un charretier ivrogne. » Elle se frotte les yeux, et, au bout d'une minute se dresse sur son séant, le tronc cambré en arrière, la main étendue, elle allonge un coup de fouet :« Allons ! Euh! Allez! Hue! Hue! Allons I Hue donc ! Huoh ! Hoh ! Heuh ! lou ! Vieille bique ! » Et prenant les brides imaginaires : « Vas-tu te coucher ! Allons I Yoh î Yoh ! Uh ! C'est que je ne vais pas bien non plus. Eh 1 toi, là-bas, gamin, passe ton chemin. Hue! hue! la vieille! Attention, toi là-bas, laisse passer ma cariole ! Sch ! Euh ! Eh bien ! Dépêchons-nous ! Eh ! là, vieille bique ! Vous sentez l'avoine ! Cela ne fait rien. Je n'ai pas mal bu depuis ce matin. Ce n'est pas trop tôt! Hue ! » Et regardant à gauche : « Sch ! Je vais arriver, je ne suis pas fâché ! » Je dis : « Paies-tu quelque chose ?» — « C'est toi, Grandjean ! Qu'est-ce que tu veux que je paie ? Je ne suis pas riche. Allons-y tout de même. Je paie un petit verre, si tu veux. Tiens ! un mastroquet ! Entrons chez lui. Oh ! loh ! Reste là, vieille bique. Dépêchons-nous ! Qu'il ne s'en aille pas ! J'aurais un procès-verbal. Garçon, deux petits verres. » Elle trinque et vide son verre fictif : « Allons, ma vieille, tu ne renouvelles pas I Une autre fois ! Au revoir, mon vieux, à la prochaine fois, à la revoyance ! »

Et tout cela dit avec une intonation de voix à défier le plus vrai des charretiers.

« Et maintenant, lui dis-je, vous voilà grande dame dans votre carrosse, avec votre laquais. »

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Hllc prend un air dif^nc. grave, dédaigneux, s'adosse sur son siè^c, se recouvre soigneusement avec la couverture de son lit, croise les bras avec majesté, et d'une voix brève et aristocratique : 4< Quel joli temps! Temps splendideî Joseph! Conduisezmoi jusqu'à la cascade. Faites attention ! Allez au pas! » Elle salue de la main, sourit à diverses personnes : « En voilà du monde î » f^lle reste silencieuse, hautaine pendant deux minutes. Puis : « Ah, retournez, faites attention. »

Je dis : « Les chevaux s'emballent ». Elle : « Faites attention donc! Voyons, Joseph! Faites attention! Ah ! retenez-les ! Oh! Oh ! je vais descendre. Dépéchez-vous ! Retenez-les bien vite. Je ne comprends pas que vous ne fassiez pas plus attention. Calmez vos chevaux ! Arrêtez I Arrêtez ! Cela n'est pas malheureux ! Allons ! Rentrons ! Dépêchons-nous ! C'est tout ce bruit qui les a effrayés. Je ne comprends pas que vous ne fassiez pas plus attention. Je vous renverrai si vous ne conduisez pas mieux. »

Je la transforme en caporal : « Ah ! caporal ! Quel régiment donc ? Je suis une femme. » — « Vous allez être transformée en homme et en caporal. Tous vos hommes sont là ! Vous êtes à leur tête ! » Elle attend une minute pour évoquer son rôle. Puis, se redressant : « Voyons donc, conscrits. Tenez-vous mieux que cela. Levez la tête ! Allons ! Alignement î Là ! Bien ! Attention au commandement ! Portez arme ! Arme au bras ! Arme sur l'épaule gauche î Allons! xMignement! Ne restez pas en arrière, vous !

Redressez-vous. Si vous ne vous tenez pas mieux, je vous mets à la salle de police. Une, deux I Une, deux! Allez donc! Voilà un triste métier. Bestiales, faites donc attention I Oh ! Allez I allez I Ah 1 haussez les épaules, tas de bestiales I On a un mal de loup pour apprendre à ces ânes-là! Comprennent rien î Allons! Marchons au pas! Là, tambour, allez! Il y en a assez. »

« Maintenant, dis-je, mangez cette orange. Puis un ange viendra vous souffler sur les yeux pour vous réveiller ? » Elle prend l'orange fictive, la pèle avec soin, met la pelure sur la table de nuit, en savoure les tranches avec délices, suce le jus, crache les pépins, prend son mouchoir pour s'essuyer la bouche, le remet en place, puis tourne ses yeux fermés en Tair, et les ouvre, la figure illuminée ; elle continue à regarder en l'air, cherchant l'ange qui l'a réveillée.

« Qu'est-ce que vous regardez ?» — « Rien. Je ne sais. » — « Avez-vous dormi? » -— « J'ai dormi, je n'en sais rien. »

Au bout de deux minutes : « Oh ! oh ! regardez donc la jolie procession. » — « C'est un rêve, lui dis-je que je vous ai donné. Il n'y a rien. » Elle ne répond pas et continue à regarder, l'air étonné : « Le reposoir en face de moi ! Monseigneur ! Le vicaire ! L'aumônier ! Toutes les chères sœurs avec des cierges ! Les étudiants! » J'ai beau lui dire que c'est un rêve, elle ne me répond pas. — « On va donner la bénédiction ! On entonne le Veni^Ci-eatorl C'est magnifique, très beau ! » Elle accompagne mentalement.

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Puis clic croise les mains, prie, fait le si/^ne de la croix. Kllc salue avec humilité : « Merci, Monscij^neur! » IHiis regardant brusquement autour d'elle, Tair courroucé : « Pscli î Voulez-vous ! Voulez-vous vous en aller! tsl-ce le moment de faire du scandale? Refjardez donc ces inlirmiers qui sont ivres! Allez-vous en bien vite. Ce n'est pas honteux, la procession à peine terminée, de venir faire du scandale ! C'est honteux ! Chut ! Oh ! cela vous va bien, allez ! Allez-vous en ! je ne veux rien savoir de vous. Vous croyez que cela se passera comme cela. On saura tout ce que vous avez fait. La supérieure va vous chasser. > Elle regarde du côté de la porte, salue : « Elle est partie, la bénédiction ? »

Toute cette scène se déroule avec une vérité imposante. Comme dans le rêve, les incidents évoluent régulièrement, mais beaucoup plus vite que dans la réalité.

La somnambule se rendort. Au bout d'une minute, elle se réveille et regardant à droite, du côté de la porte, prend un air étonné et ravi. Elle tend les bras, embrasse le vide et s'écrie avec une profonde émotion : « Bonjour, mon garçon ! Quelle surprise ! Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue? Oh! comme il est grandi! Regardez-le! Comme il monte sur mon lit, le trésor! Ah ! il est grand. » Elle l'embrasse deux fois et le prend dans ses bras. Et, avec tendresse : «As-tu vu, le polisson, comme il est monté sur mon lit! » S'adressant à son fils fictif: «Comment se fait-il que tu es venu aujourd'hui, Paul? » Elle

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l'écoute, puis répond : « Ah ! oui. Tiens ! un panier de fraises. C'est une primeur. » Elle rit, heureuse, goûte une fraise : « Voulez-vous me permettre de vous en offrir, dit-elle à deux dames présentes en tendant le panier imaginaire. Elles sont très bonnes. Vous voulez déjà partir. Cela valait bien la peine ». Elle embrasse de nouveau son fils et son petit-fils: « Embrassez Gabrielle pour moi. Adieu, mon mignon! » Elle le suit de l'oeil jusqu'à la porte, l'air ému, en continuant à lui envoyer des baisers. Elle se rendort une troisième fois. — Réveil après une minute. Elle regarde vers la porte, l'air étonné : «Tiens, monsieur B... Bonjour, monsieur B...On va bien chez vous? Tant mieux ! Et mon petit Louis? Je l'appelle toujours petit Louis, parce que je l'ai connu si petit, et il est grand maintenant 1 J'ai le rhume ! Oui une bonne prise de tabac ! C'est entendu î Cela fait du bien! » Elle fait le geste de priser, éternue deux fois, se mouche: «Oh ! merci, monsieur! Mes compliments à Madame. Vous embrasserez Louis pour moi. » Elle suit de l'œil, puis : « C'est trop court, ces visites. De tout cela, il ne reste que le plaisir d'avoir vu. »

Je lui affirme que tout cela était un rêve suggéré, que la procession,la visite de son fils, celle de M. B..., n'ont existé chez elle qu'en imagination. Elle n'en veut rien croire : « Puisque je les ai vus, je les ai touchés, comme je vous vois, comme je vous touche ! » Pour terminer, je la rendors et je suggère l'amnésie de toutes les impressions suggérées. Au réveil, elle ne se souvient plus de rien.

OBSERVATIONS DK SOMNAMBCIJSMP: PHOVOQIJK 121

C'est la meilleure des somnambules que j'ai eue, remarquable par sa mémoire, la conception rapide de son ima^^inaiion, son art de réalisation, sa puissance d'cxlérioration ; c'est une véritable artiste, virtuose en somnambulisme, et d'une sincérité parfaite. Elle ajoute son auto-suggestion personnelle à la suggestion que je lui impose! I^lle joue sa comédie de bonne foi, hallucinée par son imagination créatrice, subissant l'cmotion de ses rnics auxquels elle s'identifie.

Obs. IV. — S..., âgé de 29 ans, est un ancien sergent, actuellement ouvrier aux hauts fourneaux, qui a été endormi à plusieurs reprises par M. Licbeault Blessé à Patay par un éclat d'obus au cuir chevelu, il porte sur la tête une cicatrice profonde ; il a eu une cystite consécutive à un rétrécissement de l'urètre, dont il est guéri. Son intelligence est nette ; il n'a pas d'antécédents nerveux, dort bien, n'a pas d'accès de somnambulisme spontané. Je con State chez lui une analgésie presque générale, insensibilité à la douleur, sans anesthésie ; la sensibilité tactile est conservée. Peut-être ce phénomène est-il consécutif aux hypnotisations répétées qu'il a subies.

Il ferme les yeux, aussitôt qu'on lui suggère de dormir; il répond à toutes les questions : « Dormezvous? » — « Un peu.» — « Dormez profondément ! » x\près quelques instants, je demande : « Dormezvous très protondément ? » Il dit : « Oui ». Est-ce le sommeil ou l'illusion du sommeil? Anesthésie, cata-

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lepsie rigide, mouvements automatiques, hallucinations, obéissance passive, tout s'accomplit ponctuellement, avec la précision d'un ancien militaire.

Je lui dis : « Vous êtes en 1870, sergent à la tête de votre compagnie ; vous êtes à la bataille de Gravelotte. » Il réfléchit un instant, comme pour revivifier ses souvenirs qui renaissent et deviennent images. Il se lève, appelle les hommes de sa compagnie, commande, marche, les dispose pour l'action, comme si l'ennemi était là I II se couche, épaule son fusil, tire plusieurs fois de suite, ranime le courage de ses hommes : « Allons, courage ! Abritez vous derrière ce buisson! Allons! Il faut nous retirer! C'est la retraite ! » Et il exécute avec ses hommes toutes les péripéties de la lutte, telles que son imagination les lui retrace.

Ou bien, je le remets en souvenir au combat de Patay, où un éclat d'obus l'atteint au crâne. Il tombe, reste sans proférer un mot, porte la main sur sa tête, ne bouge pas. Puis il revient à lui, demande le médecin, se sent porté à Tambulance, appelle un médecin pour qu'on le panse.

S... en revivant cette partie de son existence, a pour ainsi dire deux personnalités simultanées: il fait à la fois les questions et les réponses, il parle pour lui et pour les autres, comme s'il faisait un récit. Je le transfère à Dijon où il était en garnison : « Tiens ! caporal Durand ! Comment vas-tu ?» — « Pas mal et toi. D'où viens-tu, comme cela? » — « Je viens de congé! J'étais à Saverne ! Et toi, A..., toujours le

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môme !» — ^ Je ne chan^'c guère. » — « 1'u es toujours en salle de police. » « IMus souvent qu'à son tour !» — « Allons au caté prendre un bock ! » II cherche des chaises, prie ses camarades de s'asseoir, appelle le <^arçon, commande des bocks et cause avec ses compagnons, parlant à la ibis pour Kii et pour eux.

Je lui dis : « Où êtes-vous ?» — « Je suis à Dijon. » — « Qui suis-je moi ?» — « Vous êtes le docteur Bernheim . » — « Mais je ne suis pas à Dijon I Vous êtes à Thôpital de Nancy! » — « Mais non, puisque je suis à Dijon ! Voilà mes camarades I Je ne vous connais pas. »

Je lui fais voirsonancien colonel, le général Vincendon. Il se lève, salue : « Bonjour, mon colonel ! » — « Bonjour, mon garçon ! Toujours le même ! Tu es guéri de ta blessure ! Tu n'as pas de médaille, pas de pension ?» — « Non, mon colonel. »

Revenu à son état normal, tout souvenir est éteint.

Dans ce type de somnambulisme, le sujet évoque bien son ancienne existence ; l'hallucination existe ; mais comme certains rêveurs dans le sommeil naturel, il n'est pas identifié avec son rôle, il n'en subit pas rémotion ; il est blessé par l'éclat d'obus, sans manifester d'anxiété ; sa respiration n'est pas haletante, son pouls ne bat pas plus vite. Il ne perd pas le sentiment de son identité ; il est à la fois à Nancy et à Dijon, et ne s'aperçoit pas de la contradiction ; il parle à ses interlocuteurs et fait leurs réponses ; il est à la fois soectateur et acteur.

12* DK LA SUGGESTION

Ainsi en est-il souvent dans nos rêves î La conscience de l'identité peut persister plus ou moins confuse à côté du rêve, sans que le rêveur soit frappé par la contradiction.

La suggestion expérimentale ne fait que répéter les phénomènes d'auto-suggestion normale du sommeil.

Obs. V. — C'est une jeune fille hystérique, à crises, avec paraplégie rigide nerveuse ; mais en dehors de ses crises, intelligente, raisonnable, calme et mesurée dans ses paroles et ses actes. Elle s'endort facilement.

Voici la relation d'une séance : « Dormez-vous ?» Elle ne répond pas. J'insiste : elle finit par répondre : « Mais non, je ne dors pas. » — « Où êtes-vous? » — « Je suis dans la rue. » — « Où allez-vous ?» — « Je vais chez ma mère.» — «Où demeurez-vous?» — «Rue de l'Étang, chez ma mère. » Un instant après : « Où êtes-vous maintenant ? » — «Vous voyez bien, place de la Gare. » Tout à coup, elle a une secousse violente qu'elle explique plus tard à son réveil par un monument qu'elle a vu s'ébranler et la peur qu'elle a eue d'être écrasée. — « Eh bien ! dis-je, vous voilà chez votre mère ! Comment vas-tu, Marie ?» — « Cela va mieux», dit-elle, croyant répondreàsa mère. — «Tues toujours à l'hôpital ?» — « Non, je suis sortie, je suis presque guérie. On m'électrise. » — « Tu serais bien gentille, dis-je, si tu voulais m'aider à repasser ce linge. » — « Ah ! tu m'ennuies, répond-elle croyant

OBSKKVATIONS l)K SOM NAMHl I.ISMK PKOVOOIK \'J't

que c'était sa mcrc qui avait parle, je ne suis pas venue pour travailler. » Klle linit cependant par obéir au désir de sa mère; alors clic lire son drap de lit, fait le geste de le mouiller, de l'empeser, prend le ter à repasser fictif, tâte pour voir s'il est chaud, repasse avec un soin parfait dans tous les sens, plie le drap en plusieurs doubles. — « Maintenant, dis-je, tu feras bien de raccommoder ce bas ? » Elle arrange son drap de lit en forme de bas, fait le geste d'y mettre une boule, prend une aiguille à tricoter, reprise maille par maille, retourne son bas, fait des mailles en sens contraire, etc. Je la fais coudre, elle fait un ourlet au drap qu'elle a sous la main, met son dé à coudre, fictif, et coud son ourlet, enfonçant l'aiguille fictive, retirant le fil, remplaçant Taiguille qui ne pique plus par une autre, le tout avec une apparence saisissante de réalité.

« Tu as assez travaillé pour ta mère, dis-je. Allons nous promener. » Elle me prend pour son amie Louise. — « Je veux bien », dit-elle. — « Allons nous baigner. Il fait chaud », dis-je. Elle croit venir avec moi, décrit les rues où elle passe, les personnes qu'elle voit. Je frappe trois coups sur la table. « Qu'est-ce que c'est ? » dis-je. — « Ce sont des hommes qui cassent des pierres. » Nous arrivons au bain. Elle fait geste de se déshabiller, croit être dans l'eau, grelotte, fait avec ses mains étendues des mouvements réguliers de natation, etc.

Si je continue à la laisser dormir sans m'occuper d'elle, elle continue spontanément son rêve. Une fois,

après ravoir abandonnée quelques minutes, je la vois travailler activement, mimant de laver du linge, le retirant du cuveau, le plongeant dans l'eau, le savonnant sur une planche, le replongeant dans l'eau, puis le tordant vivement pour en exprimer Teau, etc.

Aussitôt réveillée, elle me raconte tous les détails de son rêve ; elle est rentrée chez elle, passant place de la Gare où elle a eu une épouvante, elle a vu sa mère qui lui a dit telle chose, etc. Mes élèves ayant chanté doucement pendant son sommeil; ce sont des musiciens ou des mauvais chanteurs qu'elle a rencontrés en chemin. J'ai beau lui dire : « Mais c'est un rêve I Vous avez dormi ! Vous n'avez pas quitté votre lit. » Elle n'en croit rien : le rêve lui apparaît comme une réalité.

Pendant son sommeil, je puis diriger ses rêves, mais sans pouvoir la ramener à la conscience de ce qui existe. Je lui dis : « Vous dormez ? » — « Mais non », me dit-elle. — « Mais vous êtes paralysée, vous ne pouvez pas marcher. » — « Vous voulez vous moquer de moi ! Puisque je suis levée et que je marche ! »

Je lui ai dit plusieurs fois avant la suggestion de sommeil : «. Rappelez-vous pendant votre sommeil que vous dormez, que le docteur Bernheim est à côté de votre lit, que vous êtes paralysée. >^ A un moment donné ses yeux se fermaient. Le souvenir de la réalité était envolé : elle était convaincue qu'elle ne dormait pas, qu'elle n'était pas paralysée, qu'elle marchait, que j'étais son amie ou sa mère.

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Dans ce cas, on le voit, le sujci avait des rêves spontanés qu'on pouvait diriger ou modifier à son gré, sans pouvoir réveiller le sentiment de la réalité, un état de conscience somnambulique.

Dans l'observation suivante, le sujet abandonné à lui-même, tombe aussi dans des rêves spontanés; mais le sentiment de la réalité persiste.

Obs. VI. — C'est un homme de 27 ans, gastralgiquc, très suggestible, hallucinablc.

Si je suggère le sommeil, il entre en rêves spontanés. Un jour, il reste lixc, tremblant, la figure épouvantée. « Il vient ! Le voici ! » — « Qui donc ? » — « Le tigre ! Le voyez-vous là-bas ?» Il se croit dans le désert et aperçoit un tigre qui vient à lui. Une autre fois il se croit à Bar-le-Duc, chez son frère qui est marchand de bois :il l'accompagne sur son chantier et cause affaire avec lui. Je luis dis : « Vous êtes à Nancy, place Stanislas ». II s'y croit en effet et me raconte tout ce qu'il voit dans la promenade que je fais parcourir à son imagination.

Malgré son rêve, il a conservé le sentiment de la réalité ; il sait qui je suis, il sait qu'il dort î 11 est à la fois endormi à Nancy et éveillé dans un chantier à Bar-le-Duc ; la contradiction ne le touche pas. Sa conscience réelle n'est pas effacée par les divagations hallucinatoires de son imagination.

Le somnambulisme peut exister sans hallucinabiliié. Tel est le cas de l'observation suivante :

Obs. vil — Mme de X..., âgée de 56 ans, est fort

intelligente; elle soutfre depuis de longues années de gastrite chronique avec dilatation d'estomac. Je rendors facilement par occlusion des paupières maintenue pendant une minute. Est-ce le sommeil vrai ou son illusion ? Elle présente un certain degré de catalepsie suggestive ; elle maintient ses bras en Tair quelque temps, mais finit par les baisser spontanément. Je puis aussicommuniquer l'automatisme rotatoire aux membres supérieurs en lui disant : « Vous ne pourrez plus les arrêter. » Mais le mouvement imprimé ne dure pas plus d'une dizaine de secondes. Je ne puis pas provoquer chez elle de contracture, ni d'anesthésie, ni de suggestion sensorielle. Si je lui dis, par exemple : « Entendez la musique », elle n'entend rien. Si je veux lui faire avaler une potion fictive, elle dit : « Vous savez, docteur, cela ne prend pas chez moi. »

Elle conserve beaucoup de spontanéité dans cet état de conscience qu'elle croit sommeil, discute avec moi, m'initie à tous les détails de sa maladie, ou me parle de choses étrangères ou mondaines : « Est-ce que j'ai songé docteur, à vous inviter à prendre le thé tel jour, etc. » Si elle entend la femme de chambre dans la pièce voisine, elle me fait des réflexions sur son compte. Elle se comporte absolument comme une personne éveillée, mais elle affirme qu'elle dort, et en a la conscience. Je n'ai jamais pu lui donner d'illusion sensorielle, ni d'hallucination bien nette. Un jour cependant, je lui ai fait entendre au réveil de la musique militaire; elle la perçoit lointaine el assez

OBSKKVAliONS DK SOMNAMUl I.ISMK l'I'OVDnCK ]-j\t

vague. Certaines sii^'f^estions d'actes pour le réveil sont réalisées. Un jour, je lui dis, par exemple : « Quand vous serez réveillée, vous quitterez le fauteuil sur lequel vous êtes : et vous irez vous asseoir sur le fauteuil en face ». Une fois réveillée, elle rcf^arde autour d'elle et dit : « Je ne sais pas, mon salon n'est pas en ordre aujourd'hui ; je ne suis pas bien sur ce fauteuil ». Et elle va, docile à la sugj^eslion, sur le fauteuil en face. Elle cherche à s'expliquer ainsi à elle-même le besoin qu'elle a de changer de place.

Je puis aussi lui suggérer certains actes du môme genre pendant le sommeil, je lui dis par exemple : « Dans trois minutes, vous irez vous asseoir sur le canapé, et quand vous y serez pendant une minute, vous vous réveillerez. » Elle obéit avec précision.

Au milieu de la conversation la plus animée, je la réveille brusquement en disant : « Réveillez-vous! »

Elle ne se souvient plus absolument de rien. Tout est effacé. Elle ne sait pas combien de temps elle a dormi. Quelquefois un seul fait survit dans son souvenir par auto-suggestion. Elle me dit un jour : « Vous m'avez demandé pendant mon sommeil, si j'ai toujours des renvois aigres avec sensation de brûlure. Je me suis dit alors : Il ne faut pas que j'oublie cela à mon réveil, pour demander au docteur quelle source de Vichy je dois prendre ». Ainsi elle s'était suggéré pendant son sommeil de conserver ce souvenir ; tous les autres étaient effacés. D'ailleurs, en lui disant avant le réveil : « Vous ne vous sou-

viendrez absolument de rien », j'éteins absolument tous les souvenirs, môme ceux dont elle aurait eu à de certains moments l'initiative de se suggérer la conservation.

La conscience somnambulique n'était caractérisée dans ce cas que par l'illusion d'un sommeil, dont aucun symptôme n'existait, et l'amnésie consécutive à cette illusion.

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