LlÉBEAULT ET SOMMEIL PROVOQUÉ
En 186Ê, le docteur Liébeault, de Nancy, qui depuis nombre d'années poursuivait ses recherches sur l'ancien magnétisme et l'hypnotisme, publia un livre : Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de Faction du moral sur le physique. Le livre resta aussi inconnu que l'auteur jusqu'en i883, époque à laquelle je fis connaître au monde médical Liébeault, sa doctrine et sa pratique.
A la conception psycho-physique de l'hypnotisme, Liébeault substitue celle du sommeil provoqué par suggestion.
Pour produire ce sommeil, les manipulations dites magnétiques de Mesmer et de ses successeurs ne sont pas nécessaires, la fixation d'un point brillant au-dessus des yeux, comme le faisait Braid, n'est pas nécessaire : la suggestion est tout. Liébeault, tout en se faisant encore regarder dans les yeux par le sujet, pour fixer son attention, l'invite à dormir, en annonçant les principaux symptômes qui préludent au sommeil, la pesanteur des paupières, la sensation de somnolence, Tobtusion des sens, l'isolement du monde extérieur. Ces symptômes, il les répète plusieurs fois d'une voix douce, quelquefois un peu impérative. Par cette suggestion répétée, l'idée de dormir s'insinue peu à peu dans l'esprit et finit, quelquefois, en peu de secondes, d'autrefois, en peu de minutes, par se réaliser. L'image psychique du sommeil évoque l'acte sommeil.
La suggestion, dit Liébeault, est la clef du braidisme. Il n'y a pas de fluide magnétique; il n'y a pas d'action physique hypnotisante, il n'y a qu'une action psychique : l'idée. C'est la théorie psychique pure substituée à la théorie fluidique de Mesmer, et à la théorie psycho-physiologique de Braid.
Les phénomènes constatés par les observateurs dans ces états, anesthésie, catalepsie, suggestibilité, hallucinabilité, etc., tels que nous les étudierons, successivement rapportés à une influence magné-
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tique, à une influence hypnotique, sont, pour I.icbeault, fonction du sommeil provoqué.
Ce sommeil d'ailleurs, suivant Liébeault, est identique au sommeil naturel. Il n'en diffère que par ce fait que le sujet endormi par l'opérateur reste en rapport avec lui et peut être influencé par lui. Mais cette différence en réalité n'en est pas une; car on peut souvent par la parole se mettre en rapport avec un sujet endormi spontanément, en lui parlant doucement sans le réveiller, et alors on peut déterminer chez lui les mêmes phénomènes que ceux du sommeil provoqué. Ces phénomènes sont dus à la suggesttbilité normale, exaltée dans la concentration psychique du sommeil.
Liébeault a eu surtout le mérite d'avoir érigé en système et méthode la psychothérapie suggestive pendant le sommeil provoqué. Nous avons vu que Mesmer et ses successeurs avaient constaté la vertu thérapeutique du magnétisme animal, attribuée à Tinfluence fluidique. Braid faisait de l'hypnotisme thérapeutique, mais il procédait par des manipulations destinées à produire des modifications de la circulation ou de l'activité des organes, qu'il jugeait utiles dans certaines maladies. Il faisait, sans doute, de la suggestion sans le savoir. Liébeault le premier a recours à la suggestion verbale dans le sommeil provoqué. Il endort par la pa?'ole, il guérit par la parole. 11 met dans le cerveau l'image psychique du sommeil, il cherche à y mettre l'image psychique de la guérison. Si la suggestion peut, comme nous le
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verrons, réaliser de la douleur, de Tanesthésie, de la contracture, de la paralysie, si elle crée des troubles fonctionnels, il est rationnel de penser qu'elle peut aussi dissiper des troubles existants. Si elle fait de Tanalgésie, neutralisant une douleur réelle provoquée expérimentalement, il est probable aussi qu'elle peut neutraliser une douleur provoquée par une maladie. Cette idée si simple et qui devait, semble-t-il, s'imposer à Tesprit des expérimentateurs, Liébeault Ta le premier systématiquement appliquée à la thérapeutique, exagérant cependant avec sa foi, il tautle dire, la portée pratique de sa doctrine.
Tandis que le modeste médecin de province poursuivait son œuvre à Tinsu de tous, même de ses confrères de Nancy, le magnétisme, Thypnotisme, le somnambulisme provoqué, n'avaient pas de place dans la science classique.
Le professeur Charles Richet eut le mérite de reprendre les expériences en 1873 et publia en iSyS dans le Journal de Robin un article sur le somnambulisme provoqué qui fit sensation dans le monde scientifique. Il procédait par des passes, des excitations faibles de toute nature, et par la fixation d'un point brillant. Il constata la réalité des phénomènes dits hypnotiques : anesthésie, catalepsie, hallucinabilité, docilité automatique, état de somnambulisme, etc. C'était pour lui une névrose spéciale avec peu ou point d'applications à la thérapeutique.
Puis vint Charcot et l'École de la Salpétrière qui commencent leurs expériences en 1 878. L'hypno-
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tismc, tel qu'il est con(;u par clic, apparaît comme une névrose expérimentale, susceptible d'être provoquée seulement c/ie; les hystériques ; elle est assimilable i\ une crise dMiystcrie et la possibilité de la déterminer sur un sujet implique cette dialhèse. Celte névrose provoquée étudiée par la Salpétricre n'est d'ailleurs pour elle qu'un appareil de phénomènes curieux, sans application pratique. Nous verrons plus loin que cette névrose, telle qu'elle est décrite par Charcot, et systématisée par lui, n'est qu'une hypnose de culture, créée artificiellement par l'éducation suggestive des sujets.
Je fis connaître la doctrine de Liébeault en 1889, avec mes recherches personnelles, dans un mémoire. De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille {Repue médicale de l Est, 1 883, et brochure O.Doin, 1884). En 1886, je publiai : un volume : De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique; et en 1890 un volume: Hypnotisme, Suggestion, Psychothérapie, àonl la 3®édition a paru en 1910.