I. — École de la Salpêtrière
La doctrine que je viens d'exposer n'est pas encore universellement admise, ni peut être comprise. La plupart des médecins restent malgré eux sous l'impression des expériences singulières auxquelles ils ont assisté et ne peuvent s^empêcher de croire qu'il y a là un état spécial, artificiel, qui n'est pas l'état normal. La découverte moderne du téléphone, du phonographe, de la télégraphie sans fil, leur donnent volontiers cette idée qu'il existe peut-être des forces inconnues, fluidiques ou autres, à la faveur desquelles se réalisent des phénomènes que nous observons, sans les expliquer. Sans doute la question de Thypnose et de la suggestion est un peu dégagée de ses nébulosités mystérieuses ; elle ne serait cependant pas aussi simple que je le prétends.
264 IJK LA SUGGESTION
L'hypnotisme, tel que Tavait compris et réalisé la Salpêtrière, n'est plus admis. Comme on parle encore aujourd'hui de Técole de la Salpêtrière et de l'école de Nancy, et que la question a un intérêt historique, je dois rappeler brièvement ce qu'enseignait la première école.
Charcot, qui expérimentait surtout chez leshystériques, considérait l'état hypnotique développé chez eux comme une véritable névrose qui serait constituée essentiellement par trois états ou trois périodes ayant des caractères différentiels très nets, et que l'on peut transformer l'un en l'autre au moyen de certains artifices.
Le premier est l'état léthargique. Il s'obtient soit par fixation du regard sur un objet brillant, soit en comprimant légèrement les globes oculaires à travers les paupières abaissées. La léthargie ainsi obtenue se caractérise essentiellement par l'apparence d'un sommeil profond, la résolution musculaire, l'anesthésie souvent complète, l'abolition de la vie intellectuelle ; les suggestions sont impossibles dans ce stade. Mais on observe Thyperexcitabilité névro-musculaire : c'est-à-dire que tout muscle excité par pression ou friction légère se contracte ; la pression du nerf cubital, par exemple, fait contracter tous les muscles innervés par ce nerf et produit la griffe cubitale ; la pression du nerf facial produit la distension des traits de la face de son côté, en contractant les muscles qu'il innerve.
Le second état est l'état cataleptique. Les membres restent immobilisés dans l'attitude qu'on leur donne.
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Pour faire passer du premier au second, il suffit de soulever les paupières. Si un seul oeil est ouvert, le côté correspondant entre en catalepsie, Tautre restant en léthargie, inerte. Vnti impression sensorielle soudaine et intense, telle que le bruit subit et inattendu du tam-tam, l'explosion d*un paquet de fulmicoton par une étincelle électrique peut aussi d'emblée provoquer la catalepsie. Le cataleptique garde toutes les attitudes qu'on donne à ses membres: l'hyperexcitabilité névro-musculaire n'existe pas. On peut produire dans cette période des suggestions parle sens musculaire. Exemples : si les mains du sujet sont rapprochées comme pour envoyer un baiser, la figure devient souriante; si elles sont jointes comme dans la prière, la figure devient sérieuse et le sujet se met à genoux,
On peut faire passer le sujet de nouveau à Tétat léthargique, en lui fermant les paupières.
Le troisième état est l'état somnambulique. Il peut être produit primitivement par la fixation du regard et diverses pratiques. On transforme la léthargie ou la catalepsie en somnambulisme en exerçant sur le vertex ou sommet de la tête des frictions légères. Cet état est caractérisé par une anesthésie habituelle plus ou moins marquée, par une hyperacuité des sens, et surtout parce que le sujet en somnambulisme est hallucinable et apte à toutes les suggestions.
On peut transformer en sens inverse le somnambulisme en catalepsie, en ouvrant les yeux du sujet, ou en léthargie, en les fermant et comprimant légèrement les globes oculaires.
Ces trois phases constitueraient ce qu'on a appelé le grand hypnotisme, ou la grande névrose hypnotique, à côté de laquelle il y a de petits hypnotismes dont les phénomènes sont moins caractéristiques, comme il y a la grande hystérie et les petits états hystériques.
Les élèves de la Salpêtrière ont aussi cru démontrer les phénomènes de transfert par Taimant. Voici, par exemple, un sujet hypnotisé. Je lève son bras gauche verticalement et le mets en catalepsie dans cette attitude. Si alors j^applique un aimant sur le bras droit, au bout d'un certain nombre de secondes, ce bras s'élève verticalement et y reste en catalepsie, tandis que le bras gauche tombe inerte. Il y a eu transfert de la catalepsie au côté en rapport avec l'aimant. On peut de même transférer la contracture, la paralysie, Tanesthésie sensitive, tous les phénomènes provoqués dans l'état hypnotique. L'aimant transfère aussi les anesthésies sensorielles, cécité et surdité psychiques, les hallucinations unilatérales de la vue, de l'oreille, de l'odorat, du goût, du toucher d'un côté à l'autre. Ce transfert aurait lieu, sans l'intervention de la suggestion, par un simple phénomène physique ou physiologique dû à l'aimant.
Il y a plus de vingt-huitans, j'aimontréqueThypnotisme de la Salpêtrière, avec ses trois phases, avec ses phénomènes caractéristiques, l'hyperexcitabilité névro-musculaire dans la léthargie, la catalepsie par ouverture des yeux, le somnambulisme par friction du vertex, les phénomènes de transfert, n'existent pas, quecesphénomènesdivers ne se produisent pas, quand
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le sujet ne sait pas qu ils doivciu se produire ; la su^,'gcstion seule et Timitation les ont réalisés. I.cs expérimentateurs ont créé à leur insu un hypnotisme de culture. C'était, il faut bien le dire, et personne n'en doute plus aujourd'hui, une erreur d'expérimentation.
L'Iiypnotisme de la Salpétrière n'avait d'ailleurs aucune application pratique.
A cette époque régnait aussi la magnétothérapie et la métallothérapie. La première, comme nous l'avons dit, depuis le dix-septième siècle était reconnue efficace contre divers troubles nerveux dans le rapport d'Andry et Thouret à la Société royale de médecine. La seconde fut prônée au siècle dernier par le docteur Burcq et, après une longue période de scepticisme, elle finit par être expérimentée dans les hôpitaux de Paris. Les membres de la Société de biologie reconnurent que la métallothérapie avait une action esthésiogène, c'est-à-dire restaurait la sensibilité, perdue par un trouble fonctionnel, etaugmentaitla force musculaire. On étudia cette vertu pour les divers métaux. On crut reconnaître que Burcq n'avait pas été victime d'une honnête illusion. L'Institut lui accorda une tardive récompense, réparation d'une longue injustice! Et cependant, comme je l'ai démontré, cette vertu thérapeutique est purement suggestive ! Elle ne se manifeste pas quand le métal est appliqué à rinsu du sujet ! Personne ne s'en doutait alors. Et c'est une chose singulière que de voir les esprits les plus distingués, les meilleurs observateurs, membres de la Société de biologie et de l'Institut, suggestionnés
à leur insu, trompés par lapparence des faits, parce qu'ils n'étaient pas familiarisés avec la suggestion et qu'ils n'avaient pas appris à se prémunir contre la fissure suggestive. Ainsi en a-t-il été, par exemple, de rhémianesthésie des hystériques, admise par tous comme un dogme classique, jusqu'à ce que j'eusse montré qu'elle était fabriquée. Et ce n'est pas le seul exemple d'erreur scientifique commise à la faveur d'auto-suggestion inconsciente I
Ce serait une belle page à écrire dans l'histoire des sciences. La vérité vraie, même avec des méthodes qu'on croit scientifiques, n'est pas toujours facile à établir.
Quand j'ai oséattaquer la doctrine de la Salpètrière sur l'hypnotisme et l'hystérie qui paraissait si solidement établie, j'ai dû subir bien des critiques.
Aujourd'hui on a rompu avec l'ancien hypnotisme, avec l'ancienne hystérie, et on se rapproche de mes idées.