HISTORIQUE
Depuis longtemps déjà l'attention des oculistes avait été atlirée sur ce fait que lorsqu'on opérait de cataracte un œil fortement myope, très souvent cet œil pouvait dans la suite lire sans le secours d'aucun verre. Cette idée, appuyée plus tard sur les données d'optique précises, a peu à peu amené les chirurgiens à proposer l'extraction du cristallin transparent comme mode de traitement de la myopie forte. C'est l'historique de l'évolution de cette idée que nous allons essayer d’esquisser brièvement 1er.
Au commencement du xvim° siècle, Bogrnaave (1), 1708, semble avoir le premier constaté l’action efficace de l'extraction du cristallin cataracté chez les myopes. Après l'étude de @ problemala infinila jucundissimæ solutiontis », il se pose la question suivante :
& Decimo. Quœrilur cur myops a calaracla per operalionem curatus non indigeal vilris convexis ul ali? Lente suppressa, focus in punclo à cornea remoliort figilur, ut in
relinam ipsam incidat, qui antea ante relinam colligebalur."»
1) De morbis oculorum prædilectiones publicæ....., p. 23r. F : P
En 1770, Deshais-Gendron (1) constate également les bons effets de l'extraction de la cataracte sur la myopie, mais n’en tire aucune déduction pratique.
Il faut arriver jusqu'à l'abbé Desmonceaux pour entendre nettement proclamer l'efficacité de cette opération dans le {raitement de la myopie forte sur des yeux non cataractes. Depuis le jour où le D' Vacher a proposé d'appeler € opération de Desmonceaux » ce qui est aller un peu loin, l'intervention qui nous occupe, les auteurs discutent pour savoir si Desmonceaux l'a pratiquée lui-même. Comme nous le verrons plus loin, il est certain qu'il n'a jamais fait d'extraction de cristallin : mais 1l a le premier indiqué nettement la possibilité de cette opération et ses conséquences pratiques. Nous citerons à titre de document dans notre supplément (p. 100) deux passages de ses OEuvres qui sufiront probablement à convaincre ceux qui contestent ce mérite à Desmonceaux. :
Ce premier point établi, il est difficile, sinon impossible, de dire le nom du chirurgien qui le premier serait intervenu pour combattre une myopie élevée. Otto attribue à Janin cet honneur, se fondant sur le passage suivant d’une lettre que Desmonceaux lui aurait adressée en 1772 « Comme ministre de la religion, je sais que les incisions ne conviennent pas à mon élal, J'avoue que Je n'aurais pas
le courage de les faire (2). Aussi, lorsque je suis forcé de
(1) Tome IT, p. 336.
(2) Nous avons bien là une preuve que Desmonceaux n'a jamais prétique lui-même l'opération qu'il préconise. :
ro recourir à cette triste nécessité, Jadresse mes malades à celui des oculistes que je crois le plus expérimenté. » Cette lettre signalée à la dernière page du tome 116 des Annales d’oculislique de 1896 par un auteur anonyme, ne nous prouve nullement que Janin ait été cet € oculiste le plus expérimenté auquel Desmonceaux fait allusion ». Du moins rien dans ses œuvres ne l'indique. Cette même année 1772 Jaxix publie un ouvrage (1) dans lequel il explique l’action exercée sur la myopie forte par la suppression du cristallin calaraclé, mais 1l ne fait aucune allusion à l'extraction du cristallin {ransparent. Nous avons cité dans le Supplément (p- 96) deux observations de Janin, pour montrer quelles élaient à cette époque les théories sur les causes de la myopie. :
D'après Desmonceaux, Wexzer aurait fait beaucoup de ces opérations : malheureusement aucun passage de ses œuvres.n'en fut mention. I parle bien de la myopie à larücle Myopie de son Manuel d'oculistique (1808), mais dans ce chapitre pas plus qu'à l'article Cataracte, on ne trouve aucune allusion à cette opération qui, au dire de Desmonceaux, lui était familière. € Aucun médicament ne peut corriger ce défaut (la myopie) d'une manière efficace, car les remèdes généraux... sont employés toujours ou presque toujours sans succès. Les malades sont obligés d’avoir recours à des verres concaves pour opérer une nouvelle
réfraction des rayons lumineux... J'ajouterai seulemen
(1) Jean Jaxix. Mémoires et observations anatomiques, physiologiques et physiques sur l'œil et les maladies qui affectent cet organe, 1772.
Marureu. $ 2
CE Dee que leur état devient ordinairement un peu meilleur avec l'âge. »
D'après Errmuzzer, Otto aurait le premier en Allemagne fait cette opération en 1799. Pour d’autres ce serait Beer, toujours en 1799, landis que Fukala prétend que l'honneur d'avoir proposé l'extraction de la lentille ou sa réclinaison pour la première fois, revient non à Beer mais à Ricurer (1790 — 3° partie, p. 555) qui, le premier, définit bien la cause de la myopie. Beer, au contraire, toujours d'après Fukala, se demande si dans les myopies extrêmes on ne pourrait pas guérir en partie par l'enlèvementde la lentille. Mais, « la difficulté qu'on éprouve à extraire un cristallin incomplètement cataracté étant très grande, trouverait-on, dit1l, un myope comprenant les avantages d'une pareille opération et consentant à la subir ? » Nous objecterons seulement à M. Fukala que Janin aussi en 1770 avant Richter avait bien exposé les causes de la myopie telle que nous la concevons aujourd’hui et que si Richter a seulement « proposé » l'extraction en 1790, Desmonceaux avait fait la même proposition antérieurement.
Dans son Trailé des maladies des yeux, en 1818, Desmours écrit (tome 1, page 453) « la convexité, celle du cristallin est souvent très sensible lorsqu'on extrait à un myope ce Corps devenu opaque ».
IT résulte de tout ceci qu'il sera bien difficile, à notre avis, de trouver avant le Congrès de 1858 un chirurgien ayant enlevé un cristallin transparent chez un myope en se . proposant Seulement d'agir sur la myopie. Beaucoup d'oculistes ÿ ont songé, mais peu ont passé de la théorie à la pratique, et ce ne serait peut-être pas trop s’avancer que
de dire aucun.
Pendant toute la fin de la première moitié de ce siècle il n'en est plus question, c’est à peine si incidemment dans son Traité de chirurgie oculaire en 1844, Devar y faut allusion. En 1847 Carrox pu VirrarD (1) écrit : € M. Desmours à guéri des myopies très prononcées en abaissant le
cristallin, »
En 1858, au Congrès de Heidelberg,
première fois parler de suppression du cristallin faite en vue
on entend pour la
de guérir la myopie. Ce sont Moorex et WEBER qui ont pratiqué ces opérations dont les résultats sont peu encourageants : aussi leur proposition est-elle fort mal accueillie de toutes parts. Donders qualifie même cette intervention de « coupable témérité ». De Graefe y est opposé (entgegentrelen) (2). Enfin nul n’est de l'avis des chirurgiens. Personne depuis n'ose plus en parler.
Nous devons à l’obligeance de M. le D' Darier d'avoir entre les mains une lettre du P' Grarr (de Halle) datée de 1897, dans laquelle nous relevons le passage suivant: &Je me permets de vous faire savoir que j'ai accompli ladite opération déjà deux fois en l’année 1864 et avec le meilleur succès. Mais les objections qui m'ont été faites d'abord par A. de Graefe et qui étaient parfaitement fondées dans un temps où l’antisepsie n'était pas
encore en usage m'ont décidé à m'abstenir de recommencer
(1) Guide pratique pour l'étude et le traitement des maladies. Tome If, p.002:
(1) Fukaza, 1896, analysé par Vacner. Clinique ophlalmologique.
cette opération et méme de publier les observations précédentes. » On peut juger par cette lettre et par l'oubli dans lequel tomba pendant trente ans cette opération, de l'autorité exercée par Donders et de Graefe sur leurs contemporains. C'est à peine si on trouve pendant cette période quelques tentatives isolées qui n’ont été signalées dans aucune bibliographie et qui n'en sont pas moins instructives : Au congrès de la Société Néerlandaise d’ophlalmologie tenu à Amsterdam le 13 décembre 1896, M. pe Haas relate le cas d'un malade de 49 ans opéré en 1870, soit vingl-six ans auparavant.
Au congrès de la Brislish Medical Association tenu à Carlisle en juillet de la même année, Lrrrce parle d’un malade opéré dix ans auparavant, soit en 1880.
À celle époque, l’antisepsie commence à se répandre, les chirurgiens deviennent de plus en plus hardis, et tandis que la chirurgie générale se renouvelle, l'oculistique se transforme, les cas de perte de l'œil diminuent, on songe alors à remettre en honneur cette opération de la myopie, redoutable autrefois, plus encore par les dangers d’infeclion que par les chances de décollement.
En 1888, Rurz et Kozxie dans un article sur la pathogénie et le traitement de la myopie progressive donnent des vues purement théoriques sur cette opération.
En même temps à Vienne et à Orléans, deux oculistes, Fuxara et Vacner, expérimentent ce traitement par des moyens différents 1l est vrai, le premier pratiquant la discission suivie d'extraction, le second, l'extraction simple.
Depuis plus de vingt-ans, dit Vacher, Fukala songeait à
cette intervention, mais c'est par égard pour son maître, de