INTRODUCTION
Deux nerfe d’une même paire sympathisent souvent entre eux.
BICHAT, (Anatomie générale.)
Je voudrais, dans ce travail, appeler l’attention sur le caractère symétrique que présentent parfois les affections du tégument externe ; et, utilisant les découvertes récentes de la physiologie des centres nerveux, donner à cet accident de la pathologie cutanée sa formule pathogénique.
Longtemps inconnues dans leur nature, et pourtant vieilles comme le monde, les maladies de la peau ont inspiré les théories les plus bizarres et les moins scientifiques. Ce n’est que dans ces dernières années qu’elles ont été ramenées à leur véritable originé, et nous sommes heureux de proclamer que c’est à la médecine française, représentée par l’école de la Salpêtrière, que la .science est redevable de ce progrès. Les trava de Charcot et de ses élèves, Mougeot et Gouyba, ont nettement démontré que les
affections diverses dont la peau est le siège ne sont que des troubles trophiques, et doivent être rattachés, comme tels, à une altération organique ou fonctionnelle du système nerveux central ou périphérique. C’est par l’examen appronfondi d’un nombre considérable de faits que Charcot, et après lui Bærensprung, W. Mitchell, Rendu et autres, sont arrivés à cette formule, que les recherches ultérieures auront à développer, mais qu’elles n’auront pas à combattre.
Ces relations, indéniables aujourd’hui, des affections trophiques de la peau avec une lésion nerveuse, n'expliquent pas seulement leur origine ; elles nous éclairent aussi sur leur marche et sur leur mode de distribution : si la plupart des éruptions cutanées paraissent disséminées sans ordre soit sur un point limité, soit sur la surface tout entière du tégument externe, il en est quelques-unes qui suivent très régulièrement le trajet d’un nerf ; il en est un plus grand nombre d’autres qui occupent, des deux côtés du corps, une région mathématiquement déterminée ; nous voulons parler des affections symétriques. C’est, bien certainement un des phénomènes les plus frappants de la symptomatologie cutanée que de voir la disposition exactement parallèle de certaines éruptions par rapport à la ligne médiane. Ce fait a frappé de tout temps les observateurs : Bazin a cru même pouvoir faire de la symétrie la caractéristique de Teczéma herpétique, et nous avons lu quelque part que le premier mouvement d’un clinicien, en apercevant une éruption syphilitique sur un membre, était de découvrir le membre opposé pour y chercher une éruption analogue.
Mais cette symétrie n’est pas seulement l’apanage
des sypliilides et de l’eczéma d’origine herpétique. Nous la rencontrons avec la même netteté dans l’érythème noueux, la couperose, certains cas d’urticaire ; certaines variétés de psoriaris affectent une disposition de ce genre. Qui n’a pas observé ces papules de lichen, groupées sur la face antérieure des deux avant-bras, sur des points exactement similaires ? Et le purpura n’est-il pas presque toujours symétrique? S’il se localise aux membres, on constate que les taches ecchymotiques occupent des points correspondants soit au pourtour des jointures, soit le long de la face interne des tibias ou du bord radial des avant-bras, soit sur la face dorsale des mains ; s’il siège au tronc, on le voit se développer, à égale distance de la ligne médiane, sur des régions exactement similaires. Le zona, le zona lui-même, auquel la plupart des auteurs assignent comme caractéristique clinique l’unilatéralité^ ne fait pas exception à la loi de symétrie, et nous avons pu rapporter, dans ce Mémoire, de nombreuses observations de zona bilatéral et symétrique.
Cette tendance, que possèdent certaines affections de la peau à éclore sur des régions similaires, est un fait trop constant pour que nous songions un seul instant à le rapporter au hasard, mot qui ne dit rien et qui devrait être sévèrement banni désormais de toute discussion vraiment scientifique. Il est pour nous l’expression nette et précise d’une solidarité qui unit à l’état de maladie, comme à l’état de santé, les régions homologues du tégument externe.
Au reste, ce consensus entre deux régions symétriques de la peau n’est ni un fait isolé, ni un fait nouveau : l’influence nocive de l’un des deux yeux sur son congénère est devenue classique. On a vu des
traumatismes, portant sur une des oreilles, amener dans l’autre des troubles graves de l’audition et même une surdité complète; les deux parotides s’enflamment souvent ensemble ; les deux testicules, chez Thomme, intimement unis dans les manifestations de leur activité fonctionnelle, conservent cette solidarité en présence des processus morbides, et nous voyons tous les jours, dans nos salles d’hôpital, l'inflammation frapper à la fois ces deux organes, ou abandonner Tun d’eux pour se porter brusquement sur celui du côté opposé. Il en est de même des appareils glandulaires, qui, chez la femme, sont préposés à la production des ovules ou à la sécrétion du lait.
Dans ce même ordre d’idées, nous voyons Bizot conclure de nombreuses observations que l’athérome, dans sa distribution sur la face interne des artères, affecte une marche symétrique. Les lésions d’un des hémisphères cérébraux jettent une perturbation souvent profonde dans le fonctionnement de l’hémisphère opposé, et la clinique nous apprend qu’un seul calcul, descendu dans l’un des urétères, arrête parfois la filtration de burine à travers la membrane endosmométrique des deux reins. Quelle solidarité plus étroite que celle qui unit les groupes musculaires homologues ? Elle est si intime pour les appareils musculaires du tiers supérieur du corps, que l’indépendance unilatérale a ici cessé d’exister ; les muscles des membres euxmêmes, bien qu’ils puissent se contracter isolément, à droite et à gauche, n’en sont pas moins unis par les liens d’une étroite dépendance, ce qui a lait dire à un écrivain illustre que, pour qu’un membre ou une portion de membre acquière de la tendance à exécuter une suite de mouvements, il n’est pas nécessaire qu'il
s’y soit disposé par nn exercice propre, mais qu’il suffit que la partie symétrique contracte l’habitude de cette chaîne d’actions. On le voit, tous les organes pairs, on pourrait peut-être ajouter deux points quelconques, symétriquement disposés par rapport à la hgne médiane, sont et restent solidaires dans leurs manifestations fonctionnelles et dans leurs manifestations morbides.
Nous avons dit que ces faits n’étaient pas nouveaux dans la science ; ils sont aussi anciens que les lois qui régissent les phénomènes de la vie au sein de nos organes, et nos pères étaient trop bons observateurs pour les avoir laissés passer inaperçus : Vieussens, Baglivi, Sidhenham, Bordeu, Reis ont rapporté, dans leurs ouvrages, de nombreux exemples de sympathie entre les diverses parties du corps humain. En 1762, le professeur Rega de Louvain, dans son traité médical De sympathiâ, résume fidèlement les connaissances de son temps sur cette question encore fort obscure de physiologie. Après lui nous voyons la doctrine des sympathies inspirer de nombreuses et belles pages à Broussais, Monro, Robert Whytt, Hunter, Tissot, Bichat, Roux, etc. Mentionnons enfin l’homme illustre qui a attaché son nom à l’histoire des sympathies, moins encore par la longue étude qu’il en a faite que par les explications théoriques qu’il a voulu en donner, nous voulons parler de Barthez. L’auteur de la Science de l'homme a même consacré un chapitre à part aux phénomènes sympathiques qui existent entre les organes placés symétriquement et parallèlement dans les deux moitiés verticales et latérales du corps humain.
Mais si nos pères connaissaient le phénomène
clinique de la sympathie, ils n’avaient sur sa nature que des idées complètement erronées. Privés des lumières de l’anatomie et de la physiologie, ils n’dnt réussi, dans leurs tentatives d’explications pathogéniques, qu’à démontrer une fois encore à combien d’errements se condamne l’esprit quand, délaissant l’expérimentation et l'observation exacte, il n’a pour guide que lui-même. C’est ainsi que nous voyons Rega expliquer les sympathies par la communication réciproque d’oscillations ressenties par les membranes nerveuses. Bordeu, à son tour, ne voit dans le consensus des organes que des « traînées de mouvements oscillatoires propagés par le tissu cellulaire. »
Vainement l’école anatomiste, représentée par Vieussens et Meckel, hasarde-t-elle une théorie qui a pour base la distribution anatomique des cordons nerveux.
R. Whytt, cet ardent défenseur de la doctrine psychologique, rejette complètement l’action des nerfs dans la production des sympathies, qu’il subordonne à l’âme. Il va même Jusqu’à voir l’action d’un principe immatériel dans la continuité des mouvements convulsifs d'une partie sur laquelle on a appliqué un stimulant, et qu’on n’irrite plus. Mais aucun auteur n’a été plus loin que Barthez dans cette voie éminemment fantaisiste : le médecin de Montpellier dédaigne même de réfuter les explications mécaniques ou . autres que les physiologistes ont données des phénomènes vivants. Toute sa physiologie réside dans ce qu’il appelle le « système des forces du principe vital.» C’est le principe vital qui souffre dans les névralgies, qui agite le muscle dans les convulsions ;
principe vital qui produit le pus dans les parties
pHogosées, qui arrête récoulement sanguin dans un vaisseau que vient d’ouvrir le traumatisme. Il l’invoque partout, il lui subordonne tous les phénomènes physiologiques ou morbides, oubliant trop peut-être que le mot avec lequel il a voulu tout expliquer n’a d’autre signification que de représenter un principe imaginaire, et venant enfin grossir le nombre de ces hommes, dont parle Monfalcon, qui préfèrent à l’aveu honorable de leur ignorance sur les phénomènes de la vie de vaines chimères, et qui, ne sachant rester dans le doute, préfèrent l’erreur à l’ignorance de la vérité.
Il appartenait aux physiologistes modernes d’arracher définitivement les sympathies au monde métaphysique et de matérialiser, pour ainsi dire, ces phénomènes de consensus qui se manifestent entre deux organes éloignés. Les découvertes de Bidder, Stilling, Schrœder, Kolliker sur l’anatomie de la moelle épinière; les travaux de Marshal-Hall, Longet, Pflùger, Brown-Sequart, Vulpian, etc., sur l’autonomie de cette portion du système nerveux central, et sur les conditions diverses dans lesquelles se manifestent les phénomènes reflexes, ont conduit à des notions pathogéniques qui remplacent avantageusement les oscillations nerveuses de Bordeu et la théorie, non moins gratuite, du principe vital de Barthez et de son école.
Quelques faits nous sont plus particulièrement utiles dans le sujet qui nous occupe ici : 1“ C’est d’abord la disposition de la substance grise spinale en une série de noyaux distincts, régulièrement échelonnés par séries d’ordre physiologique dans toute la hauteur de la moelle ; 2° l’homologie complète de disposition de
ces noyaux dans les deux moitiés latérales de l’axe spinal ; 3” la présence de fibres nerveuses commissurantes, conjuguant, dans chacune des séries, les noyaux d’un côté avec leurs homologues du côté opposé ; et enfin, 4“ cette loi anatomique, que deux nerfs de même nom qui innervent, 4 p chaque côté de la ligne médiane, les deux régions similaires, partent de la même hauteur de la moelle épinière, ou bien, pour spécifier encore, soutirent leur principe d’action de deux noyaux homologues.
Ces données, que nous aurons à établir, renferment tous les éléments nécessaires à la solution du problème que nous nous sommes posé : l’explication pathogénique de la solidarité qui unit les régions similaires et les organes pairs. C’est, on le voit, une page de physiologie pathologique que nous allons écrire ; c’est une contribution à l’histoire clinique des commissures.
Nous diviserons notre travail en quatre parties :
La première sera consacrée à Texposé des faits cliniques. Nous examinerons successivement, dans leurs manifestations bilatérales, les affections d’abord, uniquement constituées par un trouble circulatoire, les érythèmes, les congestions cutanées émotives, l’ischémie et l’asphyxie locale. Puis, viendront les affections vésiculeuses et le zona, les affections pustuleuses, le psoriasis et le pityriasis. Nous dirons ensuite quelques mots des troubles trophiques intéressant les ongles, des troubles de la sécrétion sudorale. Nous ferons enfin rentrer dans notre cadre la pellagre, l’acrodynie, la sclérodermie des adultes, le mal perforant de Vésigné, le mal Antonin ou lèpre anesthésique, toutes affections qui ne sont pas sans
analogie et dont les manifestations cutanées sont presque toujours symétriques.
Dans la deuxième partie, nous étudierons la nature des éruptions cutanées. Nous appuyant 1“ sur l’examen des faits, cliniques ; 2° sur les données de quelques nécropsies ; 3° sur les résultats fournis par la physiologie expérimentale, nous démontrerons qu’elles ne sont que des troubles trophiques et qu’elles ont, en conséquence, une origine nerveuse : nous appliquerons la même formule à la pellagre, à l’acrodynie, au mal perforant plantaire, à la lèpre anesthésique. Mais là ne devra pas se borner notre tâche, et nous devons étudier, dans un chapitre à part, le mode d’action du système nerveux dans la production des troubles trophiques : après avoir réfuté la théorie des nerfs spéciaux de Samuel, la théorie de l’Irritabilité, qui prête à chaque élément anatomique comme une intelligence, à l’aide de laquelle il attire les sucs nutritifs et choisit dans le plasma ambiant les particules minérales ou organiques qui lui conviennent, nous adopterons pleinement la théorie Vaso-motrice.
L’exposé de cette influence des vaso-moteurs sur la nutrition locale nous amènera à cette conclusion, que tous les troubles trophiques, ceux du tégument externe, par conséquent, doivent se rattacher à un trouble les nerfs vasculaires, lésés soit dans leurs noyaux d’origine intra-médullaire [action directe), soit dans leurs rameaux périphériques [action réflexe).
Nous consacrerons la troisième partie à l’étude des conditions patho géniques de la bilatéralité et de la symétrie dans les affections de la peau. Nous en trouverons l’origine dans une association morbide de
deux centres vaso-moteurs homologues, les nerfs vasculaires qui partent de deux centres homologues, tenant sous leur dépendance la circulation de deux régions similaires. Cette association se manifestera quand les deux noyaux seront eux-mêmes le siège d’une lésion (i”® modalité). Les deux noyaux homologues pourront être sollicités à une déviation fonctionnelle par deux réflexes partis de deux régions similaires {2^ modalité). Enfin, nous verrons une irritation unilatérale actionner à la fois, et le centre vasomoteur du côté correspondant, et, par l’intermédiaire des commissures, lé centre vaso-moteur homologue du.côté modalité).
Dans la quatrième partie, nous rapporterons quelques nouveaux exemples dé sympathie fonctionnelle et morbide entre les organes pairs ou les deux moitiés d’un organe symétrique placé sur la ligne médiane : les yeux, les oreilles, lés testicules, les glandes mammaires, les groupes musculaires homologues, les deux hémisphères cérébraux, etc. Ces nouveaux faits de solidarité entre organes symétriquement disposés par rapport à la ligne médiane trouveront une explication rationnelle dans les formules pathogéniques précédemment émises, en même temps qu’elles leur apporteront une confirmation nouvelle.
Nous ne nous dissimulons pas les difficultés de notre tâche: sur un chemin encore si peu battu, nous nous heurterons à des obstacles sans nombre. S’il est des faits auxquels il nous sera facile de donner une explication nette et précise, il en est quelques autres, moins bien définis, pour lesquels nous serons contraints de recourir à l’hypothèse. Il est un vieil adage
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me l’on trouve partout dans les traités de thérapeutique : Melius anceps remedium qiiàm milium ; eu présence d’un mal que Tonne sait guérir, ü est préférable de recourir à un remède d’une efacacite douteuse, que de n’en employer aucun. N’en est-il pas de même dans le domaine delà physiologie pathologique et, en présence d’un phénomène dont la nature intime s’est dérobée jusqu’ici à nos moyens d’investigation, ne vaut-il pas mieux,^ pour 1 expliquer, avoir à sa disposition une hypothèse rationnelle que de ne pas en avoir du tout?
Au reste, accoutumé à nous défier de nos propres forces, nous nous appuierons bien souvent sur plus forts que nous : rappeler, à l’appui d’une théorie, les idées de Brown-Sequart, Charcot, Vulpian, Rohm, W. Mitchell, Luys, etc., c’est se retrancher derrière des autorités scientifiques qui mettent à Tabri des grossières erreurs. N’est-ce pas le cas de répéter ici ; Avec des maîtres si considérables, on peut se tromper peut-être ; on ne se trompera jamais tout à fait.
Juillet 1876.
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