COMMENT LES NÔTRES LES JUGENT
17 septembre 1918.
L'efficacité du concours militaire américain. — Pourquoi l'Américain se bat. — L'émulation entre le soldat français et le soldat américain.
Matériel excellent et discipline démocratique, entraînement sportif et bonhomie foncière : tout cela ne serait rien, nos soldats le savent bien, si des réalités combatives ne venaient pas couronner l'édifice. Mais l'expérience est faite. Nos chefs, nos hommes, nos civils savent aujourd'hui que l'armée américaine n'est pas venue en France pour nous apporter un simple réconfort et qu'elle prend à cœur sa part de la tâche et du risque.
Depuis un an que des troupes américaines sont en ligne, toutes les variétés de provenance et de recrutement n'ont pas encore été mises également à l'épreuve. Certains détails de l'articulation militaire peuvent avoir à se perfectionner, mais ce que notre peuple en armes sait bien, c'est que la communauté du sang versé lie désormais et pour de bon les troupes des deux Républiques.
Du sang versé allemand : les Américains entrent en ligne avec une fraîcheur et une verdeur d'impression que nos hommes, après quatre ans, sentent parfois s'émousser. Les Américains vous expliquent qu'ils ont reconnu que la race allemande était un encombrement dans le monde et qu'il fallait prendre la guerre comme un moyen de la réduire. « Les mouches, disent-ils, ont longtemps paru d'inoffensives bestioles ; les hygiénistes ont découvert que leur pullulement était chose nocive : tout de même, la preuve est faite que les
LE SECTEUR AMERICAIN DE LA BATAILLE
Allemands sont pour le monde une furieuse raison de malaise et de trouble ; l'occasion de la guerre nous a été offerte par les Allemands eux-mêmes, profitons-en simplement pour tuer autant d'Allemands que possible. »— Raisonnement simple, raisonnement qui s'encombre peu d'à-côtés idéologiques, mais qui s'impose avec une sorte d'évidence à des hommes qui voient volontiers les choses avec simplicité.
Leur sang, qu'ils sont prêts à verser : tous ceux de chez nous qui les ont vus à l'œuvre s'inquiètent presque de l'imprudente ardeur apportée par les Américains dans leurs engagements avec l'ennemi. La folle générosité qui, au début de la guerre, nous fit commettre tant d'imprudences sublimes revit dans ces jeunes troupes. Ici, c'est un groupe d'infanterie se portant à découvert sur les mitrailleuses ennemies ; là, c'est un détachement, qui, après avoir pénétré sans trop de dommage dans un saillant allemand, ne se préoccupe pas des représailles imminentes et subit des pertes sensibles sous les obus empoisonnés. Partout, nos chefs leur conseillent de modérer leur allant, de ne pas oublier les expériences qui ont coûté si cher à leurs premiers frères d'armes et de se rappeler la cautèle et la ruse du Boche.
Mais ces qualités offensives sont précisément ce qui a scellé la plus franche camaraderie entre Français et Américains. « En voilà qui se battent comme nous », disent volontiers nos poilus. Et nos chefs sont heureux de ne trouver chez les camarades de leur grade aucune morgue, aucune réserve, aucun apprêt. On s'entend vite entre frères d'armes aussi bien accordés, et ce n'est pas la différence de langue qui ferait obstacle à la plus franche amitié. « Dès la première poignée de mains, m'écrit un combattant, ils se donnent tout entiers. » Nos vétérans de la guerre ne seraient-ils pas flattés aussi de voir, au front, des Américains plus hauts en grade s'informer des moindres détails de l'expérience faite et demander, par exemple, à prendre part, comme soldat, à des patrouilles françaises « pour apprendre ».
Leur ambition, la sanction suprême à leur gré, ce serait
que la France s'en remît de plus en plus à eux du soin de mettre en ligne des unités nombreuses. « Le sang français, disent-ils, a assez coulé ; laissez-nous prendre le plus possible de votre place. Nous sommes venus pour vous relever autant que pour vous aider; nous sommes venus pour que la France continue d'exister dans le monde, non seulement comme une expression géographique, mais comme l'ensemble d'un groupe humain qu'il ne faut pas continuer d'affaiblir. »
Et ainsi s'explique aussi l'effort de la Croix-Rouge américaine contre la tuberculose et l'alcoolisme : non pas propagande indiscrète, mais désir de maintenir et d'accroître la somme des vies françaises pour le bon équilibre du monde.
Émulation au feu, allégresse et ressort dans les moments difficiles, détente rapide quand on est hors de la zone de danger : ce sont là des traits communs aux soldats des deux armées. Leur sensibilité se trouve d'accord sur d'autres points encore : si l'Américain a un plus grand souci du self-respect, si la dignité de la tenue et des propos fait partie de l'éducation moyenne qu'on lui a donnée; le soldat français lui paraît bien supérieur par sa vivacité d'intelligence, par sa variété d'aperçus, par sa conversation plus ingénieuse. « Nous disons « merci » tout simplement ; un Français saura trouver un remerciement approprié à chaque circonstance », confessent volontiers les Américains. Et, l'un d'eux encore, brancardier volontaire du premier hiver, disait qu'il n'avait pas donné ses soins au plus modeste de nos hommes sans entendre dans sa bouche « de vrais propos de gentleman ».
Français et Américains se moqueront et s'indigneront volontiers des mêmes choses : d'un acte d'autorité déplacé, d'une prétention à en imposer, d'une fausse supériorité que rien ne soutient, d'un acte brutal dont un faible est la victime. Ces consonances profondes, en dépit de divergences de civilisation, sont de celles qui garantissent de sérieux et sûrs accords. L'Américain vit volontiers dans l'avenir; le Français, optimiste lui aussi en politique, trouve cependant dans le présent le meilleur support, (c'est que la nation française est une chose
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LE SECTEUR AMÉRICAIN DE LA BATAILLE
faite et que la culture française a fourni ses preuves de stabilité, alors que le monde américain est comme en perpétuel devenir) ; mais un sentiment commun de la dignité humaine est au fond de ces deux formules si différentes en apparence.
Tous les Français se rendent compte que, s'il y a des « Américains », s'il y a des « Etats-Unis », c'est en vertu d'un lien social plus fort que les fatalités ethniques : un peuple aussi hétérogène, et qui offre cependant des caractéristiques si déterminées, est la meilleure démonstration de l'efficacité d'un actif principe national. Les Américains, mieux que tout autre peuple, sont faits pour comprendre que la France a été le melting-pot par excellence, le chaudron où s'amalgament les éléments humains divers — par opposition aux Autriches de mosaïque et aux Allemagnes d'annexion. L'Alsace-Lorraine a toujours été la pierre de touche même de la vertu assimilatrice propre à cette généreuse civilisation française que nos Alliés américains sont si joyeux de venir défendre.
Ils sont dans la profonde vérité de leur mission historique et mondiale, en nous aidant à arracher à la Germanie, impériale restitutions, réparations et garanties.
il ^ M. DAURKS.