UNE DÉMOCRATIE EN ARMES
15 septembre 1918.
La discipline dans l'armée américaine. — Les soldats américains et nos populations du front. — Importance d'un réconfort moral.
Il y a dans les cantonnements occupés par les Américains un solide gaillard qui monte la garde aux carrefours. Un brassard marqué M. P. (military police) fait de lui le régulateur, le protecteur, le justicier. C'est un peu comme si l'armée américaine chez nous avait voulu donner un pendant au policeman, là-bas, le grand arbitre de la circulation et de l'ordre dans la rue. Pas de cris, pas de gestes, une autorité qui sait parfaitement s'armer des arguments les plus convaincants, mais qui, à l'ordinaire, est investie surtout de la dignité que ses justiciables lui accordent : une démocratie sachant accepter l'ordre nécessaire.
C'est un peu sous l'aspect d'un trafic intense, réglé par de tranquilles policemen, que l'armée américaine apparaît à nos populations de l'avant. Les éléments d'armée régulière et mercenaire que comprend aujourd'hui le million et demi de soldats américains connaissent assurément une discipline plus exigeante que celle-là. Les écarts dont peuvent se rendre coupables des hommes violemment enlevés à leur milieu normal
DR LA SYMPATHIE A LA FRATERNITÉ D'ARMES appellent souvent des répressions plus sévères. Cependant, à considérer l'ensemble, c'est bien sous l'angle d'un ordre civique transformé dansla grande machine militaire, que nous apparaît l'esprit qui anime l'armée américaine. Nos soldats savent, par exemple, que les officiers subalternes y vivent très proches de leurs hommes, mangent à la cuisine roulante, s'inquiètent du logement et du couchage, comme nos officiers s'appliquent à le faire. La discipline que s'est imposée l'Amérique en armes est évidemment celle qui convient à une démocratie peu disposée à préparer un état de militarisme qui lui serait antipathique, très décidée cependant à accepter toutes les subordinations que comporte la victoire nécessaire.
Cette subordination, d'ailleurs, est dans bien des cas la simple transposition dans l'ordre militaire de ce que l'Amérique pratiquait en matière d'organisation industrielle. Beaucoup de ces officiers, qui étaient des patrons, des chefs d'industrie, des ingénieurs, des banquiers, des professeurs, discutent des choses de la guerre et font accepter leur manière de voir de la manière même qui pouvait être la plus indiquée dans leurs rapports du temps de paix avec les hommes placés sous leurs ordres. Nos poilus ont très bien senti que les rapports du commandement et des hommes ne causaient en aucune façon d'humiliation aux gens qui recevaient des ordres, et d'une façon générale ils ont salué la discipline américaine comme très analogue à celle que notre commandement s'applique à ,faire triompher.
Le soldat américain, tel que nous le voyons dans les zones qui ont souffert de la guerre, garde intacte une faculté d'émotion que nos combattants ont bien naturellement perdue. Les dévastations boches les indignent, non pas simplement en frères d'armes qui s'apitoient sur des misères infligées à des alliés, mais comme des optimistes que heurte soudain la vue d'une scandaleuse infraction à l'humanité. Nos populations civiles savent avec quelle délicatesse, lors des évacuations du printemps dernier, des unités américaines leur furent secourables. Ici. des enfants sont réunis en bande autour des Améri-
LE SECTEUR AMÉRICAIN DE LA BATAILLE
cains, auxquels ils donnent leur première leçon de français ; là, de vieux paysans sont aidés dans leur travail par ces grands gaillards arrivés du Kansas ou de l' Arizona, habitués assurément à d'autres types de culture que le modeste « jardinage » pratiqué par la majorité de nos paysans. De gentilles histoires d'orphelins français adoptés par une unité américaine se répandent dans la population éprouvée par la guerre. Des liens d'affection, des fiançailles et des promesses "se nouent à l'improviste entre ces étrangers et nos tranquilles villageois. Et par-dessus tout cela, c'est la réputation du poilu français, considéré par son jeune frère d'armes comme le soldat par excellence, qui resplendit sur les deux rives de l'Amérique : le poilu, le soldat populaire par excellence voulant discuter et comprendre la guerre, protégeant ses foyers et voulant propager la liberté dans le monde, type bien fait pour servir d'idéal à son cadet inexpérimenté, qui depuis Verdun sait très bien qu'il est d'autres soldats sur terre que les automates dressés par les méthodes impeccables d'outre-Rhin.
On a pu s'étonner, chez nous, de voir l'Amérique se préoccuper sans retard et, croyait-on, sans mesure, de tout ce qui touche au bien-être moral de ses troupes. Que de Croix-Rouge, que de Y. M. C. A., de Chevaliers de Colomb, de comités destinés à les fournir de livres et de journaux ! Mais songe-t-on à la condition étrange de ces garçons plus éloignés de leurs foyers que la plupart des autres comb?ttants et qui, sauf s'ils sont blessés et réformés, peuvent faire leur deuil de toute permission, de tout retour dans leurs familles? Les lettres arrivent tard et parfois n'arrivent pas. Même normale, la correspondance demande plusieurs semaines de va-et-vient. Malgré les meilleures bonnes volontés, la conversation avec les habitants reste hésitante et morcelée. Les coutumes, les paysages, l'organisation de la vie leur paraissent autant de nouveautés étranges. Si bien que les arrangements pris pour maintenir ces soldats dans une atmosphère satisfaisante ne sont pas, comme pour l'armée britannique, des habitudes de confort, mais la nécessité même imposée par les circonstances.
Les nôtres le comprennent, et nous allons voir comment ils jugent leurs frères d'armes.