‹ De la Sympathie à la Fraternité dArmesChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA CONSCIENCE AMÉRICAINE

i" mars 1915 .

L'élite américaine et la France. — Quelques lettres significatives. Hommages à la France en armes.

Nos soldats n'ont de pensée que pour accomplir leur devoir. Mais un jour ils voudront savoir, et nous, leurs familles, leurs amis, dès maintenant, nous voulons savoir si l'univers leur rend justice.

Les nations de l'Europe, sous le regard de l'univers attentif à cette grandiose tragédie, sont appelées depuis six mois à faire valoir les titres de leur puissance. Allemagne, que vaux-tu? Ton orgueil, justifie-le! Et vous, noble Belgique, Russie, Angleterre, France? Le monde a suspendu ses jugements et décidé qu'il allait connaître à l'épreuve ce qui est admirable.

Ainsi commence un monde nouveau. Demain, rien ne comptera plus dans l'univers que d'après l'événement de cette guerre. Chaque nation révèle aujourd'hui son âme. On ne va plus nous juger d'après le passé, d'après nos annales, d'après nos gloires de vitrine, d'après 1870, mais d'après nos enfants qui se battent.

La vertu et le génie de la France se prodiguent dans les tranchées. L'univers le reconnaît-il? Dans le moment où nous surveillons les difficultés des Etats-Unis et de lAllemagne,

Si I € M- BARRES. I

n'êtes-vous pas curieux de connaître les sentiments unanimes et vrais qui animent, à notre endroit, l'élite de la grande République américaine?

Mais d'abord, comme on jette un regard d'ensemble sur l'horizon, laissez que je vous donne une lettre que j'ai reçue de là-bas et qui nous peint l'idée déplorable que l'on se faisait de la France en Amérique. Cet Américain — je donne ce détail pour montrer sa sympathie française agissante — m'avait envoyé de l'argent pour nos blessés. Je l'avais remercié. 11 me fait un second envoi, de 260 francs, à la date du Ier février, en y joignant les plus intéressantes réflexions.

J'ai reçu, me dit-il, votre lettre du 15 décembre. Vous la terminez en répétant : « La France combat pour la civilisation. » C'est un fait qui, aux États-Unis, n'aurait jamais été admis par l'opinion, si l'Allemagne n'avait pas, au mépris de tous les traités, envahi la Belgique et si lAngleterre n'avait pas été l'alliée de la France.

L'Allemagne, jusqu'au mois d'août dernier, était la puissance mondiale qu'on ne discute pas. Comme son empereur était, pour tout Américain, le « war Lord », son empire était le dernier mot du progrès et de la plus haute civilisation.

L'Américain autochtone, comme le citoyen d'origine récente venu d'Irlande, de Hollande, de Suisse, d'Italie, d'Espagne, etc.. professaient tous le même dogme.

Et la France ? C'est triste à vous le dire, mais on pourrait répondre d'un mot qui, si dur soit-il, traduit bien le sentiment, le « feeling » américain sur notre patrie. La France «fuit ». Elle fut !

Pourquoi cela ? Est-ce parce que la France, vaincue en 1870, n'a cessé depuis de traîner derrière elle la honte de ses défaites ? Oui.

Est-ce parce que le peuple américain, comme tous les peuples jeunes, a pour idole la Force, et que l'Allemagne était devenue sa divinité de choix? Oui.

Est-ce parce que Paris, qui symbolise la France entière, est représenté ici comme la Babylone des temps modernes? Oui.

Est-ce parce que, atout instant, dans les journaux, la France est représentée comme la nation homicide par excellence, parce qu'en anglais, on appelle la « self-destruction », l'immoralité dans la famille par la stérilité complète ou la fécondité limitée à un héritier ? Oui.

- Mais savez-vous quelles sont les deux grandes causes de la décadence de la France dans l'esprit des peuples? Ce sont les luttes de

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partis qui, pendant quarante ans, ont été le gouvernement de la France, et c'est, dans les dernières années, la politique religieuse du gouvernement, — cette politique antifrançaise a été le plus habilement exploitée par l'Allemagne.

On vous accuse d'avoir perdu toute foi en quelque chose de supérieur. Voilà, monsieur, la raison de l'abaissement moral dans lequel la France est tombée dans l'esprit du peuple américain. Voilà pourquoi les Allemands-Américains voient se grouper autour d'eux les Irlandais, les Hollandais, les Suisses-Américains, etc , pour célébrer la victoire germanique contre les Alliés. Des hommes haut placés d'origine hollandaise me disaient naguère : « Nous aimons mieux que notre patrie devienne une province allemande, plutôt que de voir la ^ France athée et persécutrice de la conscience humaine triompher de TAllemagne. »

Ainsi parle, fidèle interprète d'un état d'esprit qu'il combat, mon correspondant que je n'ai pas l'honneur de connaître autrement, mais qui semble un esprit généreux et clair. Sa lettre pose le problème très bien. L'Amérique se faisait de la France une idée assez basse, et plaçait l'Allemagne sur un piédestal. Mais voilà que cette Germanie idéale, gouvernée par le plus noble des gentlemen, rompt les traités, les considère comme des chiffons de papier... Alors, quoi! ce pays, que l'on ne se permettait même pas de contrôler, de discuter, aurait des tares derrière sa mensongère façade ?

Ce fut un grand trouble dans la conscience américaine.

Dès les premiers jours d'octobre, certains journaux rendaient compte d'un « manifeste de l'opinion américaine » qui blâmait ouvertement les procédés barbares des Allemands quant à la violation de la Belgique, et un homme-type, représentatif par excellence de l'opinion américaine, l'ancien président de l'Université Harvard, Charles W. Eliot, prenait de suite le parti des Alliés, pour désirer, sinon l'écrasement de l'Allemagne, du moins l'anéantissement du système militariste prussien.

Lorsqu'on connaît la campagne pangermaniste aux Etats- Unis, sa violence et son étendue ; lorsqu'on a constaté la germanisation de certaines parties du territoire et même de cer-

tains esprits, on est aussi étonné qu'heureux de voir ce revirement, ce retour à la France.

C'est une révolution de conscience. Voulez-vous y assister, la comprendre, en suivre les heureuses phases? Un ami, éminent professeur de notre Sorbônne, met à ma disposition des lettres nombreuses qu'il a reçues, depuis le début de la guerre, de ses collègues, maîtres illustres, ou bien des jeunes élèves des fameuses universités de là-bas. Vous y surprendrez, comme je vous l'ai promis, les sentiments vrais qui animent l'élite, car vous savez qu'en Amérique les gens des universités sont les seuls à avoir des idées, au sens européen du mot. Les autres parties du public vivent d'impressions et d'on-dit mal cohérents. Dans un pays où il y a peu de traditions, les universités servent de cadres et créent des liens d'une force que nous ne pouvons pas imaginer d'après notre vie française. Làbas, deux hommes qui s'abordent se disent de quelle université ils sortent et puis de quels cercles ils sont. L'opinion des universités est donc, sur l'esprit public, d'une importance que je ne risque pas d'exagérer. Tout autant que des endroits où l'on donne l'instruction supérieure, elles sont des centres de développement général et d'humanité.

Un des esprits les plus distingués de Cambridge, une octogénaire, traductrice et commentatrice de Montaigne, sœur de ce Robert Norton qui fut le grand ami d'Emerson, écrit au Ier janvier 1915 :

La tristesse des événements abattus sur l'Europe obscurcit notre ciel, et il est difficile de se représenter l'avenir : même l'espoir est aveugle. . . Mais nous pouvons entrevoir les probabilités d'une victoire, qui ira à ceux qui défendent la cause de la liberté humaine. La propagande des pangermanistes se fait surtout, bien entendu, parmi les Germans-Americans... Et j'ai confiance que, malgré les troubles de certains avis, la certitude de la vérité gagnera toute l'opinion.

La lettre de cette noble octogénaire est touchante par son désarroi. Le calme Cambridge, survivance de la Thébaïde intellectuelle de jadis, doit être en effet catastrophé par ces nouvelles d'Europe, et les tours d'ivoire chancellent jusqu'en

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Amérique. Mais, dans ce même Cambridge, écoutez, voyez ce jeune étudiant qui accourt vers nous. Admirez avec amitié son élan, sa confiance d'adolescent :

De Cambridge (Massachusetts), 11 décembre 1914.

...Notre sympathie, ici, est complètement pour les Alliés. Là est la cause de la civilisation, et jamais une guerre n'a eu un but aussi noble et élevé. Maintenant, mieux que jamais, nous ^réalisons notre besoin pour tout ce qui est beauté et élégance de la culture en France. Cela promet un jour nouveau dans les aftaires académiques. Enfin, en Amérique, pour nos guides allemands, le système sera brisé, et avec lui notre superstition dans la pédanterie et la barbarie allemande. Aussitôt que cette horrible guerre sera finie, j'espère venir en France et y passer plusieurs années d'études... Je sens que la France intellectuelle et la culture française seront stimulées parla victoire et que la France sera le centre pour tout véritable étudiant... Je suis heureux de vous offrir ma sincère admiration pour votre noble service dans la défense de la France, et j'espère, vraiment, que vous reviendrez avec la Victoire, en bonne santé pour continuer le développement de votre enseignement, et avec la culture française, l'esprit français, l'honneur français, absolument et définitivement établis pour toujours...

Que cela fait plaisir ! De tels témoignages sont des raisons d'espérer et nous prédisent, nous préparent, nous assurent un admirable avenir. Ils sont un réconfort pour les vaillants groupements de l'Alliance française, pour les œuvres d' « échange », pour tous ces Français dévoués et fidèles au culte de la patrie, qui s'efforçaient de dire là-bas qu'il existe une France non officielle, une France qu'on ne voit pas, en laquelle il faut croire.

Ecoutez l'un d'eux, voyez toutes les agitations d'esprit, les inquiétudes et les joies d'un professeur français installé à l'University of California, Berkeley :

14 janvier ipi 5. — ... Depuis le commencement de la guerre, je me ronge les poings en pensant à ce que mes amis voient, sentent et font, alors que, dans une université plus neutre que jamais, je ne peux faire qu'une chose : c'est d'empêcher qu'un Allemand ne prenne ma place.

De l'attitude de l'Amérique, je ne peux pas vous parler en détail : ils sont ici 26 (?) millions de Germans-Americans qui, par tous les moyens possibles, cherchent à indisposer les vrais Américains contre nous. On a prié pour la paix, refusé d'aider les Belges, excité contre nous les planteurs de coton, qui restent avec leurs marchandises en magasin; aujourd'hui, on parle de faire adresser une pétition aux chefs des gouvernements européens pour leur faire des remontrances. Nous sommes inondés de brochures, de journaux, de lettres qui viennent de partout, mais qui toujours ont leur marque de fabrique « made in Germany », et tout cela... pour rien. Damn the Germansl est la seule phrase qui résume vraimentl'opinion de la masse. Il faut pourtant vivre à côté d'eux, presque avec eux, les écouter et rester calme ! Quelle école de volonté ! Ce qu'il faut dire aussi, c'est que maintenant on commence à nous respecter. Finies les histoires stupides sur le « Gay Paris », nos modes ridicules, nos moustaches, nos gestes, notre pourriture morale et physique. Vous savez que l'on nous croyait tous avariés. Très gravement, il y a huit jours, le professeur & éducation me demandait si nous n'avions pas d'enfants parce que nous ne voulions ou ne pouvions pas. Jusqu'ici, ce brave homme n'avait jamais douté de notre impuissance physique : il commence à se demander s'il ne s'est pas trompé.

Je m'applique en ce moment à étudier les variations d'opinion, surtout chez le peuple. Chose très significative : dans deux romans publiés dans le Saturday Evening Post, tout récemment, les Allemands jouent des rôles de traîtres, et cela vaut mieux pour nous qu'un Livre Jaune ; on les considère comme des « vilains » de mélodrame...

Ainsi les progrès de la France dans la conscience américaine sont constants, quasi réguliers, comme en Champagne à cette minute. Tenez-en pour preuve cette voix récente de date :

Cambridge, Mass., 29 janvier 1915.

...Nos cœurs sont complètement vôtres dans cette lutte terrible qui semble un retour au temps des barbares. Malgré toute la propagande allemande aux Etats-Unis, les sentiments de notre pays restent les mêmes. Leurs explications ne font que nuire à leur « cause ». Ce qui nous ennuie et nous agace le plus dans tout ceci, c'est l'attitude des Allemands naturalisés Américains, qui sont restés Allemands de cœur et tâchent de faire croire à l'étranger que

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les États-Unis sont pour eux. Nous n'avons tous qu'une prière, qu'une espérance : — que la guerre finisse avec la victoire du droit et de la civilisation... Nous travaillons beaucoup ici pour les soldats des Alliés, et pour ces pauvres Belges, nous donnons de tout notre cœur, je vous assure, depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique...

Ils donnent! La France le sait. Et que les organisations de secours américaines, auxquelles préside à Paris notre confrère de l'Institut, M. Whitney Warren, réminent architecte de New-York, reçoivent ici notre remerciement français !

Mais j'ai gardé, pour clore cette série de témoignages, la parole émouvante, éclatante d'un professeur d'Harvard qui voulut bien se donner la peine de nous connaître et de nous voir, alors que trop de gens croyaient encore aux clichés de la France décadente. L'auteur de ce livre célèbre, The France of to-àay, écrit de Boston, en date du 10 janvier 191s, ces lignes de toute beauté :

... Même si l'impossible devait se produire encore — et si les armes allemandes V emportaient — rien ne saurait diminuer la simplicité, la dignité, la gravité, la grandeur de l'esprit français, qui ont fait de ces mois ^'épreuve du feu une des périodes vraiment héroïques dont V humanité puisse se souvenir. Et, pour mon compte, je n'ai pas l 'ombre d'un doute quant à l'issue victorieuse de votre lutte pour l'existence et l'honneur national...

Si terribles qu'aient été ces mois émouvants, f y trouve ainsi mainte clarté. Nulle épreuve moins énorme n aurait pu prouver au monde, au monde entier, la parfaite vaillance des deux nations — Angleterre et France — qui, sans être la mienne, me sont devenues aussi chères que celle-ci. Vaillance, je l'entends non pas seulement dans notre sens plus limité d'acceptation absolue du devoir et dédain du danger, mais dans la pleine gloire de sa signification grande et valeureuse : Cortesia a valor de Dante...

Après tant de pauvres peintures, inspirées par les plaisirs de casino que Paris propose au v. étrangers et par les vilenies d'une certaine littérature et d'une certaine politique, quelle revanche

sublime que le tableau offert par la France héroïque et tenace d'aujourd'hui ! Nos soldats, qui sauvent nos existences terrestres par leurs innombrables sacrifices "sanglants, purifient en même temps notre patrie, la réhabilitent aux yeux de l'univers émerveillé. Ils ont, comme nos pères, le secret de courtoisie et de courage qui introduit des êtres dans le monde idéal. Quel est le secret d'émouvoir les peuples? Avec chacun d'eux, il varie. Qu'est-ce que le ciel d'Amérique, et comment un héros en obtient-il l'accès? J'en ai pris une notion dans Emerson et William James, et je ne m'étonne pas que la vertu de nos soldats soit accueillie et saluée par le génie religieux de cette grande et étrange nation.

Réjouissons-nous que « la conscience >• des Etats-Unis, je veux dire ses universités, nous rende justice, car qui sait si ce n'est pas d'elles, beaucoup plus que des milieux actifs d'entreprises et d'affaires, que partira l'appel aux armes? Aux armes que la peu guerrière Amérique peut manier en ce moment : limitation ou suppression de ses envois à l'Allemagne, prêt d'argent au Canada, répression des tendances germanophiles de certains immigrés...

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