CHAPITRE II
CE QUE PENSENT DE NOUS LES AMÉRICAINS
31 mai 1915.
La délégation française à San Francisco. — Les premières impressions de guerre de M. Whitney Warren. — Les vertus ancestrales de la France sont toujours vivantes.
Quelques-uns de mes lecteurs se rappellent peut-être les questions qu'avec eux, il y a quelques mois, je me posais sur les États-Unis, et auxquelles, aidé de lettres venues des Universités de là-bas, nous essayions de répondre.
Le gigantesque chantier d'outre-Atlantique, encombré de Germano-Américains, prêtera-t-il l'oreille à des voix comme celle de Roosevelt ? Discernera-t-il l'opinion des meilleurs héritiers de ses colons primitifs, qui ne voulaient pas admettre la prééminence de la force? Ecoutera-t-il ses intellectuels, les professeurs d'Université qui, depuis une dizaine d'années, reviennent l'un après l'autre à une plus juste estimation de la France ?
Telles étaient mes interrogations, et déjà je donnais une réponse d'espoir qu'à trois mois de distance, après la leçon des événements, je puis confirmer, élargir, transformer en joyeuse confiance.
Nous avons remporté aux États-Unis une grande victoire morale, solide, assurée, permanente, et cela, on ne le répétera jamais trop en France. Même dans cette Californie, si lointaine et si jeune, tout occupée de sa grande exposition et de
ses propres difficultés, nous avons su nous imposer aux plus indifférents.
Naïvement, il y a huit jours, à l'inauguration du pavillon français, les orateurs américains ont laissé voir leur surprise. Jamais personne n'avait cru que nous viendrions, et voilà qu'avant le pavillon fédéral, avant l'Italie, avant bien des États d'Amérique, nous étions prêts ! Sans faire de bruit, nous avions tenu notre parole, simplement comme .d'habitude. Et rien n'était plus curieux que de voir l'attitude réservée de la délégation française, d'entendre les paroles sobres de M. Tirman qui, ayant fait à peine une allusion « aux circonstances présentes », invitait nos amis américains à venir nous voir. Quel contraste avec l'enthousiasme débordant des Californiens de toute origine ! L'un d'eux, d'origine allemande pourtant, disait à la sortie : « C'est la première fois que je me sens ému à une cérémonie officielle ! »
Une lettre m'arrive de là-bas avec des accents de clairon chantant la victoire :
« Save^-vous, me dit-elle, que le comité de V Exposition avait, dès le début de la guerre, offert à la France de lui rendre sa parole, ajoutant que sur V emplacement qui nous était réservé on planterait un simple jardin à la française ? Save^-vous' que les industriels du Massachusetts avaient offert dans leur pavillon l'hospitalité à leurs concurrents français ? Save^-vous enfin que notre attitude digne, réservée, pleine de force contenue, est en train de forcer toutes les admirations et que les German-Americans eux-mêmes n'osent plus rien dire contre nous ?
« Ce pays nous est aujourd'hui complètement, définitivement acquis : le peuple est ouvertement pour nous et le prouve en donnant généreusement, librement, comme on sait donner dans les pays jeunes et riches. Qiielques-uns encore résistaient, se refusaient à accorder leurs sympathies à un peuple réputé irréligieux. Des pasteurs protestants ayant fait leurs études en Allemagne prêchaient la paix. Des pacifistes comme le président Jordan de Stanford conservaient leurs vieux préjugés,
CE QUE PENSENT DE NOUS LES AMÉRICAINS
voyaient toujours en nous une nation affaiblie par de longs siècles de guerre. La petite brochure de M. Bédier a enlevé ces dernières lignes de tranchées. Le grand organe religieux de V Amérique, /Outlook, en a publié la traduction. « Vaincu par l 'évidence, disait Lyman Abbott, le directeur, je ne peux rester plus longtemps silencieux ». Le président Jordan faisait des excuses publiques à la France et reconnaissait qu'il s'était trompé. C'était la grande victoire et la vraie, V écroulement du prestige de V Allemagne . Le peuple de France a, cet hiver, détruit tous les préjugés, effacé le souvenir des anciennes défaites; nous avons su nous imposer au respect et à V admiration du monde ».
Je relis cette dernière phrase avec une profonde émotion. Que les mères qui ont perdu leur fils au champ d'honneur recueillent ce grand témoignage. Il leur appartient, il est leur joyau, leur parure de fierté sous leurs vêtements noirs. Chacune d'elles, par son enfant, a rétabli l'honneur de la France. Le monde applaudit nos soldats morts et vivants, et regarde avec un silence angoissé les mères debout au pied de la croix.
Un écrivain américain, M. J.-O.-P. Blaud, a parcouru nos provinces dans le grand moment où nos armées, par la victoire de la Marne, sauvaient la civilisation, et quand chacun de nous faisait son effort et sa prière. Et cet Américain déclare avec l'accent de la vérité, dans la revue The Atlantic Monthly, que, chaque fois qu'il se reporte à ces jours de son voyage, l'impression qui lui vient à l'esprit « est d'un émerveillement qui ne cesse pas, d'une admiration qui s'accroît. La France, dit-il, présente aujourd'hui un spectacle émouvant de renaissance spiritualiste : la nation purifiée et ennoblie par le sacrifice et la douleur se trouve dans un nouveau monde d'une rare beauté morale ». Et, après avoir raconté tout ce qu'il a vu, l'auteur termine son article, intitulé la Grande Nation, par ces lignes solennelles : « En France, à cette heure, il n'y a pas un homme ou une femme, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, qui n'ait quelque chose à dire d'intéressant, parce que, dans cette guerre, les valeurs artificielles ont disparu. La
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valeur humaine compte seulement, et les hommes et les femmes sont devenus humains d'une façon surprenante et splendide ».
Que notre destinée soit bénie de ce que nous n'avons pas souffert dans l'obscurité ! L'humanité tout entière sait que nous sommes redevenus l'antique race française, celle qui, « depuis des siècles, a la responsabilité de la vie spirituelle des peuples », celle qui, en disparaissant, << laisserait la grande famille humaine dénuée de ses plus belles ressources morales ».
Qui parle ainsi? Quelles sont ces expressions? Je les emprunte à un noble esprit d'outre-mer, à xM. Whitney Warren, l'architecte universellement connu, dans sa belle conférence, le Témoignage d'un citoyen américain.
Tous ces textes que je cite s'accordent pour que nous comprenions que, depuis dix mois, peu à peu, l'Amérique (et c'est l'univers que je devrais dire) a retrouvé la France. Whitney Warren, là-dessus, est bien clair :
Quand je suis débarqué à Paris, aux premiers jours de guerre, écrit-il, j'ai été frappé du changement qui s'était instantanément opéré chez vous. Vous étiez depuis des années négligents de vos propres mérites. Vous vous étiez laissé transformer brutalement au contact de la grossièreté germanique, vous vivie\ contre vos instincts. Et soudainement, de nouveau, vous avez cédé à vos instincts; de nouveau, vous étiez généreux, chevaleresques, vous parliez d'honneur et de sacrifice, de dévouement, d'abnégation ; tous les vieux mots de votre vocabulaire vous remontaient aux lèvres, et l'on eût dit que vous aviez retrouvé, dans un coin, un lexique oublié; vos manières mêmes avaient reconquis leur politesse et leur retenue, vos modes, leur bienséance; dans le bouleversement général, vous aviez dépouillé tous vos habits d'emprunt, et la gravité des circonstances vous avait rendus à vous-mêmes...
Nous avons retrouvé nos vertus héréditaires, au dire de Whitney Warren, et vous allez l'entendre, aussitôt après, ajouter que nous avons en outre retrouvé notre mission éternelle.
Ah ! lecteurs, vous et moi, nous le connaissons le revers de la superbe médaille que frappe perpétuellement notre race ;
CE QUE PENSENT DE NOUS LES AMÉRICAINS nous savons ce qu'il peut en coûter d'être le peuple des Croisades, le peuple de la Révolution et de l'Empire (et ce n'est pas que dans les tragédies de Corneille que le génie héroïque français glisse parfois à l'absurde), mais c'est vrai, nous sommes toujours ce peuple magnanime qui veut accomplir « les gestes de Dieu », et aujourd'hui, en même temps que nous nous battons pour délivrer nos frères d'Alsace et de Lorraine que nous avons laissés en gage, et pour nous assurer la frontière du Rhin, c'est-à-dire pour conquérir les clés de notre maison, il se trouve que nous sommes, une fois de plus, le champion de la chrétienté, le champion de la vieille civilisation généreuse contre les démons de l'inhumanité.
Ecoutez là-dessus encore le témoignage du citoyen américain :
On dit, continue Whitney Warren, dans la belle conférence que j'ai déjà citée, on dit que cette guerre est une guerre économique et qu'elle est due dans son essence à la rivalité des intérêts commerciaux de l'Angleterre et de l'Allemagne. C'est la thèse de^nos ennemis. Les Allemands voudraient bien faire croire qu'ils ont été contraints à la lutte par une pression irrésistible et qu'une menace vitale les a obligés à déchaîner le plus épouvantable des conflits. Cette proposition fait partie de leur système de défense. Mais, à Torigine de cette lutte, il y a beaucoup plus qu'une opposition d'intérêts commerciaux, qu'une question de gros sous, de trafic et de marchandises ; vous, Français, vous ne vous battez pas parce que les docks de Londres sont jaloux des docks de Hambourg ; l'enjeu est cent fois plus noble ; il s'agit d'affaiblir jusqu'à l'impuissance une race qui s'est placée, systématiquement, en marge de l'humanité, et le choc est né de votre résistance commune à une tentative d'asservissement général. Vous vous battez au nom de toutes les lois morales, et parce que les principes de la Prusse se sont heurtés aux instincts de la civilisation. Pas un de vos soldats ne l'ignore ; chacun d'eux, en affrontant la mort, sait qu'il est le champion d'une cause magnifique et qu'il se sacrifie pour l'affranchissement du monde.
Nous autres. Américains, les descendants de ceux qui ont lutté pendant la guerre de Sécession pour l'abolition de l'esclavage et l'émancipation du Noir, nous sommes mieux à même que quiconque de comprendre le véritable motif du fléau déchaîné sur tout le vieux continent; il s'agit, cette fois, de l'émancipation du Blanc.
Cette dernière expression mérite de faire fortune. Elle contient des pensées sur lesquelles nous ne pouvons pas passer sans nous y arrêter, et en nous bornant à nous réjouir de tant de sympathie. Les raisons que cet Américain a de nous aimer sont trop frappantes, et s'accordent trop bien avec celles que nous ont déjà proposées les textes de ses compatriotes que j'ai précédemment cités. Je souhaite que mes lecteurs me permettent d'indiquer toute l'ampleur du problème posé.
L'Amérique et sans doute l'univers nous aiment quand nous revenons à nous-mêmes, et qu'ils nous voient capables d'accomplir les œuvres viriles de sacrifice que ce fut toujours notre mission de concevoir pour quelque noble délivrance. Cela est bon à savoir; cela nous aidera à régler notre conduite : il est toujours profitable de connaître ce qu'attendent de nous de nobles sympathies.
La méthode vaut pour les nations comme pour les individus. Gœthe et Schiller... Ici je m'interromps; je prie que l'on m'excuse de faire intervenir dans mes explications, et pour éclairer ma pensée, des exemples empruntés aux ancêtres de nos ennemis. Goethe et Schiller sont à cette heure atteints et diminués par les crimes contre l'humanité et contre l'honneur qu'accomplissent les gens de leur sang. On est gêné de les citer, maisje suis bien obligé, dans un travail rapide et quand je vis sur mon fonds acquis, de penser avec les notions qui me sont familières. Je demande donc que mes lecteurs me permettent, sans y voir une offense, de prendre un exemple, qui m'a toujours beaucoup frappé, dans la correspondance de ces deux grands esprits. Continuellement et à tour de rôle, Gœthe dit à Schiller ou Schiller à Gœthe : « Rendez-moi le service de me faire savoir ce que vous attendez de moi ; expliquez-moi ce qu'il vous serait profitable de trouver dans mes ouvrages ; aidez-moi à distinguer, à ce point de ma carrière, dans quelle voie mes amis les plus éclairés croient que je développerais le mieux ce qu'ils aiment en moi. » Et l'autre de répondre : « Nous entrevoyons que vous allez nous donner à admirer ceci et cela ; nous considérons qu'il est en votre