TRAITEMENT
Non-seulement on doit soumettre à un traitement curatif l’enfant chez lequel se sont déclarés des signes de syphilis héréditaire, mais encore on doit par un traitement préventif chercher à s’opposer à l’infection du fœtus.
1° Traitement préventif.
Avant la conception.
Pour prévenir la transmission héréditaire, il est du devoir du médecin de proscrire les rapprochements sexuels jusqu’à ce que, par un traitement suffisant on ait atténué, sinon complètement éteint, l’influence, apparente ou latente du virus.
Nous avons déjà dit que des avortements répétés sont une présomption de syphilis chez les parents, et que la naissance d’un enfant infecté est en quelque sorte une manifestation venant prouver que la diathèse n’est qu’assoupie chez celui dont il en tient l’héritage; c’est comme un symptôme de vérole indiquant l’urgence d’un traitement spécifique. On traitera donc celui des deux géniteurs qui est infecté. Si c’est le père qui est syphilitique, il n’y a pas d’hésitation ; si c’est la mère, deux cas peuvent se présenter. Quand elle n’est pas enceinte, tous les auteurs sont unanimes pour conseiller le traitement, mais si elle est en état de gestation, les avis se partagent.
Doit-on traiter la femme pendant la grossesse?
Peut-on sans danger la soumettre à un traitement mercuriel? Doublet ne traitait pas les femmes pendant la grossesse,
mais Bertin1, qui lui avait succédé à l’hôpital des vénériens, s’élève contre cette réserve, et suivant cet auteur, un traitement antivénérien, prudemment administré, ne produit pas l’avortement, comme l’ont prétendu quelques médecins. Il a lieu plus fréquemment, au contraire, chez des femmes attaquées de vérole invétérée et abandonnées à elles-mêmes; ou chez des femmes auxquelles une constitution cachectique et un état fébrile ne permettent pas d’administrer le mercure.
En 1840, M. Huguier, dans ses conclusions à l’Académie de médecine, émit l’assertion suivante : « L’avortement survenant chez les femmes vérolées est plutôt la conséquence de l’usage des mercuriaux que delà maladie elle-même. »
Je laisse la réponse à M. Ricord :
« Pour les femmes, le temps de la gestation, loin de s’opposer à ce que des soins énergiques soient donnés, exige encore plus d’attention et de sage promptitude. J’ai vu bien plus d’avortements chez les femmes syphilitiques non traitées que chez celles qui, prises à temps, étaient soumises à une médication méthodique. »
Massa, Garnier, Mauriceau, Petit-Radel, admettent le traitement des femmes enceintes par le mercure à quelque époque de la grossesse qu'on soit appelé, tant pour éviter l’avortement (Petit-Radel) que pour guérir l’enfant de l’infection contractée. Bell conseille le traitement dans le cas où la femme a eu plusieurs avortements, le mari ou la femme ayant eu autrefois des accidents syphilitique s. Petit-Radel partage cet avis.
Robert Lee2 conseille dans tous les cas de syphilis (primitive
4 Op. cit., p. 117.
2 Extrait dans Annales des maladies de la peau, de Cazenave et Chausit, 1844
ou secondaire), pendant la gestation, de traiter par le mercure qu’il s’étonne de voir regarder comme un poison par quelques médecins, dont la plupart le conseillent chez l’enfant après la naissance.
Dans un mémoire intitulé : De l'influence du traitement mercuriel sur les fonctions de V utérus , M. Colson1, concluant par analogie de ses expériences sur les animaux, émet l’opinion que le mercure agit sur le fœtus humain comme sur les embryons des animaux, qu'il tue souvent le fœtus et devient ainsi cause d’avortement. A l’appui de cette thèse, il rapporte six faits d’avortements observés chez des femmes soumises au traitement mercuriel pendant leur grossesse.
Ces observations ont été analysées par M. E. Bertin 2. Il fait ressortir que dans quatre cas il y eut des vomissements considérables; dans un cas la femme, enceinte de six mois, au moment de l’avortement, avait des convulsions, et dans la première observation une femme avorta au sixième mois de grossesse, quinze jours seulement après le début d’un traitement par les frictions mercurielles.
Je n’ai qu’à rappeler la fréquence des avortements au sixième mois de gestation chez les femmes syphilitiques pour expliquer ces deux derniers avortements. Quant aux quatre premiers faits, l’accident s’explique de reste parla violence des vomissements. M. Bertin, répondant par des faits, donne huit observations qui démontrent l’innocuité du traitement mercuriel sur le produit de conception.
Le danger du traitement ne nous semble reposer que dans
1 Archives gênér. de Médecine. 4e série, t. XVIII, p. 24.
- Compte rendu des travaux de la Soc. de Méd. de Bruxelles, p. 82. 1858.
les accidents directs qu’il peut produire sur la mère, vomissements ou diarrhée, aussi le mercure devra-t-il être administré avec précaution, et si la susceptibilité des voies digestives rend son administration périlleuse, on devra suivre les conseils de Bell. D’après cet auteur on doit toujours, pendant la grossesse, donner le mercure en frictions : c’est le plus sûr moyen d’empêcher qu’il n’affecte l’estomac et les intestins, et de prévenir par conséquent l’avortement, qui est une suite de l’irritation de ces organes.
Le même mode de traitement a été préconisé encore et pour les mêmes motifs par M. Devilliers fils1 dans un mémoire lu à l’Académie de médecine.
Rien ne prouve que la médication mercurielle ne puisse être administrée à toutes les périodes de la grossesse, et, soit que la mère soit syphilitique, soit que, restée saine, elle ait eu plusieurs avortements ou ait procréé des enfants héritant de la syphilis du père, il y a lieu à la soumettre à un traitement mercuriel pendant la grossesse si le géniteur infecté était en puissance de vérole constitutionnelle au moment de la conception.
Quant à l’influence favorable du traitement, aucun raisonnement ne pourrait la démontrer plus clairement que l’observation suivante. On y trouve à la fois la démonstration directe et la démonstration indirecte.
Cas de syphilis héréditaire par le docteur Tuhrmann2, de Schœnfeld, en Bohême.
M. P , affecté dans sa jeunesse d’un ozène syphilitique, en fut guéri
par la solution de Plenk.
1 Séance du 29 oct. 1851
2 Gazette médicale. Juin 1843.
Femme, ayant eu un chancre à l’âge de dix-huit ans, traitée et guérie par le traitement mercuriel interne et externe.
Les deux époux n’avaient aucune manifestation syphilitique au moment de la grossesse.
Premier enfant né bien portant. Quatorze jours après la naissance, éruption de vésicules miliaires qui s’agrandirent, crevèrent et laissèrent en quelques endroits des taches brunes, en d'autres des ulcères ayant tous les caractères du chancre; traitement sans succès par l’æthiops minéral. Mort.
Six autres enfants; mêmes symptômes; morts.
Huitième gestation, traitement mercuriel; enfant indemne d’accidents syphilitiques.
A la neuvième grossesse, traitement mercuriel; enfant indemne de syphilis.
A la dixième grossesse, pas de traitement; enfant d’abord bien portant, puis couvert d’éruption syphilitique; mort au bout de six mois, malgré le traitement mercuriel.
Onzième grossesse, traitement; enfant sain; n’a jamais présenté de manifestations de syphilis héréditaire.
2° Traitement curatif.
Il est indirect, direct ou mixte, suivant qu’on administre le traitement spécifique à la nourrice ou à un animal dont le lait acquiert des propriétés médicamenteuses, qu’on traite directement Tentant ou que l’on combine ces deux moyens.
Traitement indirect. — 11 a été tour à tour préconisé, puis repoussé. Adopté par Astruc, Fabre, Burton, Rosen, Colombier, Faguer et Doublet, à l’hôpital de Vaugirard; conseillé par Swédiaur, qui tantôt traitait l’enfant par la nourrice d'après l’aphorisme d’Hippocrate, « lactantium cura posita est tota in medicatione nutricum, » ( Épidémies , liv. III), mais préférait à
ce moyen l’allaitement par une chèvre à laquelle on faisait absorber le mercure par des frictions d’onguent napolitain.
Le même moyen, mis en usage par M. Yerdé de Lisle1, guérit en un mois un enfant syphilitique. Les frictions sur la chèvre furent poussées jusqu’à salivation.
Ce n’est que lorsque la salivation a été produite sur l’animal, par des doses considérables de mercure, que les analyses du lait, faites par MM. Lutz, Personne et Reveil, ont permis de constater la présence d'une quantité presque insignifiante, une dose infinitésimale, de mercure. Déjà Berthollet avait analysé le lait des chèvres soumises au traitement mercuriel, et n’y avait pas retrouvé de mercure. Les expériences de M. Peligot confirment ce résultat. Jamais dans le lait de la femme soumise à un traitement ordinaire ou même poussé jusqu’à la salivation, ni M. Lutz ni M. Personne n’ont pu retrouver traces du métal.
M. Cullerier2, à l’instigation duquel ces recherches avaient été faites, conclut, en terminant son mémoire sur le Traitement de la syphilis des nouveaux-nés , par ces mots :
« Le traitement indirect ou par la nourrice est insuffisant par le peu de mercure que contient le lait, dangereux par le temps précieux qu’il fait perdre dans une maladie à marche rapide et qui peut avoir promptement une issue funeste. »
Aujourd’hui le traitement indirect est à peu près complètement abandonné et remplacé soit par le traitement direct, soit par le traitement mixte.
1 Académie de Médecine. Séance du 13 avril 1830. Archives gén . de Médecine , lfa série, t. XXII, p. 566.
* Bull, de Thérapeutique , p. 433. 1852. T. XLII.
Traitement direct. — La médication directe de la syphilis congénitale consiste dans l’administration du mercure, l’agent spécifique contre les manifestations secondaires de la syphilis. Les uns l’administrent à l’intérieur, les autres par l’absorption cutanée; le plus grand nombre combine ces deux méthodes. A l’intérieur, Rivière, Sanchez, donnaient le mercure doux. Nisbet ordonnait indifféremment le calomel ou le sublimé. Bertin conseillait le sublimé, disant « qu’à dose proportionnée à leur âge, les enfants le supportaient aussi bien et même même mieux que les adultes. » Il le donnait à un douzième ou à un vingt-quatrième de grain par jour, suivant l’âge des petits malades.
Le sublimé et le proto-iodure sont les sels mercuriels les plus en usage pour les enfants du premier âge.
A l’extérieur, ce sont les frictions mercurielles et les bains de sublimé dont on fait le plus fréquemment usage. Déjà, au seizième siècle, Ambroise Paré avait conseillé de frotter les pustules des enfants affectés de la grosse vérole avec 1 ’unguentum cum mercurio. Botal, Guyon-Dolois, de Blegny, Vacca- Berlingbieri, Petit-Radel, étaient partisans des frictions. C’est aussi la méthode à laquelle M. Cullerier donne la préférence; il alterne les frictions (un à deux grammes d’onguent napolitain sur les côtés de la poitrine) avec des bains contenant de deux à quatre grammes de sublimé. M. Natalis Guillol ajoute à ces bains une plus forte dose : dix grammes de sublimé; jamais il n’a vu survenir de salivation. En même temps il fait prendre à l’intérieur un julep gommeux contenant en suspension vingtcinq milligrammes de proto-iodure de mercure.
C’est d’après l’état des enfants, en se guidant sur l’impressionnabilité plus ou moins grande de l’intestin, qu’on se déci-
dera pour Tune ou l’autre de ces méthodes de traitement. Si l’enfant n’a pas de diarrhée, s’il supporte bien les premières doses, on agira à la fois à l’intérieur et par l’absorption cutanée; s’il a de la tendance à l’entérite, on emploiera exclusivement le traitement externe. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que la marche de la maladie est rapide, que l’indication est urgente et que la médication spécifique doit être aussi énergique que possible, proportionnée, bien entendu, à l’âge et aux conditions générales du sujet. Les bains ont l’avantage d’agir topiquement sur les manifestations extérieures, plaques muqueuses, ulcérations, etc., et d’activer leur guérison.
Traitement mixte. — C’est la combinaison du traitement direct avec le traitement indirect. S’il est prouvé par les recherches chimiques que le mercure ne passe pas dans le lait en quantité suffisante pour fournir à une médication efficace, il est démontré que l’iodure de potassium passe par toutes les sécrétions avec une grande rapidité ; aussi est-il souvent avantageux d’administrer cet agent thérapeutique à la nourrice en même temps que l’on traite directement l’enfant.
M. Trousseau conseille de faire prendre à l’enfant un gramme de liqueur de Van-Swieten, de lui donner des bains contenant de deux h quatre grammes de sublimé et de faire prendre à la nourrice de un à trois grammes par jour d’iodure de potassium.
Quel que soit le traitement employé, il ne doit pas être interrompu dès que les manifestations extérieures ont disparu, que l’enfant paraît guéri ; à cette époque il est sous le coup de récidives d’autant plus assurées que la médication aura été incomplète. Le traitement, en diminuant, si on le juge nécessaire, la dose du médicament, sera donc continué pendant plusieurs mois.