OBSERVATION III
Homme, vingt six ans, teneur de livres, demande le 3 janvier 1887 à être admis à l'hôpital de la Croix-Rouge. Infection génitale il y a deux ans et traitement immédiat avec des onctions mercurielles.
Au mois d’août 1886, l’œil droit devint malade, et, pendant six semaines, fut touché au nitrate d'argent, Comme son état avait empiré il fut traité par un autre médecin qui lui fit des instillations d’atropine. Son état s’améliora d’une façon passagère seulement.
Etat présent, — Œil gauche normal. Les ganglions maxillaires, cervicaux et inguinaux des deux côtés sont modérément infiltrés. Dans la région inguinale gauche, on trouve une grosse cicatrice d’un bubon qui a suppuré. Le testicule gauche est grossi ; le testicule voisin est douloureux.
À l’œil droit la fente palpébrale est plus étroite que normalement. Il y a ectropion de la paupière inférieure, la peau de celleci est fortement tendue, brillante, comme érysipélateuse, Les larmes coulent abondamment, La conjonctive du tarse et celle du eul-de-sac de la paupière inférieure sont remarquablement tuméfiées, rouge-pâle, anémiques, d’un aspect rigide, avec des granu-
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lations nombreuses, grosses, placées en rangées et ayant l'apparence de la gelée. La conjonctive du bulbe est modérément injectée et un peu œdémateuse. ,
La partie inférieure de la cornée est normale, mais, dans le centre, il y a une altération parenchymateuse (manque de transparence) qui augmente de plus en plus vers le bord inférieur dela cornée, si bien qu’en bas, cette membrane est atteinte dans toute son épaisseur, et montre un lascis de vaisseaux superficiels et profonds.
L'iris est hypérémié et changé de couleur ; la pupille est ronde et se dilate à peine par l’atropine, La tension du globe oculaire est diminuée ; il n’y a aucune douleur.
Le traitement consiste en onctions mercurielles, instillations d’atropine et applications de poudre d’iodoforme sur la cornée.
Après avoir employé 60 grammes d’onguent gris en frictions, le malade quitte l'hôpital. Les granulations de la conjonctive ont alors complètement disparu. La conjonctive présente un aspect normal, vascularisation normale aussi. La cornée est redevenue transparente en grande partie. La pupille se dilate moyennement sous l’action de l'atropine ; la tension de l’œil est normale.
Le malade prend de l’iodure de potassium et vient chaque jour se faire insuffler dans l’œil de la poudre d’iodoforme. Les granulations ne reparaissent plus. La kératite fait cependant encore quelques poussées. Depuis longtemps la guérison est complète, et, à l'exception de quelques altérations légères de la cornée, on ne voit aujourd'hui plus rien d’anormal.
L'histoire de ces deux malades donne lieu aux conclusions suivantes :
Chez deux individus qui depuis longtemps avaient contracté la syphilis, une affection toute particulière s'est montrée. D'abord infiltration diffuse du tissu muqueux, à la suite de laquelle la muqueuse a pris un ton pâle et exsangue, puis une foule énorme de vrais grains trachoma-
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teux ressemblant à des granulations. Les paupières, dans
les deux cas (surtout la paupiére inférieure) sont totale-
ment épaissies, et il ya présence simultanée de manifestations qui dérivent dans leur essence d’une syphilis constitutionnelle. Dans le premier cas, il y a une iritis subaiguë des deux côtés ; dans le deuxième cas, inflammation parenchymateuse de la cornée, vraisemblablemeut accompagnée d’une inflammation latente du tractus uvéal. Dans les deux, il y a aussi tuméfaction des ganglions lymphati-
ques. Il est bon de noter, dans le deuxième cas, l’adéno-
pathie caractéristique et l’inflammation des testicules.
Après une médication au mercure, appliquée systémati-
quement, l’état grave des globes oculaires a disparu ; de
plus, la conjonctive est redeveiue normale sans qu’elle: ait subi un traitement local. Bien plus la médication locale
n’a fait qu'augmenter le mal, tandis que la médication
générale a produit une guérison parfaite.
Maintenant il reste à éclaircir le point important de l'anatomie pathologique. Comment expliquer la tuméfaction des follicules de la conjonctive sous l’influence de la syphilis?
Magni (Schmidls Jahrb 1864, Nr. 123) croit que la - tuméfaction des follicules conjonctivaux est de nature gommeuse. En outre, dans un cas de tarsitis syphilitique observé par Fuchs dans la clinique de Arlt {Xlin. Monastbl., 1878. Augustheft) la conjonctive présentait, à certains endroits, des saillies peu élevées et pâles, ayant l'aspect lardacé. Mêmes remarques faites par Bull (New York med. Jour., $ 272. Gitirt nach Hans Mittasch) qui, en même temps qu’une tarsitis syphilitique, constate sur la conjonctive de nombreuses et rudes granulations,
« Au point de vue anatomo-pathologique, la conjonctivite granuleuse spécifique, dit Goldzieher, n’est pas une forme anormale et ne doit pas nous étonner, puisque, comme on le sait, la couche adénoïde, qui existe entre l’épithélium conjonctival et le tarse, ne paraît pas être, au point de vue histologique, autre chose qu’un ganglion lymphatique étalé en surface. Dans cette couche adénoïde, on peut d’ailleurs normalement admettre des follicules lymphatiques; et cela d’après des recherches très sérieuses d'anatomie pathologique et comparée. On ne peut donc s'étonner en aucune façon si la syphilis, qui tuméfie les ganglions lymphatiques, tuméfe aussi dans la conjonctive, la couche sous-muqueusedes cellules lymphatiques.v
Pour ceux donc qui regardent les amas de leucocytes de la conjonctive comme des follicules lymphatiques, les granulations dont il s’agit ici sont des tuméfactions des glandes lymphatiques analogues aux bubons indolents, et la conjonctivite granuleuse spécifique ne doit pas paraître une manifestation bizarre.
Il est regrettable que dans les observations publiées, l’état général des malades n’ait pas été noté. Peut-être existait-il ou avait-il existé un envahissement interne du système lymphatique ?
Nous pensons qu’à l’avenir tout ophtalmologiste ou syphiligraphe doit rechercher cette forme de conjoncti vite pseudo-granuleuse; à côté du vrai trachome à parasite spécifique, on doit ranger des conjonctivites pseudogranuleuses déterminées par des agents divers et ne tiples.