OBSERVATION XI
(Sichel, Gaz. hebd. de méd. et de chirurgie, 1880.)
Syphilide papulo-ulcéreuse bulbaire.
Alfred G..., vingt-huit ans, se plaint de démangeaisons assez vives vers le grand angle de l'œil droit, ainsi que d’une sensa-
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tion analogue à celle que produirait un corps étranger, Ni photophobie, ni douleurs périorbitaires. Cependant l'œil est à demi fermé. En écartant les paupières droites, on constate une légère injection conjonctivale, assez bien limitée à la région du grand angle. La rougeur occasionnée par cette injection est en somme de moyenne intensité. La teinte du reste de la conjonctive diffère peu de celle de l’œil gauche.
Au centre de la partie hyperémiée on remarque une petite tumeur de forme ovalaire, de la grosseur d’un grain de blé, de couleur rouge jaunâtre, ressemblant quelque peu, soit à une grosse phlyctène en voie de développement, soit à la transformation fibreuse localisée et circonscrite de la conjonctive, connue sous le nom de pinguécula. La consistance de la petite tumeur est du reste assez ferme, mais son élévation au-dessus des parties voisines peu accusée. Pas de sécrétion conjonctivale. On prescrit quelques insufflations de calomel en poudre.
Le malade se représente le 4 octobre. Les symptômes se sont peu modifiés. Les caractères objectifs seuls se sont quelque peu accentués par suite d'un léger accroissement de la petite tumeur. Soupçonnant une brûlure, on questionne le malade qui répond négativement et affirme n'avoir été victime d’aucun traumatisme
Le 10 octobre, la tumeur a doublé de volume; elle est maintenant très nettement aplatie et ovalaire. Son grand diamètre dirigé transversalement mesure 13 millimètres ; son petit diamètre vertical 6 mm. 1/2. Elle siège exactement dans le quart interne et inférieur de l’hémisphère antérieur du globe, entre les insertions des muscles droit interne et droit inférieur. Elle est contiguë à la cornée, au limbe de laquelle elle s'arrête, sans empiéter en quoi que ce soit sur celui-ci.
La tumeur présente maintenant la forme d’un fer à cheval, à concavité tournée vers la cornée. Bien qu’aplatie elle fait un léger relief au-dessus des parties voisines. Sa surface est excoriée, quelque peu creusée d’une légère dépression, renfermant un peu de muco-pus grisâtre, pultacé. La tumeur, légèrement rénitente, élastique, s’efface en partie sous la pression du doigt.
Un examen plus minutieux et l’éclairage oblique montrent une
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tumeur inégale, d'aspect bosselé, semblant composée de la juxtaposition de petites élévations disposées par un amas formant des sortes de petits lobules, La tumeur et son voisinage immédiat sont pourvus d’un réseau vnsculaire abondant. Pas trace de sécrétion conjonctivale. Douleur nulle, simple sensation incommode, analogue à celle produite par un corps étranger roulant entre les paupières.
Après élimination de toutes les affections pouvant produire une lésion analogue, on porta le diagnostic de : Syphilide papulowlcéreuse de la conjonctive bulbaire de l'œil droit.
L'examen complet du malade fait constater une éruption confluente de siphilides papuleuses et papulo-squameuses sur le bras, le tronc, les épaules et le cou du malade. Quelques papules peu apparentes au menton. Pas de démangeaisons. Rien dans l’arrière-gorge, ni dans la bouche, ni sur la langue. Par contre, stigmates évidents de syphilose sur les organes génitaux. En effet, à la base du gland, en arrière de la couronne, cicatrice élevée quelque peu au-dessus de la muqueuse, présentant une induration cartilagineuse, ligneuse même caractéristique. Pléiade ganglionnaire dans l’aine droite. L’ulcère a peu inquiété le malade qui s’est traité lui-même avec un peu de poudre de calomel. Cicatrisation au bout de quatorze jours. L'apparition du chancre eut lieu quinze ou vingt jours après les derniers rapports sexuels, En outre, volumineux ganglions sous-occipitaux indolents. C’est done un cas de syphilis secondaire, et dès lors le diagnostic de l'affection oculaire est justifié, Le diagnostic était rendu plus difficile par l'absence d'éruption à la face.
Traitement avec onguent napolitain : 2 grammes matin et soir, et, à l'intérieur, chlorate depotasse.
Le malade se représente le 18 octobre. Peau de modifications dans les symptômes locaux, si ce n’est l’éruption du visage qui s’est quelque peu accentuée.
Le 22 octobre, l'affection oculaire rétrocède, mais l’éruption au visage augmente. Le malade qui est, par sa position sociale, en rapport journalier avec le publie, demande à consulter M. Ricord, qui confirme le diagnostic, et, vu le dégoût du malade pour l’on--
Ale
guent napolitain, le remplace par les pillules de protoiodure de mercure de sa formule. Il ordonne des fumigations de cinabre contre l’éruption cutanée.
Le 26 octobre, l’éruption du visage et du menton a pâli. La tumeur conjonctivale s’est affaissée et ne forme qu'un très léger relief. Les dimensions ont diminué: diamètre transverse —7 millimètres, et vertical — 2 mm. 1/2. La teinte est aussi modifiée, de rougeâtre qu’elle était au début, elle est maintenant jaunâtre, faisant à peine relief, Comme il y a des troubles de la digestion et un liseré des gencives, on remplace le mercure par 2 grammes d’iodure de potassium par jour.
. Le 14 novembre, teinte jaune roussâtre de la conjonctive dans -le point où existait la palpule ulcérée. Mais la roséole a quelque peu reparu au visage et à la houppe du menton. De plus, légère érosion à la commissure gauche des lèvres.
Le 22 novembre, plus trace d'affection conjonctivale. La muqueuse est normale ; mais l'érosion de la commissure labiale est accentuée et présente les caractères précis d'une syphilide ulcéreuse. En outre, on constate des plaques agglomérées sur l’amyg dale droite et une isolée sur la luette. En présence de cette recrudescence des accidents généraux, on donne à nouveau des pilules de protoiodure de mercure.
Le 14 décembre, dernière visite du malade. Conjonctive absolument normale. L’œil le plus exercé ne peut soupçonner qu’il a existé là une lésion aussi intense de la muqueuse. Pourtant les accidents secondaires généraux continuent à évoluer régulièrement. Depuis quatre jours, plaques muqueuses très douloureuses à l’anus. On remet le malade aux mains d’un spécialiste.