TRAITEMENT
DE
LA SYPHILOSE PHARYNGO-NASALE
Sommaire : Mercurialistes et antimercurialistes. Le traitement mercuriel prévieut-il la syphiloso pliaryngo-nasale? Statistiques. lodure de potassium : son action préventive ; son action curative. Nécessité de l'employer ù, hautes doses dans toutes les formes etJi toutes les périodes de la sypliilose pharyngo-nasale, surtout de la syphilose palatine. Traitement local de la syphilose nasale.
Messieurs,
Vous savez qu'il existe, parmi les syphiliographes, des antimercurialistes qui proscrivent impitoyablement le mercure a toutes les phases de la syphilis. Il y en avait même autrefois qui poussaient l'esprit de prévention contre ce spécifique, jusqu'à lui attribuer toutes les lésions syphilitiques les plus graves et les plus profondes.
Quoiqu'on ait plaidé le pour et le contre de toutes les façons, le cas du mercure n'est pas encore définitivement jugé. Il a toujours des adversaires convaincus. Je suis loin d'approuver cette hostilité, surtout quand elle est absolue, générale et systématique.
Mais en est-il encore qui rendent le mercure responsable des lésions osseuses, des gommes, des viscéropathies, enfin des nombreux méfaits tertiaires de la vérole, et entre autres de l'affection pharyngo-nasale ?
Cette doctrine, qu'il faut condamner sans restriction, a eu des adhérents; ils étaient même nombreux autrefois, et ce n'est pas sans étonnement qu'on a compté parmi eux des hommes d'une grande valeur. Aujourd'hui les préjugés contre le mercure ne poussent plus à de pareilles aberrations. Il est donc inutile de les
combattre. D'ailleurs la réponse serait facile. Ne voit-on pas, en effet, tous les jours des malades qui sont atteints des accidents les plus graves de la syphilis tertiaire sans avoir pris de leur vie un atome de mercure 1
Eli nous plaçant au point de vue particulier de la syphilose pharyngo-nasale, j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de savoir dans quelle proportion en sont atteints, d'un côté, les syphilitiques non tiailés et, d'un autre côté, les syphilitiques
C'est une question qui, comme toutes celles de ce genre, est fort difficile à résoudre. Elle se simplifie cependant si, au lieu de supputer les syphilitiques en masse, on ne prend que ceux qui arrivent au tertiarisme.
Parmi ceux dont je vous ai exposé l'histoire, il n'y en a que peu qui n'aient pas été traités ; plusieurs l'ont été incomplètement ; et quelques-uns, malgré l'usage continué pendant longtemps des divers spécifiques sous toutes les formes, n'ont pu échapper à la syphilose pharyngo-nasale.
Sur quinze malades, je n'en trouve qu'un seul qui n'avait pris aucun remède avant l'invasion des accidents naso-pharyngiens ; c'est celui de l'observation VII. Mais on peut lui adjoindre les malades des observations VII et XIV qui n'avaient pris l'un et l'autre, au début de leur maladie, qu'un litre environ de liqueur de van Swieten.
Je rangerai parmi ceux qui ont fait un traitement incomplet les malades des observations I, III, IV, IX, XI et XIII. Vous voyez que la proportion en est assez grande, puisqu'elle eèt de plus d'un tiers. Rien n'est plus commun, en effet, que les gens qui ébauchent un traitement, le suivent k bâtons rompus, l'interrompent, le reprennent, et finissent par l'abandonner, découragés par le retour- plus ou moins fréquent de poussées qu'ils se résignent à laisser guérir toutes seules.
La proportion des malades qui ne se soignent pas du tout ou qui ne prennent que des quantités insignifiantes de mercure ou d'iodure, est beaucoup moins considérable, puisque dans mes
relevés elle ne dépasse pas un cinquième ; et encore, sur les trois que j'ai compris dans celte catégorie, n'y en avait-il qu'un qui fût absolument vierge de tout traitement.
Quant aux malades qui ont suivi pendant des années un traitement complet, méthodique et adapté aux formes et aux périodes de la maladie constitutionnelle, leur nombre est de six, comme le nombre de ceux de la deuxième catégorie.
C'est là une proportion très-considérable, puisqu'elle est de plus d'Mn Ikrs. J'ajoute que c'est une proportion affligeante, car elle est, jusqu'à un certain point, une preuve de l'impuissance de notre art. dans une maladie très-grave sans doute, mais qui a, sur beaucoup d'autres, le privilège d'avoir deux spécifiques.
N'est-ce pas là un argument dont se pourraient servir, avec quelque raison, les sceptiques et les fatalistes? Il en existe quélques-uns en médecine comme en philosophie, de même qu'on y trouve aussi des enthousiastes, des mystiques et des illuminés.
Si encore ceux qui ont épuisé toutes les ressources de la médication spécifique n'étaient que légèrement atteints ! Mais .on trouve chez eux, tout aussi bien que chez les autres, et même peut-être à un plus haut degré, les formes les plus graves et les plus destructives de la syphilose pharyngo-nasale. •' Ce sont des particularités sur lesquelles j'ai insisté plusieurs fois et je n'ai pas besoin d'y revenir.
Quelle conclusion faudrait-il tirer de ma statistique ? Aucune, parce que cette statiatique est trop restreinte.
Quand on parle du traitement de la syphilis, c'est surtout du mercure qu'il est question ;"le mercure, en effet, est administré au début et pendant les premières poussées de la maladie. Plus tard aussi on y a recours. Il est très rare qu'un syphilitique n'ait pris, pendant toute la durée de ses accidents, que de l'iodure de potassium. HabituellemenI, ce sel ne se donne qu'après le mercure, avec lequel on l'associe d'habitude dans les premiers temps de son administration.
Ainsi, messieurs, sur mes quinze malades atteints de syphilose pharyngo-nasale :
1° Un seul était vierge de tout traitement hydrargyrique ou ioduré antérieur ;
2° Deux n'avaient pris que des doses insignifiantes de mercure au début de la maladie ;
3° Six ne s'étaient traités qu'incomplètement, à diverses époques, tantôt avec le mercure seul, tantôt avec le mercure associé à l'iodure de potassium ;
k° Six, à diverses reprises ou d'une manière continue, pendant plusieurs années et sous la direction de médecins éclairés, avaient été soumis à une médication spécifique hydrargyrique ou mixte.
Trouverons-nous, dans les auteurs, des proportions plus consolantes? Un de mes amis, médecin fort.distingué, M. le docteur Jullien, de Lyon, a publié l'année dernière un travail très-important intitulé : Recherches statistiques sur Vétiologie de la syphilis tertiaire, qui contient l'analyse résumée de deux cent trente-sept cas. Pour base d'une classification de ces deux cent trente-sept cas, M. Jullien a pris Vabsence du traitement, Vépoque à laquelle il a été institué, et la nature des spécifiques employés. Il a ainsi établi quatre catégories.
La première comprend les individus qui n'ont pris aucun médicament et chez lesquels la syphilis a évolué, selon ses lois naturelles, sans être combattue à aucune de ses périodes, soit par le mercure, soit par l'iodure de potassium.
La deuxième comprend les cas de syphilis mercurialisés ab initio, c'est-à-dire dès l'apparition du chancre infectant.
La troisième renferme les syphilitiques mercurialisés seulement à l'époque de l'invasion des accidents secondaires.
La quatrième, enfin, réunit les cas où l'iodure de potassium seul a été administré avant l'invasion des accidents tertiaires et à divers moments de la période secondaire.
Voilà une mine féconde de faits. M. le docteur Jullien, qui a eu
la patience de les réunir, a eu le mérite plus grand encore de les soumettre à une critique savante. Aussi je ne saurais trop vous engager à lire cet excellent mémoire.
J'ai voulu y puiser quelques renseignements sur la question dont je m'occupe, et voici ce que j'y ai trouvé :
Sur ces deux cent trente-sept malades atteints de syphilis tertiaire, j'ai compté cinquante-quatre cas de syphilose pharyngonasale. Ce qui fait que cette affection constituerait environ le quart des manifestations tertiaires.
Il est vrai que dans ces cinquante-quatre cas elle n'était pas toujours seule. Quinze fois elle était accompagnée d'autres manifestations tertiaires. Par conséquent, trente-huit fois elle a formé un groupe isolé.
Envisageons-la maintenant dans ses rapports avec le traitement.
La première catégorie se compose de cinquante-neuf syphilitiques qui sont arrivés aux accidents tertiaires sans avoir jamais subi aucun traitement. Sur ce nombre, il y a seize syphiloses pharyngo-nasales, dont onze solitaires; une compUquée de gomme pré-sternale ; une autre d'ecthyma ; une troisième de gommes cutanées; une quatrième de gorhmes du cuir chevelu; une cinquième de sarcocèle. Parmi les syphilitiques tertiaires non traités, la syphilose naso-pharyngienne entre donc pour un tiers.
Dans la deuxième catégorie, on compte quarante-sept cas de syphilitiques traités par le mercure dès le début de l'accident primitif et atteints de manifestations tertiaires variées. Parmi elles, il y a onze cas de syphilose naso-pharyngienne, dont un seul compliqué d'exostoses frontales, cubitales et tibiales.
Parmi les syphilitiques tertiaires traités par le mercure ab initio, la syphilose pharyngo-nasale entre donc pour un quart.
La troisième catégorie, constituée par cent douze syphilitiques tertiaires, ayant suivi un traitement mercuriel à partir de l'invasion des accidents secondaires, contient vingt-six cas de syphilose naso-pharyngienne, dont dix-sept simples ou solitaires et neuf accompagnés de manifestations diverses, à savoir : dans un cas,
•de gomme pré-sternale; dans un autre, d'ostéites multiples et d'orchile atrophique; dans un troisième, de syphilide pustulocrustacée; dans un quatrième, de gommes; dans un cinquième, de gommes; dans un sixième, d'iritis; dans un septième, de gomme du massëter ; dans un huitième, de syphilide ulcéreuse; dans un neuvième, d'ecthyma, d'exosloses, de paralysie du membre supérieur droit.
Parmi les syphilitiques tertiaires traités par le mercure a secundariis, la syphilose pharyngo-nasale entre donc pour un quart également.
Quant à la catégorie des syphilitiques tertiaires n'ayant pris que de l'iodure de potassium pour tout traitement, à diverses époques de leur maladie, elle ne renferme parmi ses sept cas aucune syphilose pharyngo-nasale.
Ainsi, la syphilis qui évolue naturellement expose un peu plus que les syphilis traitées par le mercure, à la syphilose pharyngonasale. La différence est minime, puisqu'elle n'est que celle d'un tiers un quart.
J'ai cherché à savoir aussi quelle influence les conditions que je viens de passer en revue ont eue sur l'époque d'apparition de Ja syphilose pharyngo-nasale, et voici ce que j'ai trouvé :
1° Chez les syphilitiques tertiaires non traités par le mercure, cette affection est survenue en moyenne au bout de cinq ans;
2° Chez les syphilitiques traités par le mercure ab initio, au bout de sept ans ;
3° Chez les syphilitiques traités par le mercure à sécundariis, c'est-à-dire depuis l'invasion des accidents secondaires, au bout de quatre ans seulement.
Ce dernier résultat, je l'avoue, était tout à fait inattendu. Mais les statistiques nous exposent fréquemment à de pareilles surprises. Si l'on s'en tenait à ces chiffres, il faudrait conclure, en prenant pour type l'évolution naturelle de la syphilis, qui donne une moyenne de cinq ans entre l'accident primitif et la syphilose pharyngo-nasale : que le traitement mercuriel, dès le début, re-
tarde l'apparition de cette dernière de deux ans, tandis que le traitement mercuriel à secundariis l'avance d'un an.
Voyez, messieurs, à quelles conséquences opposées on arrive quelquefois avec les chiffres. Vous vous rappelez que, pour quatorze de' mes cas, j'ai trouvé comme intervalle entre l'accident primitif et la sypliilose pharyngo-nasale une durée de huit ans et demi. Presque tour, les malades avaient suivi un traitement antérieur mixte, plus ou moins complet.
De pareilles divergences mettent dans une grande perplexité, lorsqu'il s'agit de formuler une conclusion. Mais n'attachons pas une trop grande importance à des résultats oi^i le hasard joue sans doute un grand rôle. Laissons-nous guider par la pratique de chaque jour, par notre instinct médical et par l'expérience de tous nos maîtres.
Quel est l'enseignement qui en ressort? C'est qu'il faut traiter, dès le début, toutes les manifestations de la syphilis avec le mercure et l'iodure de potassium, seuls ou combinés, suivant les dates et les formes de la sypbihs; et qu'il est nécessaire d'en prolonger l'usage longtemps, pendant des années, en ayant soin de le suspendre quelquefois pour laisser reposer l'organisme, et empêcher sa susceptibilité thérapeutique de s'émousser. En agissant ainsi, on a l'avantage de guérir les accidents et sans doute aussi d'atteindre la diathèse.
Mais prévient-on les manifestations 'futures? Eh bien, j'ai vu si souvent des lésions inattendues survenir en plein traitement mercuriel ou ioduré, que ma confiance dans la vertu préventive de ces spécifiques a été fort ébranlée.
.Ne vous ai-je pas fait assister, pour ainsi dire, dans quelquesunes de mes observations, à la naissance et aux progrès de syphiloses pharyngo-nasales, qui attaquaient des malades bien qu'ils fussent soumis à un traitement énergique pour d'autres manifestations syphilitiques ?
Ne comptons donc pas trop sur l'action' préventive du mercure et de l'iodure de potassium.
Bien loin de moi la pensée de jeter un discrédit immérité sur
ces deux grands spécifiques. Usez-en largement dans la syphilis, surtout lorsqu'elle est en activité. Mais ne vous imaginez pas qu'il suffirait de saturer pendant toute sa vie un malade avec du mercure ou de l'iodiu-e de potassium, pour l'empêcher d'avoir des accidents syphilitiques.
Eu agissant ainsi, vous vous exposeriez à de cruels mécomptes.
Attaquez vigoureusement les manifestations, poursuivez-les même quelque temps après leur disparition ; puis arrêtez-vous, pour recommencer, s'il le faut
Cette pratique, les expectants systématiques pourraient la blâmer ou du moins ne pas l'approuver dans tous les cas. Il est certain qu'elle ne trouve pas toujours, au même degré, son indication. Mais, quand il est question de la syphilose pharyngonasale, il est indispensable de ne pas perdre une minute. Le processus est si rapide, si foudroyant, que le moindre retard, la plus courte hésitation soit dans le choix, soit dans les doses, peuvent devenir funestes. Je ne connais pas de détermination syphiUtique où l'urgence soit plus impérieuse. Pénétrez-vous bien de cette vérité.
Comme les lésions qu'il s'agit de combattre sont de nature tertiaire, c'est à l'iodure de potassium qu'il faut avoir recours. Ne craignez pas d'en porter d'emblée la dose quotidienne à 3, i, 5 et 6 grammes. Il faut cette quantité pour agir vite et profondément. Chose remarquable ! les effets physiologiques du médicament, c'est-à-dire la congestion catarrhale de la conjonctive, de la muqueuse nasale, du pharynx, etc., sont souvent beaucoup moins prononcés avec les fortes qu'avec les petites doses.
C'est le seul spécifique capable d'arrêter le processus. Le mercure sans doute ne serait pas inefficace; mais son action est beaucoup trop lente'. L'iodure de potassium lui est incomparablement supérieur à tous égards dans les déterminations de la syphilis sur le nez et sur le pharynx. N'oubliez pas que, dans les cas de tubercules, de gommes, d'infiltrations hj'-perplasiques diffuses du voile, de la voûte, de l'isthme et du pharynx, il y a indi-
cation formelle de ne pas temporiser un seul instant. Si vous différiez avec l'opportunité, vous verriez ces productions syphilitiques tertiaires marcher h grands pas vers la régression nécrobiosique, et subir fatalement le phénomène de la fonte destructive. Or, quand le processus est arrivé là, une perte de substance est inévitable. Peut-être, en tout autre lieu, serait-elle insignifiante, mais dans cette région elle est toujours grave et quelquefois irréparable.
En pareille occurrence, l'iodure de potassium est le spécifique le plus actif. Toutefois, il ne me paraît développer la plénitude de son action que pendant la période formative des hyperplasies circonscrites ou diffuses. Quelque impétueux que soit le mouvement de prolifération, je crois l'iodure capable de l'enrayer, s'il est administré à temps. Encore faut-il que le sujet ne soit pas réfractaire au médicament, et que son organisme en puisse concevoir et favorisèr l'action thérapeutique.
Mais lorsque les tissus étouffés par l'exubérance de leur vitalité morbide se métamorphosent en produits usés, inorganisables et destinés à l'élimination, quel agent thérapeutique, fût-il dix fois plus puissamment spécifique que l'iodure, pourrait les arrêter sur la pente de cette dégénérescence suraiguë?
Lorsque le fait est accompU, rien ne pourrait l'empêcher d'avoir eu lieu. Tout au plus l'iodure restreindra-t-il alors le foyer du mal. Son rôle se bornera à circonscrire et à réparer. Il s'en acquitte parfois à merveille. Ne lui demandez pas l'impossible : d'obturer, par exemple, une perforation de la voûte, de rétabhr un pilier détruit, de restituer un lambeau du voile et de relever la charpente nasale, etc., etc.
Certes, messieurs, si l'iodure de potassium était toujours infaillible quand il est administré à l'époque et aux doses voulues, on ne verrait plus les nécroses, les caries, les ulcérations et toutes les conséquences si sérieuses des pharyngopathies tertiaires. Son maniement est devenu si familier aux médecins, et môme aux malades, qu'il est presque sans exemple aujourd'hui qu'un
cas de syphilose pliaryngo-nasale n'ait pas été traité par lui. Pourquoi échoue-t-il? 11 échoue, d'abord parce qu'il n'est pas doué de cette infaillibilité absolue (1) dont on gratifie trop facilement les spécifiques, et, sans doute aussi, parce qu'on le donne trop tard et à trop faibles doses. Songez qu'il a à lutter contre une des déterminations syphilitiques le plus étrangement insidieuses, contre une malignité taciturne, jusqu'à l'heure où elle éclate en effets foudroyants et irrésistibles, ou bien contre une malignité destructive d'emblée et d'une insatiable voracité.
Quoi qu'il en soit, votre premier soin, à quelque période de l'affection qu'on vous consulte, est de faire prendre de l'iodure de potassium. Commencez par 3 ou h grammes et portez rapidement, les jours suivants, la dose jusqu'à 6 ou 8 grammes, suivant les cas et l'effet physiologique et curatif du remède.
Faut-il lui associer le mercure de prime abord? Non, ce serait inutile. Frappez fort avec l'iodure, puis, plus tard, vous verrez si quelques indications d'administrer l'hydrargyre se présentent.
Quant au traitement local, je vous ai dit plusieurs fois avec quelle réserve il y fallait recourir. Un travail d'irritation locale provoqué intempestivement peut hâter la fonte de l'hyperplasie loin de favoriser sa résolution. Aussi abstenez-vous de toucher aux gommes, aux tubercules du voile du palais, de l'isthme du pharynx, etc., etc., quand vous voyez qu'ils sont encore dans la période formative.
S'il s'agit de productions gommeuses déjà ulcérées ou d'ulcérations primitivement phagédéniques, on peut chercher à modifier leur vitalité, à favoriser leur cicatrisation, en les cautérisant soit avec le nitrate d'argent, soit avecla teinture d'iode. 11 y a beaucoup d'autres agents plus actifs qu'on a préconisés. Défiezvous de ceux qui sont trop caustiques. Je me contente de la teinture d'iode, et j'ai rarement besoin de recourir au nitrate d'argent.
(1) Voir mon mémoire sur un cas de Syphilis gommeuse précoce et ré fractaire à l'iodure de potassium.
Tout ce que je viens de vous dire s'applique surtout aux pharyngopathies syphilitiques tertiaires. La syphilose nasale exige le même traitement interne, mais son traitement local est plus compliqué.
Lorsqu'il y a de l'ozène et des sécrétions mucoso-purulentes fétides très-abondantes, il faut faire pratiquer des injections ou douches nasales. Cette petite opération est assez facile. On a recours au procédé qu'a inventé Weber et qui est connu sous le xiom douche naso-pliaryngienne {\).
Vous connaissez le- principe sur lequel il repose : quand on injecte un liquide dans le nez, de façon à remplir complètement la fosse nasale sur laquelle on opère , ce liquide ne tombe point dans le pharynx; il revient par la narine du côté opposé, après avoir contourné le bord postérieur de la cloison. Savez-vous pourquoi? C'est que le voile du palais, par un mouvement instinctif et réflexe, se relève et s'applique hermétiquement sur la paroi postérieure du pharynx, de manière à former un diaphragme parfait.
Le malade doit avoir la tête fortement penchée en avant, respirer la bouche ouverte et éviter tout mouvement de déglutition. 11 faut que la canule de la seringue soit assez volumineuse pour obturer complètement la narine dans laquelle on l'introduit. On opère alternativement sur l'une et l'autre narine pour produire des courants en sens inverse et obtenir un lavage plus complet.
Les liquides dont on se sert varient beaucoup. L'un des meilleurs est l'eau tiède légèrement salée (10 grammes de sel commun
(1) Voir, au sujet des douches naso-pharyngiennes : Midler's Archiv., 1847, p. 35 et suiv. De l'influence du refroidissement et de l'échauffement des nerfs sur leur pouvoir conducteur, par Ernest-Henri Weber. — The- JMncet, 1864, qui contient un article important du docteur Tliudichum sur les douclies naso-pliaryngiennes. — Note sur une nouvelle méthode d'injections nasales et sur ses applications au triiitement de l'ozène, par M. Mai-' sonneuve, Bulletin de Thérapeutique, t. XLVI, p. 32. — Gaiileton, Revue de thérapeutiquf; médieo-chirurrjicale, 15 aoîlt 1867. — Irrigation nasophari/nf/ée, nouvelles recherches, applications des eaux du Mont-Dore, appareil, parle docteur Alvin. — Tiilot (Emile), Rhinite chronique, Annales des maladies de l'weille et du larynx, mai ISTo, n" 2.
pour 1 litre d'eau). Une douche avec cette solution suffit quelquefois pour faire disparaître la mauvaise odeur; mais presque toujours il faut la répéter quatre ou cinq fois par jour.
Parmi les liquides désinfectants, je vous recommande ceux au permanganate de potasse, à l'acide phénique et à la liqueur de Labarraque. Comme véhicule, prenez toujours 1 htre d'eau tiède. Vous y ajouterez soit deux cuillerées à bouche de la solution suivante :
Pr. : Permanganate do potasse 10 grammes.
soit 1 gramme d'acide phénique, soit 5 à 10 grammes de liqueur de Labarraque.
Comme véhicule des douches médicamenteuses, vous pourrez employer 1 litre de décoction de feuilles de noyer, de roses de Provins, de quinquina, de ratanhia ou autres substances astringentes; et vous y ferez dissoudre de faibles quantités de sulfate de zinc (50 à 80 centigrammes), d'alun (50 à 80 centigrammes), d'acétate de plomb (1 gramme), de chlorate de potasse (5 à 10 grammes ). Guersant faisait faire des injections avec 500 grammes de lait auxquels on ajoutait deux ou trois cuillerées à bouche de liqueur de van Sv\fieten.
Je cherche à agir aussi sur la muqueuse nasale par un procédé plus facile encore, en faisant renifler plusieurs fois par jour des poudres à priser médicamenteuses. Je n'ai pas besoin de m'étendre sur le modus fùciendi; qu'il me suffise de vous donner quelques formules. La poudre qu'on emploie comme véhicule est, soit du sucre, soit du talc de Venise. Le sucre est préférable dans les formes sèches et le talc dans les formes humides de l'ozène. Quant à la poudre active, on peut choisir, suivant les cas, entre le calomel, le précipité blanc, le chlorate de potasse, l'alun, le tannin, etc. Voici quelques formules :
Pr.f Sucre ou talc 108,00
Eau
100 grammes.
Calomel
Sous-nilrato de bismuth
Le sous-nitrate de bismuth est un excellent topique qu'on peut faire entrer dans la plupart des formules de ces poudres.
Pr.: Précipité rouge 0e,25
Sucre ou talc 15 ,00
On associe l'alun et le tannin :
P^-^^i*^" i S'a ig,oo
Tannin. . ■ j
Talc 10 ,00
Sous-nitrate de bismuth 5 ,00
Hédénus préconise les deux poudres suivantes :
Pr.: Calomel. . Ob,25
Poudre d'herbe de marjolaine \
— de racine d'asarum ( âa 4 ,00
Sucre en poudre )
pp.: Charbon animal 48,00
Poudre de quinquina i ââ 9 00
— de myrrhe ( '
— de girofle 0 ,50
Enfin, parmi les topiques plus actifs, je vous recommande le nitrate d'argent, lorsqu'il existe des fongosités et des ulcérations. Servez-vous du crayon, si cela est possible, ou bien d'une solution de ce sel (au cinquième, au dixième, etc.), dans de l'eau distillée ou de la glycérine, que vous appliquerez directement sur la partie malade à l'aide d'un pinceau. Voici la formule d'une pommade dont vous pourrez faire usage :
Pr. : Nitrate d'argent 0«,50 ou 1 gramme.
Dissolvez dans 1 à 2 grammes d'eau
distillée et incorporez à :
Gold-cream 20 grammes.
J'en ai dit assez, messieurs, pour vous faire comprendre le parti que vous pourrez tirer des topiques dans le traitement de la syphilose nasale. Vous remédierez k un de ses symptômes les plus fâcheux, l'ozène ; vous modifierez ou vous tarirez les sécrétions morbides; vous hâterez la cicatrisation des ulcères ou
favoriserez l'élimination des os . nécrosés (1). Mais vous ne faites ainsi que de la médication adjuvante. Là, comme dans les pharyngopathies, donnez toujours l'iodure de potassium de bonne heure et k fortes doses.
Il ne me reste plus qu'à vous dire un mot sur le côté chirurgical du traitement. Je serai bref ; il ne m'appartient pas, en effet, d'entrer dans lé détail des procédés opératoires, dont vous trouverez la description dans tous les traités de chirurgie.
Les pertes de substance du voile ou de la voûte produites par la syphilis n'affectent aucune régularité, de telle sorte qu'il est difficile de dire .d'avance comment il .faudra intervenir et même s'il sera possible d'intervenir. L'indication précise ne peut se formuler qu'après le résultat définitif du processus. Il faut attendre pour agir qu'il ait produit tout son effet, qu'il soit éteint et que ses désordres soient réparés spontanément, dans la mesure du possible. C'est un point de pratique trop évident pour qu'il soit nécessaire d'y insister.
Mais il y a peut-être des personnes qui pourraient croire que la syphilis, en tant que diathèse, et indépendamment de ses déterminations locales, est une contre-indication aux opérations chirurgicales. Ce serait là une grande erreur.
J'ai souvent été frappé de la rapidité avec laquelle les plaies se guérissent et se cicatrisent chez les syphilitiques. Quand il n'y ♦ a pas état cachectique, la syphilis ne porte aucune atteinte à la plasticité réparatrice. Elle la favoriserait plutôt qu'elle ne l'amoindrirait.
Si donc, à la suite de la syphilo&e pharyngo-nasale, l'occasion . se présente de pratiquer la staphyloraphie, ou de détruire des adhérences vicieuses pour en faire contracter de moins incorrectes et remédier tant bien que mal aux divers troubles fonctionnels consécutifs, eh bien, n'hésitez pas à porter l'instrument tranchant là oh vous le jugerez nécessaire.
(1) Voir un très-bon mémoire du docteur A. Cousin, publié dans le tome II du Bulletin de Thérapeutique de 1868, intitulé : Etude sur l'ozcne constitutionnel et les divers moyens thérapeutiques qui conviennent au traii tement de cette affection.
Quand il s'agit de la voûle palatine, il faut attendre, bien entendu, non-seulement que les bords de la fistule soient cicatrisés, mais aussi que les fragmenls d'os nécrosés aient été éliminés. Des divers procédés de palatoplastio, celui de Roux ne peut s'appliquer que dans le cas de perte de substance très-petite. Lorsque l'hialus est considérable, il serait impraticable ou échouerait. On pourrait tenter celui de Kramer, mais en pareil cas il vaut peut-être mieux renoncer à toute opération et recourir à des pièces artificielles.
Aujourd'hui on les fabrique avec une telle perfection, que la chirurgie réparatrice des lésions de la voûte et du voile du palais a évidemment perdu de son importance. En voyant les résultats merveilleux de la prothèse de cette région, on serait presque tenté d'affirmer qu'elle a dit son dernier mot.
II est quelquefois si difficile de diagnostiquer d'une manière précise la cause constitutionnelle de l'affection, qu'il est permis d'hésiter sur le choix de la médication.
Dans cet état d'incertitude, il faut recourir d'abord aux agents les plus spécifiques et les plus actifs, c'est-à-dire à l'iodure de potassium et au mercure. S'ils échouent, on s'adressera à une autre médication. N'y a-t-il pas des cas oia, d'après M. Williams, l'iodure de potassium réussit très-bien dans l'ulcère perforant du voile du palais, bien que celte lésion n'ait aucune teinte syphilitique, qu'elle soit idiopathique ou plutôt scrofuleuse ?
M. Bazin conseille l'usage de ce médicament quand le diagnostic est douteux.
Les agents qu'on emploie contre la scrofule ne sont pas doués d'une aussi grande spécificité que le mercure et l'iodure de potassium dans la syphilis. Ils possèdent pourtant une efficacité incontestable, et c'est à eux qu'il faut avoir recours dans les déterminations graves pharyngo-nasales d'origine strumeuse.
Ce sont l'huile de foie de morue à très-hautes doses, l'iodure rie fer, le quinquina, les toniques, une nourriture substantielle, le grand air, les bains sulfureux, les bains de mer, etc.
Le traitement local consistera en applications de teinture d'iode • simple ou associée à l'opium, de teinture éthérée d'iodoforme, « d'une solution de chlorure de zinc au centième ou au deux-centième , d'une solution au huitième et même au quart d'acide chromique. Ce dernier topique est admirablement supporté par les muqueuses de la bouche, du pharynx et même du larynx. 11 exerce une aclion très-puissante sur les œdèmes de la glotte, en crispant fortement les membranes, et il éloigne ou évite la nécessité de la trachéotomie (1).
j'en ai fini, messieurs, avec les vues d'ensemble que je voulais vous donner sur le traitement de la syphilose pharyngo-nasale. Je laisse à votre perspicacité cUnique, à l'expérience que vous avez acquise ou que vous acquerrez, le soin de pénétrer plus avant dans le détail des indications, d'en saisir les nuances, d'en démêler l'opportunité avec ce sens pratique qui implique tout à la fois le discernement, la décision et la persévérance dans l'emploi des agents thérapeutiques.
(1) Isambert, loc. cit.
EXTRAIT DU BULLETIN DE THÉRAPEUTIQUE MÉDICALE ET CHIRURGICALE numéros des 15-30 févrie?- 1876.
Paris. — Typographie A. Hennuyer, rue d'Arcet, 7.