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Mon cher ami
Vous avez pensé que mes études de thermoscopie, et mes efforts persévérai! s pour vulgariser cette méthode d'observation, me créent quelque compétence en la matière, et voir: n'avez demandé de présenter au public médical français votre traduction de l'ouvrage de Wunderlich. Cette mission que vous voulez bien m'offrir, je l'accepte, la tenant pour un honneur, et y voyant une occasion de servir la cause du progrès, en affirmant une fois de plus l'admirable puissance de la nouvelle arme clinique.
Une chose pourtant m'afflige, c'est que cette affirmation puisse être jugée nécessaire ; car il y a dans ce fait
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la preuve trop évidente que le thermomètre n'a pas encore conquis chez les praticiens la place qui lui est due.
Eh bien, je le déclare avec l'inébranlable conviction que donne l'expérience, cette place est marquée à côté du stéthoscope et du plessimètre; au point de vue de la pratique médicale, la thermomélrie clinique est le plus grand progrès qui ait été réalisé depuis la découverte de l'auscultation et de la percussion. Ces trois méthodes s'adressent à des éléments pathologiques différents, deux d'entre elles éclairant les conditions organiques locales, la troisième, révélant les conditions vitales du malade; elles se complètent donc l'une l'autre sans pouvoir se suppléer : leur réunion, permettezmoi cette image, représente et constitue l'arsenal du clinicien.
Et remarquez, je vous prie, mon cher ami, que par un de ses côtés, la méthode thermoscopique est plus précise, plus impeccable que ses aînées ; l'observation des phénomènes physiques, que révèlent la main et l'oreille, est soumise aux oscillations de la perceptivité sensorielle, l'observation des chiffres thermiques ne contient aucune cause d'incertitude, c'est affaire d'une simple lecture; — les faits du premier groupe, une fois constatés, n'acquièrent une valeur utile et vraiment médicale que par un travail d'interprétation, pour lequel le médecin doit faire appel à l'ensemble des symptômes présentés par le malade; car il n'est
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pas un de ces faits physiques, pas un seul, qui démontre par lui-même et à coup sûr un état univoque ; les chiffres du thermomètre, une fois lus, révèlent par eux-mêmes, avec une précision qui n'a rien d'aléatoire, la mesure de la combustion organique, et partant le bilan du malade et le degré du péril.
Si donc il est vrai de dire que l'auscultation et la percussion ont inauguré le diagnostic physique, il n'est pas moins vrai d'affirmer que l'observation thermoscopique a créé le diagnostic mathématique. On a peine à se figurer aujourd'hui, ou plutôt on se figure avec effroi ce que serait la médecine privée des secours qu'elle doit à Laennec et à Auenbrùgger ; mais dans peu d'années, quand la méthode thermique imposée par ses inestimables services aura triomphé de l'inertie et de la routine, on se demandera avec un étonnement empreint d'une pitié rétrospective ce que pouvait être l'observation des malades, alors qu'elle manquait de l'appui de ce guide que son infaillibilité rend précieux entre tous.
Abordez, à votre choix, le terrain de la science ou celui de la pratique, et partout, vous trouverez déjà l'empreinte des progrès réalisés.
L'observation méthodique par le thermomètre a démontré le caractère consomptif de la fièvre; — elle a fixé les caractères des différents cycles fébriles, et partant elle a fourni la preuve d'une des vérités fondamentales de la pathologie, savoir : la pérennité et l'im-
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mutabilité des espèces morbides; — elle a fixé la réalité et les règles des crises, rapides ou lentes; elle a établi sur une base solide la doctrine hippocratique, et la science moderne a pu confirmer de la sorte, après des milliers d'années, les lois formulées par le génie antique; — cette méthode enfin a fait connaître l'existence de la fièvre dans des maladies réputées apyrétiques.
A ces notions d'ordre scientifique on peut rattacher dès maintenant des progrès pratiques dont l'importance peut à peine être mesurée.
La démonstration du caractère consomptif de toute fièvre, quelle qu'elle soit, devait introduire et a heureusement introduit une réforme complète dans le traitement des maladies aiguës, et bien des malades déjà ont dû la vie à cette révolution thérapeutique.
Le nombre et la conformité des observations particulières ont permis d'établir des lois thermoscopiques pour l'évolution de chacune des maladies fébriles, et la connaissance de cas lois a apporté de nouveaux et précieux éléments au diagnostic différentiel des affections pyrétiques.
L'examen des rapports qui existent entre certains chiffres thermiques et certaines modalités symptomatiques a appris que la plupart, sinon la totalité des formes fébriles dites ataxiques, sont le résultat d'une hyperthermie excessive; cette notion positive, qui a pris
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]a place des concepti ns hypothétiques, a indiqué du même coup la seule thérapeutique rationnelle : l'emploi des antithermiques ou antipyrétiques combiné avec celui des stimulants, qu'impose, ici comme toujours, la combustion fébrile.
Que dire maintenant des services particuliers? comment estimer le prix d'une méthode qui, en dehors de toute hypothèse, de toute interprétation, révèle jour par jour, heure par heure, au médecin la situation exacte de son malade, et fournit ainsi à son pronostic et à sa thérapeutique une certitude, qui a été le but suprême mais inaccessible des praticiens de tous les temps?
Pour moi, en présence des résultats indéniables de la thermométrie clinique, si quelque chose peut m'étonner, c'est l'abandon dans lequel elle est encore délaissée par la généralité de nos confrères. Comment! voilà un moyen d'exploration d'une simplicité élémentaire, il fournit pour l'intérêt du malade des indications qu'on demanderait vainement à une autre méthode, il donne à l'appréciation médicale un point de repère dont la solidité est telle que les légitimes angoisses du médecin consciencieux en sont grandement atténuées, et ce moyen n'est pas encore dans les mains de tous ! Mais c'est à ne pas croire ! et c'est vraiment une abominable chose que l'étreinte étouffante de la routine !
Si un tel état de choses a pu subsister, alors que la
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thermométrie en voie d'évolution était réduite à enregistrer les résultats des observations particulières, il doit disparaître aujourd'hui que l'analyse, patiemment poursuivie pendant vingt-cinq années, a fait place à une synthèse féconde dont les fruits sont accessibles à l'universalité des médecins. Du moment que la méthode est démontrée utile pour le malade, de quel droit, je le demande, la restreindrait-on à l'observation hospitalière? Agir de la sorte, en invoquant je ne sais quelles difficultés d'application, serait une faute, pour ne rien dire de plus; il faut que le thermomètre prenne une place définitive dans la pratique générale, et pour cela deux choses seulement sont nécessaires : un procédé convenable d'observation, — un livre qui expose avec clarté les principes et les acquisitions de la méthode.
L'exploration axillaire répond a toutes les exigences delà clinique; les médecins qui veulent s'en tenir à l'exploration cavitaire ont vraisemblablement pour dessein de discréditer la thermométrie ou de la confiner entre leurs mains. — Autre chose en effet est l'expérimentation scientifique, autre chosel'observation médicale pure; pourvu que l'on ait soin d'user toujours du même thermomètre pour le même malade, d'en faire l'application toujours aux mêmes heures et pendant la même durée, tout ce qui est vraiment utile se trouve réalisé.
Le livre, le voici ; c'est celui-là même que vous pré-
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sentez aujourd'hui aux médecins français ; c'est le code de la thermométrie clinique, établi sur des milliers de faits par un observateur attentif et consciencieux que j'ai pu voir à l'œuvre, il y a tantôt dix années, alors que déjà il réunissait les matériaux de cette œuvre, si petite par le volume, si grande par la richesse.
En transportant ce livre dans notre langue, sous la forme élégante et facile qui vous est habituelle, vous supprimez le dernier obstacle à la vulgarisation de la méthode, et vous acquérez un titre sérieux à la reconnaissance de tous les amis du progrès.
Je ne puis vous celer pourtant un danger auquel vous vous êtes exposé : ce travail, qui vous a coûté tant de veilles, vous vaudra peut-être le blâme de quelques critiques superficiels ; on vous reprochera d'avoir accordé l'hospitalité de notre langue universelle à un livre de provenance allemande; on vous accusera de n'avoir pas compris que nous devons aujourd'hui, plus que jamais, nous suffire à nous-mêmes, et l'on ira peut-être jusqu'à voir dans votre traduction la preuve d'un injuste dédain pour les travaux français.
Ne vous laissez point émouvoir par ces plaintes ou par ces malveillantes insinuations. Il est des attaques qui honorent ceux qui les subissent; il est des périls que l'on peut affronter sans grande témérité ; permettez en effet à mon expérience de vous éclairer sur ce point Parmi ces critiques qui portent les questions de
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science, sur un terrain auquel elles doivent rester étrangères, les uns, c'est le plus grand nombre, sont intéressés dans le procès; car, s'ils prennent le masque du patriotisme, c'est pour dissimuler leur paresse ou pour cacher leur impuissance; pour ceux-là, vous savez la seule réponse qui convient. Quant à ceux qui exprimeraient par hasard une conviction sincère,... la science peut avoir ses Prudhomme... renvoyez-les à ces pages éloquentes qu'a écrites, en tête de la première édition française de l'ouvrage de Niemeyer, un maître dont nous aimons tous à invoquer la légitime autoriié, dites-leur de lire et de méditer cette préface de M. le professeur Béhier ; ils y verront démontrés, par sa voix persuasive, les dangers de l'isolement, la nécessité d'une pondération constante entre les travaux de toute origine, et la suprématie du progrès sur toutes les autres considérations. Que si, en raison des événements qui ont surgi depuis lors, cette lecture salutaire n'entraîne pas la conversion de ces confrères inquiets, demandez-leur à votre tour quel st le médecin qui sert le mieux son pays, de celui qui l'appauvrit en le privant de propos délibéré d'une classe entière de revenus scientifiques, ou de celui qui consacre ses efforts à ajouter aux richesses indigènes la totalité des acquisitions étrangères.
Posée en ces termes, et c'est ainsi vraiment qu'elle doit être formulée, la question, je pense, est résolue.
Soyez donc sans inquiétude, mon cher ami, restez
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fort de l'utilité de votre œuvre, et rappelez-vous que si l'admirable doctrine du poëte
Homo sum, nihil humani a me alienum puto.
est vraie pour l'homme en général, elle l'est plus encore pour le médecin, dont elle doit être le premier guide.
S. JACCOUD.
Pans, 3 mai 1872