CHAPITRE II
Telles sont les principales théories que les physiologistes et les médecins expérimentateurs ont récemment introduites dans la science. Elles sont toutes exclusives, et la conclusion de l'auteur se trouve en quelque sorte commandée par la direction de ses recherches personnelles. Placés en présence des malades, les médecins cliniciens se sont tenus en général sur une prudente réserve, et nous n'en trouverions pas un qui ait adopté dans son entier une seule des théories que nous avons analysées. Eclectiques par la nécessité de l'application, ils ont tous cherché à juxtaposer les diverses propositions, et à en tirer ce qui était immédiatement utilisable au lit du malade, pour le traitement ou pour la connaissance du processus pathologique particulier.
Nous ne ferons pas une longue analyse des divers articles consacrés par eux à l'étude de la lièvre, les médecins ne pouvaient être et ne furent que des compilateurs.
Nous devons dire d'ailleurs que ce n'est pas un reproche que nous adressons à nos devanciers, nous ne saurions actuellement aller plus loin qu'eux, et la pratique n'aurait rien à gagner à ce que les médecins, pris subitement d'enthousiasme pour une de ces théories, acceptassent sans discussion les applications thérapeutiques qui en sont la conséquence logique. Nous sommes trop convaincus que la solution du problème
Le rapporteur (Samuel, Schmidt's Jahrb.) déclare cette liypothèse contredite par ce fiiit l)icn connu que certaines lésions locales importantes , qui supposent nécessairement un état anomal du sang y contenu, ne donnent point lieu à la fièvre. Dans le cours d'une même dyssenterie, il y aura aujourd'hui une température normale, à un autre moment il y aura fièvre, et pourtant on ne peut pas admettre que le sang ait différé de composition hier et aujourd'hui.
Les défenseurs (il en existe encore) de la
fièvre essentielle ne peuvent pas expliquer ces différences : cela est cependant facile, si l'on se reporte au degré plus ou moins élevé d'intensité du processus inflammatoire, constaté par le thermomètre. Alors on voit que la chaleur fébrile ne se forme que dans le foyer inflammatoire, que tous les autres organes et tissus lui servent de milieu physiologique, mais qu'ils ne fournissent aucune contiibution positive à l'excédant que nou.s h'ouvons alors.
LA FlÈVliE.
est encore éloignée pour ne pas résister de toute notre puissance à des déductions prématurées.
Wunderlich ^ fait remarquer avec raison que cette question : Sur quelle base repose l élévation thermique anomale? n'est nullement identique avec cette autre : Quelle est la cause essentielle de la fièvre? La fièvre est en effet un ensemble de phénomènes généraux dont l'élévation de la température constitue peut-être l'élément le plus important; mais il est impossible de déduire tous les autres phénomènes de celui-ci.
Pour Wunderlich, on ne devrait pas demander quelle est la raison de la modification thermique dans la fièvre, mais bien quelle est la cause ou plutôt quelles sont ks causes d'une élévation déterminée de température chez un individu donné et à un moment précis, ou, tout au moins, quelles sont les causes de la modalité thermique dans une forme morbide, dans une espèce et dans un temps déterminés.
L'élévation de la température générale peut résulter d'un défaut d'élimination de la chaleur. Pour Wunderlich , dans le frisson, on peut supposer que, le sang ne se refroidissant plus dans la peau anémiée, il en résulte en grande partie une augmentation de la chaleur centrale.
Wunderlich ajoute : ff-On peut supposer que, dès qu'il se trouve, dans un point quelconque du corps, un foyer local d'hyperproduction thermique, le surcroît de la chaleur qui en dérive est communiqué par l'intermédiaire de la circulation au corps tout entier, et que la température locale en est augmentée. Les lieux dans lesquels il peut y avoir une hy{)erthermogénèse sont les foyers d'inflammation ou d'hypérémie, mais ils sont trop circonscrits par rapport à l'ensemble de l'organisme, et l'on peut tout au plus admettre que le surcroît de production thermique local fait naître une élévation
' Wmiderlicli, De ta température dam hs maladies. Tracl. de Labadic Lagravo. Paris, 1 87a , p. 1 8(j.
Irès-modérée de la température générale, qui, d'ailleurs, à moins qu'il ne survienne de nouveaux troubles , doit être promptement et facilement compensée par les voies normales d'élimination, w
On voit que, dans son ardeur à découvrir les causes de la production de chaleur, Wunderlicli oublie les expériences de Hunter et celles de ses contemporains. Il suppose ensuite que cette élévation de la température générale peut dépendre de l'activité des processus thermogènes normaux, mais il lait remarquer que, malgré les recherches quantitatives des produits de décomposition (acide carbonique, urée), nous sommes encore loin des résultats qui autoriseraient à considérer la chaleur fébrile comme la conséquence d'une suractivité pure des processus chimiques normaux.
Pour Wunderlich, ce sont, au contraire, des processus chimiques plus ou moins étrangers à l'état physiologique qui doivent probablement expliquer l'augment de la chaleur; il lui semble que, parmi ces processus, il faut placer une suractivité de la combustion de l'hydrogène, une décomposition organique rapide (qu'il ne détermine pas), les contractions musculaires (convulsions toniques), enfin les fermentations.
Wunderlich enregistre également l'influence des nerfs vasomoteurs et de l'activité morbide des centres spinaux et conclut ainsi : rrEn réfléchissant à la coopération possible, sinon certaine, de plusieurs causes, on conçoit que, dans deux cas diff"érents ou à deux périodes différentes d'un même cas, une seule et même élévation de la température morbide puisse avoir une tout autre signification (dans ses origines).»
Ce résumé montre assez combien un auteur soucieux de n'avancer que des faits démontrables, se trouve embarrassé au milieu des matériaux amassés, et quelle peine il éprouve à faire un choix ; incertain de ses appréciations , il réunit ceux qui lui semblent plus parfaits, sans réussir à les joindre et à en faire un ensemble.
LA FIÈVRE
M. Jaccolul est plus sévère encore dans son jugement^ : wCe qui est certain, ce qui est saisissable par l'observation, c'est que la cause pyrétogène crée dans l'organisme une modalité anomale de la nutrition (accroissement des oxydations), c'est que ce mode nutritif a pour conséquence une augmentation parallèle de la chaleur, c'est que , sous l'influence de cette chaleur fébrile, l'action du cœur s'exagère; c'est que cette température anomale provoque souvent aussi une convulsion réflexe temporaire, qui constitue l'épisode du frisson et de l'algidité; mais au delà de ces notions certaines, je ne vois que contradictions et hypothèses, et je ne trouve dans toute cette histoire qu'une seule vérité positive, c'est celle qui est exposée dans notre définition même : La fièvre est un accroissement morbide de la combustion et de la température organiques. 55
M. Hirtz^ fait à ses contemporains une part plus juste, il regrette que Traûbe ne se soit pas borné à tirer des objections-' dont la théorie de la fièvre est passible cette conclusion, qu'outre l'augmentation de combustion , la fièvre doit encore être cherchée dans cet autre facteur, la diminution de l'émission : il aurait eu raison, pense M. Hirtz, de ses adversaires trop enclins à tout expliquer par l'excès de suroxydation.
L'ancien professeur de Strasbourg admet avec Liebermeister que l'acide carbonique exhalé par un fébricitant est augmenté; avec Sénator, que l'urée éliminée représente des combustions plus actives ; avec Virchow, Cl . Bernard , Tscheschichin , que le système nerveux vasomoteur et cérébro-spinal règle la répartition du sang.
crEn résumé, dit-il, il y a dans la fièvre augmentation de la production de la chaleur, mais en même temps diminution de la faculté modératrice qui la dépense proportionnellement.
' Jaccoud, Traité de pathologie in- médecine et de chirurgie pratiques. lerne, Paris, 1870, t. I, p. 99. recteur : Docteur Jaccoud.) kv[.. Fièvre,
'- Hirtz, in Nouveau dictionnaire de T. XIV, Paris, 1871, p. 7^0.
CHAPITI'.E II. —
Nous en donnerons une idée en comparant le sang à un poêle modérément cbaulTé, et le corps à la chambre dans laquelle il est placé. Tant que la fenêtre reste ouverte, la température ne s'élève pas au delà d'un certain degré; fermez la fenêtre ou augmentez le combustible, et la chaleur augmentera aussitôt. Cette fonction compensatrice est dans la dépense par les sécrétions cutanée, pulmonaire et urinaire.»
Mais pour M. Hirtz : wDans la fièvre, la régulation de la température existe encore, sans quoi la chaleur irait toujours en augmentant par suite de la combustion , et l'on peut admettre seulement, avec Liebermeister, que, chez un malade qui a la fièvre, la régulation ne commence qu'à deux ou trois degrés au-dessus de la normale.
«Après celte discussion, nous croyons pouvoir formuler la fièvre dans une définition basée sur sa nature : La fièvre est caractérisée par une augmentation morbide de la chaleur, due à une ^■augmentation de la combustion moléculaire et à une diminution dans l'émission , et provoquée , dans la majonté des cas, par une altération du sang. Combustion exagérée n'est donc pas synonyme de fièvre ; chaleur augmentée ne l'est pas non plus. Il faut , comme dit Virchovvf, une chaleur pathologiquement augmentée , et , comme dit Van Helmont : Calor utcumque prœter naturam auctus sit, non est tamen ipse febris. Il faut, pour que cette chaleur soit morbide, qu'elle soit permanente et non due à l'excitation passagère d'une course, d'une émotion, d'une boisson excitante. Nous voici donc, par la voie expérimentale, ramenés à la définition des premiers pères de la médecine. Nous pouvons encore dire : Les anciens l'ont trouvé, les modernes l'ont prouvé, jj
Cette longue enquête sur les causes de la chaleur fébrile montre les efforts répétés des médecins, leurs succès et leurs défaillances. Nous n'avons cherché à dissimuler ni nos espoirs ni nos doutes.