CELSE
créance au pouls soumis à tant de causes pertubatrices indépendantes de ia maladie; il signale ce «pouls du médecin,» c'est-à-dire accéléré par l'émotion que cause au malade la vue du médecin; il fait une critique juste de la valeur que l'on accorde au pouls comme signe des maladies fébriles (Galien et plus tard Bordeu ne devaient pas être si sages); puis, continuant sa profession de foi, on pourrait presque dire son acte de foi, il dit : altéra res ciii credimus, calor, œque fallax. (T. I, p. 1 fîo.) Ainsi la chaleur elle aussi est trompeuse, et Gelse l'accuse de varier par l'état /de l'atmosphère, le travail, l'émotion, le sommeil, en quoi il méconnaît absolument la loi de la constance de la température animale. Aussi conseille-t-il de ne se point fier à un signe unique pour reconnaître la fièvre, et le conseil est bon.
Cependant il est intéressant de remarquer qu'alors comme depuis, comme aujourd'hui, le médecin a deux moyens, deux .procédés pour reconnaître la fièvre : i" le pouls : venis enim maxime credimus (t. I, p. 119); 2° la chaleur du corps : altéra res est cui credimus, calor. Il est évident que telle était la pratique usuelle. Gelse ne parle pas autrement que ne font encore en ce moment la plupart des médecins qui n'admettent pas la précision dans le diagnostic, et c'est le plus grand nombre; il indique à quels signes on reconnaît la fièvre, et les groupe tous dans le tableau suivant: on doit savoir, dit-il, que celui-là n'a point la fièvre dont le pouls bat comme d'habitude et dont le corps est tiède comme il doit l'être à l'état sain {tepor^, et il ne suffit pas, pour affirmer la fièvre, qu'on trouve que le malade a une chaleur trop grande (t. I, p. 120): non protinus sub calore motuque febrem esse concipere; sed ita, si summa quoque arida inœqualiter cutis est (peau sèche par places), si calor et in fronte est et ex imis prœcordiis oritur; si spiritus ex naribus cum fervore prorumpit; si calor aut rubore aut pallore novo mutatus est, etc. Le tableau, comme on le voit, est assez complet: chaleur de la peau, sèche, mal dis-
bà CHAPITRE P. — LA CHALEUR ET LA FIÈVRE.
tribiiée, air chaud sortant des narines; mais n'est-ce pas la science primitive élémentaire que toutes les mères ont possédée dès les premiers âges de l'humanité, la notion populaire de la maladie? et est-il bien nécessaire d'être médecin pour savoir ces choses de la vie usuelle?
A cette époque, et déjà depuis longtemps, on enseignait dans les écoles les quatre signes de l'inflammation, et Celse ne manque pas de les rapporter (t. l, liv. III, p. 129, § lo): notœ vero injlammahonis sunt quatuor, rubor et titmor, cum calore et dolore.
En général Celse recommande les boissons chaudes et les bains chauds, les onctions, les cataplasmes tièdes. Pourtant il indique les ablutions froides dans certaines céphalalgies causées par la chaleur : considerandum est quœ causa dolorem excitant : si calor, aqua frigida multa perfundere caput expedit, spongiam concavam imponere, subinde in aqua frigida expressam. (T. 1 , liv. IV, p. 173.) Voilà la compresse froide permanente telle qu'on l'applique aujourd'hui. Celse parle encore de refrigerentm cataplasmata , mais il y a lieu de croire que le mot réfrigérant est pris dans un sens qui n'est pas l'analogue de « froid, v car il est question, dans le même paragraphe, d'onctions avec l'onguent rosat et le vinaigre, et d'application de laine grasse imprégnée de ces substances.
Au livre IV, S 3, à propos du tétanos, Celse fait une déclaration de principe qui nous permet de connaître son opinion sur le rôle du sang par rapport à la chaleur du corps. Asclépiade a recommandé surtout la saignée, d'autres, au contraire, ont dit qu'il ne fallait pas saigner, parce que le corps avait, dans ce cas, besoin de chaleur, était pauvre en chaleur, et que précisément c'est dans le sang qu'est la chaleur eo quod maxime tum corpus calor e egeret isque esset in sanguine. (T. I, p. 179.) Il y avait donc des médecins qui enseignaient alors que la chaleur résidait dans le sang; c'était une opinion qui avait cours. Malheureusement Celse la combat sans am-
GALIEN
biguïté : tJcrum hoc qiiidem falsum est. Neque enm natura savgumis est, ut utique caleal, sed ex iis quœ in homme sunt hic celerrime vel calefacit vel refrigescit. (T. I,p. 179-) Ainsi Celse professe que la chaleur ne réside pas particulièrement dans le sang, mais que le sang est un des éléments de l'organisme qui s'échauffent ou se refroidissent le plus rapidement (?). Il est donc bien certain que Celse n'a connu ni les sources ni le siège principal de la chaleur du corps.
Dans la partie qui traite des plaies, on trouve le précepte d'appliquer des éponges imbibées d'eau froide et entretenues à l'état d'humidité. (Liv. V, § 22.)
La théorie de la chaleur retenue, d'origine hippocratique, se rencontre nécessairement dans Celse : cui, febre œque non quiescente, exierior pars friget, tnterior sic calet ut etiam sitim facial, létale. Ainsi la chaleur est retenue au dedans; on a soif, on a l'extérieur du corps froid, etc. Voilà une théorie bien nette.
Tous les médecins du xvf siècle ont accepté cette doctrine, nous verrons plus tard qu'elle reprend faveur aujourd'hui; elle se retrouve en effet dans les arguments par lesquels Senator a combattu les opinions de Liebermeister.
GALIEN'
Qu'est-ce que la chaleur? Galien, citant Hippocrateet Platon
' Claudius Galenus , né sous l'empereur Adrien, Tan 128, à Pergame (Asie Mineure), où était un célèbre temple d'Esculape. Son père était Nicon, sénateur de Pergame, homme riche et éclairé, qui le fit instruire dann la dialectique, philosophie des stoïciens (Zénon), de Platon, d'Aristote, d'Épicure.
A 1 7 ans, il étudie la médecine, suit les cours d'anatomie de Quintus, de Satyrus, de Pelops à Smyrne, de Numesianns à Corinthe (secte dogmatique). Les
étudiants étaient errants , ainsi au moyen âge, et aujourd'hui en Allemagne. Puis il va à Alexandrie étudier sous Lucius, voyage, visite l'Europe et l'Asie, les îles de Chypre, Crète, Lemnos et l'Egypte.
A 28 ans, il obtient du pontife de Pergame la place de médecin des gladiateurs (soigner ces artistes n'était pas une sinécure).
A 33 ans, une émeute le fait fuir; il vient à Rome, où seuls les Grecs exerçaient la médecine (Graeculi, rhéteurs,
( Des dogmes d' Hippocmte et de Platon ' ) : « Hippocrate dit toujours que la chaleur est la cause principale des œuvres de la nature; Platon emploie non le mot chaleur, mais le mot feu! Or comment comprend-il que cette chaleur ou ce feu gouverne les corps animés? Tout animal a sa chaleur dans son sang et ses veines, il a donc en lui un foyer. En effet ce n'est pas par l'atlrition des artères que la chaleur s'engendre dans les corps des animaux^, comme cela se voit pour les pierres ou le bois, mais, bien au contraire, c'est par une chaleur innée que leurs mouvements ont lieu. Que leur corps cesse d'être chaud par la gelée, un médicament, ou autre cause, leurs
rées , condensées. On a besoin de toute son attention pour ie suivre ; on croit souvent lire un auteur moderne.
La question de la chaleur du corps occupe une large place, et sa solution y est réellement entrevue. Sa doctrine est restée maîtresse jusqu'à Lavoisicr (1775). Rien qu'on ne doive pas attribuer à Galien seul les immenses progrès accomplis pendant les cinq siècles qui le séparent d'Hippocrate, nous trouverons la preuve que sa part personnelle est très-grande, et qu'il a concouru au progrès par ses remarques et par ses expériences.
Les indications bibliographiques se rapportent à la belle édition publiée par Garolus Gottlob Kiihn : Medicorum grœcorum opéra quw exstant. Claudii Galeni opéra omnia, 20 volumes in-8°, Lipsiae, 1821-1833. Texte grec et traduction latine.
' Galeni De Hippocrotis et Plalonis placitis liber VIII, cap. vu, t. V, p. 703.
- ISous verrons les efforts faits par les mécaniciens des siècles derniers pour ressusciter cette théorie de la chaleur animale par le frottement.
médecins, comédiens, chanteurs, danseurs,— article d'importation; les Italiens, en France , jouèrent le même rôle sous le règne des Valois).
Après cinq ans de pratique distinguée dans l'aristocratie, la pesle vient, et il s'en retourne à Pergame. Il est rappelé par Marc- Antoine Antonin et Lncius Verus, qui mourut de la peste.
Il fut le médecin des empereurs Marc- Aurèle, Commode, Pertinax, Septime-Sévère.
Il mourut 370 ans.
Il écrivit plus de cinrf cents mémoires sur la philosophie, la dialectique, la géométrie, la grammaire.
Ses ouvrages médicaux forment une bibliothèque : « ils régnèrent despotiquement sur le monde pendant treize siècles." Les Arabes enseignaient, commentaient Galien. Ils ne fondèrent que.
des écoles galéniques [dogme, école dogmatique, empirisme, méthodisme! Verlm et vocesl).
Galien explique tout. Il étudie la physiologie et l'anatoniie sur les animaux (probablement sur les singes exclusivement). Il est médecin et chirurgien.
Dans ses livres, les questions sont ser-
GALIEN
artères cessent de battre et leurs muscles de se mouvoir. Ce n'est donc pas une fontaine de feu, mais plutôt de chaleur incluse, c}ui est en nous, comme le dit Hippocrate. w
Dans le livre Du tremblement, des palpitations , des convulsions^, Galien revient à cette définition: «ne croyons pas, dit il, que la chaleur résulte de la coUision de nos particules, d'une collision ni d'un autre mouvement, mais bien que notre chaleur n'est point acquise ni postérieure à la génération de l'animal , et qu'elle est primitive et innée, v Au livre Des dogmes d'Hippocrate et de Platon ^, Galien dit : « mais la chaleur innée est tempérée, c'est une substance consistant surtout dans le sang et la pituite, et formée d'un mélange de froid et de chaud. V
. « Le siège de la chaleur est dans le sang^ (livre /)es humeurs). Il faut savoir user de la saignée, car non-seulement le sang est leréservoir où puisent tous les tissus, mais le sang est aussi le siège même de la chaleur, et diminuer la quantité du sang c'est diminuer la chaleur, v
Le cœur est le centre de la vie et de la chaleur: «c'est dans le cœur qu'est le principe de la vie, c'est en lui qu'est l'origine et la source de la chaleur innée , sans laquelle nul animal ne peut vivre; donc le cœur tient un rôle important*; grâce à lui, la chaleur native est répartie dans toutes les parties du corps proches ou lointaines, et revient à son centre, sorte de va-et-
' Galeni De tremore , palpitatione , convulsione et rigore iiber; t. VII, cap. VI, p. 616, et t. V, p. 709. Galien ajoute expressément: «innati caloris causa non est spiritus tunicis arteriarum attritus.n
Galeni De Hippocratis et Platonis placitis liber VIII, cap. vu, t. V, p. 703.
' ttNaluralis enim calor in sanguine et iu iisqufe ex hoc nutriuntur maxima
ex parte consistit. ffippocratis Ejndem. VI, et Galeni in illum commentarius F, sectio v, cap. xxx, I. XVIf, secunda pars, p. 299.
* Galeni in Hippocratis librum de alimento commentarins 111, cap. xxv, t. XV, p. ,S6i et 36a: rr.kc fortasselioc unam naturam nuncupat, ut quum hic caior adsit, home sit, quum ille absit, homo esse desinat.5)
vient nécessaire à la vie et au mouvement'. 5) Galien ajoute : ainsi pas de chaleur, pas d'homme.
«11 y a trois facultés (est-il dit dans le même livre'^) qui gouvernent les animaux : l'une est la nutrivité, elle réside au foie et a pour organes les veines qui vont par tout le corps; l'autre, qui est comme l'âme des êtres animés, et qui a son siège au cœur, c'est la chaleur innée; elle a pour organes les artères. La troisième est au cerveau, c'est la raison qui préside aux actions volontaires^.??
Au chapitre ix du même livre, Gallen admet qu'il y a de la chaleur ignée dans le foie, mais moins que dans le cœur*, et c'est, dil-il, cette chaleur du foie qui fait engendrer le sang(?).
Dans les commentaires sur le ili" aphorisme d'Hippocrate, Galien s'exprime ainsi : la substance de la chaleur innée est aérée cl aqueuse^. En y réfléchissant, on s'explique cet aphorisme, qui désigne les vapeurs venues d'un foyer.
En plusieurs passages, Galien met le siège delà chaleur dans le cœur, c'était l'opinion des philosophes platoniciens : coloris m corde fervorem esse (^Hippocrat. et Platonis dogm.y wLa chaleur du cœur n'est pas comme celle des autres parties, dénudez le cœur de son péricarde sur l'animal vivant, celui-ci meurt ^; plongez votre doigt dans le ventricule gauche principalement et vous y sentirez une grande chaleur, plus élevée que dans toute autre partie. » (M)
Dans le livre De usu partium'' : «Toutes les artères correspondent à un centre unique, le ventricule gauche du cœur
' C'est presque l'idée de la circulalion; elle devait attendre seize siècles son développement.
- Galeni in Hippocratis librum de alimento commentmius III, cap. x, t. XV, p. 992.
■'' Dirait-on mieux aujourd'hui?
'' Voyez les expériences de Cl. Beruanl sur la chaleur dans les veines sus-
hépatiques et dans les ventricules du cœur.
' flippocrntis aphorismi et Galein in eos commenlarii . Aphor. i4, t. XVll, 9" partie, p. ^07.
Galeni De pulsuum usu liber, cap. II , t. V, p. 1 58 et 1 59.
' Galeni De usu partium corporis huinani liber IV, cap. xvii, t. III, p. /197.
GALIEN
où est le principe de la chaleur native ... La chaleur a pour matière le sang où elle s'allume et s'entretient'.»
Certains passages montrent que l'on pratiquait, à cette époque, des expériences de physiologie, et qu'on usait fort de cette méthode; au Hyre Des pulsations'^ on trouve cette phrase: "liez les artères d'un membre, vous ne le refroidirez pas entièrement, bien que le cours de ces vaisseaux soit interrompu; c'est que le corps est, comme a dit Hippocrate, partout en communication avec lui-même .... »
Cette citation suffit à montrer combien les expériences de vivisection étaient usuelles au temps de Galien. Plus loin Galien, pour prouver que le s^ng est le réceptacle de la chaleur, nous cite les blessés qui se refroidissent quand ils perdent leur sang, si les chirurgiens n'ont pas le soin de leur lirr les
VAISSEAOX^.
K Ainsi des rois, des soldats blessés dans un combat singulier, des chasseurs, ont eu les veines et les artères blessées , de telle façon que les médecins durent leur appliquer des liens; or ces blessés, au bout de peu de temps, ont senti se refroidir les parties situées au-dessous de la ligature, assez tard quand c'étaient les artères seules qui avaient été liées, et pas du tout ou très-peu quand les veines seules étaient liées. D'oià il appert manifestement que les veines apportent aussi quelque chaleur, moindre à la vérité que celle qui vient par les artères. Si vous liez quelque partie du corps au-dessus d'une blessure, vous voyez que cette partie devient livide et froide, parce qu'elle cesse de recevoir la chaleur comme les autres parties. V Galien en conclut que le pouls est le moyen de conduire partout la chaleur.
' De usu respirationis liber, cap. m, cap. m, t. V, j). 160, et in eodem ItbrO)
t. IV, p. igo, et: Calor nativus in san- cap. 11, p. 167.
giiine sedemsuamhabet, t. XVI, p. i3o. La ligature pour arrêler les liémor-
Ges deux idées sont séparées dans Galien. ragies a été pratiquée dès la plus haute
- Galeni De ptilsuum usu liber, antiquité.
La concordance des mouveraents de la température du corps avec la fréquence du pouls et de la respiration était classique au temps de Gaiien.
On professait que la chaleur native était refroidie par l'air inhalé et était purgée par l'expiration d'une certaine matière fuligineuse^. . . (livre Du pouls et de la respirationy On savait fort bien que le resserrement des vaisseaux de la peau empêche la chaleur de s'échapper, que leur relâchement, que la perspiration, la sueur, font évaporer la chaleur. (^Hippocrate et Polybe, avec commentaires, par Gaiien.)
« L'inspiration qui accompagne la diastole refroidit la chaleur intérieure^.» C'était une opinion très-ancienne: Gaiien dit que « Platon, dans son discours sur l'usage de la respiration , semble imiter Hippocrate ^, lequel veut que /'inspiration ait pour objet de refroidir la chaleur native, et /'expiration de chasser les matières fuligineuses, récrémentitielles . . . ! » On doit s'arrêter ici, car ce passage est admirable d'intuition!
Il y a déjà, à cette époque, un besoin de trouver un régulateur de la chaleur animale. Au livre Des causes de la respiration * , Gaiien a écrit cette phrase : k 11 y a trois causes de la respiration: la volonté, les instruments à son service, et l'utilité c^ui consiste dans le rôle qu'a la respiration de conserver la modération de (ou de servir de modérateur à) la chaleur innée, v (commoderationem conservât, en grec : Trjpovcra çièv r^v crvfxfxsTpi'av
11 y a plus d'un passage où Gaiien met le pouls sous la dépendance delà chaleur. Il y a, dit-il {^Hygiène, discours. B), une
■ Galeni De puhuum nsii liber, cap. Tii , t. V, p. 1 78.
^ Galeni De dijficultate resph-ationis liber I, cap. v, t. VII, p. 766. kCoitiposita enim est ex contrariis motibus per quiètes distinctis, atque ejusdem usus gratia fit; et ex partibus ejus inspiratio qnidem consimilis existens
pulsuum diastoles insitum calorem réfrigérât; exspiratio vero velut systole pulsuum, fumosum ad uslionis excrementum excernit.ii
' Gaiien , Dogmes d' Hippocrate et Platon, t. V, ch. ix.
* Galeni De caiisis respirationis liber, t. IV, p. ^65 et /i«6.
GALIEN
cause de changement du pouls qui est l'augmentation ou la diminution de la chaleur naturelle, une autre qui dépend de la respiration, etc.
Le pouls, disons-nous aujourd'hui , est fonction de la température.
Galien n'a que trop connu le pouls! «Le pouls nous indique quelle est la chaleur. Il faut examiner la respiration et le pouls, car ces deux signes nous indiquent quelle est la chaleur ^ »
En plusieurs passages, Galien répète que l'usage du pouls est de répandre la chaleur par tout le corps et que l'usage de l'inspiration est de modérer la chaleur intérieure. Il prononce même le mot de ventilation (^pmi^w).
Ailleurs (livre De la phlébotomie^ , ch. v) Galien se sert d'une comparaison familière pour montrer ce que c'est que la chaleur animale : non-seulement, dit-il, le sang sert d'aliment aux parties de l'animal, mais encore c'est dans le sang que s'entretient la chaleur naturelle, comme nous voyons les morceaux de bois propres à la combustion , étant mis au feu de notre foyer, chauffer toute la maison, v Galien examine ensuite toutes les causes extérieures et intéi^ieures qui peuvent faire varier la température de notre corps ^.
' De locis ajfectis, iib. IV, cap. vu, t. VIII,p. 25i.
- De venœ seclione adversus Erasistratum , cap. v, t. XI, p. 262.
' Malheureusement, à côté de ces passages vraiment remarquables , Galien en contient d'autres qui montrent où peut conduire le besoin de tout expliquer.
C'est ainsi que nous trouvons cette singulière démonstration de la supériorité de l'homme sur la femme" (il s'agit de la chaleur) : «Comme l'homme est le plus parfait des animaux, ainsi l'homme
est plus parfait que la femme; or la cause de cette perfection est l'excédant de chaleur, car la chaleur est le premier instrument de la nature; ceux qui en sont moins pourvus ont un travail pins imparfait. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la femelle soit d'autant plus inférieure qu'elle est plus froide, par comparaison avec le mâle. Car, de même que la taupe a les yeux imparfaits, non pas tant cependant que d'autres animaux qui n'ont pas même apparence d'yeux, ainsi la femme est plus impar-
■ De usu partium corporis humani, lib. XIV, cap. vi, t. IV, p. 161.
Pathologie thermique de Galien. — ce Si la chaleur est en excès [Des aliments, différences des maladies quant à l'alimentation, à la respiration, à la chaleur, au sang, etc. il est nécessaire que l'animal ait une maladie répondant à la nature de la cause qui a élevé la chaleur. C'est pourquoi les inflammations, les érésipèles, les éruptions et les charbons et autres de ce genre, sont joints à la fièvre; tandis que les convulsions, les palpitations, l'épilepsie, sont des maladies à température basse,
La chaleur morbide diffère de la chaleur saine par divers caractères; comment les apprécier?par le. toucher, car «la chaleur de l'homme sain est vaporeuse, douce, nullement désagréable au toucher, point âpre ni mordicante; au contraire, la chaleur des fiévreux, surtout dans les fièvres hectiques ou putrides, est acre, désagréable au toucher^, w (On croirait
faite que l'homme par les organes génitaux: car, chez elle, les parties ont été formées dans l'intérieur, alors qu'elle était encore au ventre de sa mère; or, comme ces parties ne pouvaient se développer et émerger à cause du défaut de chaleur, elles ont été cause que l'animal tout entiei'a été frappé d'infériorité , et pourtant ce défaut n'est pas à mépriser, car enfin il était utile qu'il y eût une femme. Et l'on ne peut pas croire que l'artisan de toutes choses eût fait la moitié de l'espèce humaine infirme et imparfaite, sans une raison.
Le foetus lui-même a besoin de beaucoup de matière non-seulement pour sa formation première , mais encore pour son accroissement. Dès lors deux choses doivent arriver nécessairement , ou que le fœtus se nourrisse aux dépens de la substance même de l'utérus, ou qu'il reçoive un supplément d'aliments; or il n'était pas bon que l'utérus fût appauvri, et il ne pouvait pas prendre le su-
perflu, si la femme avait été parfaitement chaude, car, si cela était, elle l'absorberait elle-même pour sou compte.
Il fallait donc que la femme fût plus froide afin qu'elle ne pût pas absorber à son bénéfice tout ce qu'elle ingère; en effet la femme ne peut pas cuire ce qui est trop froid; et elle laisse ainsi un peu d'aliment qui est superflu. Tel est le
but de la froidure de la femme
D'ailleurs, si elle avait eu des testicules an dehors, la matrice n'aurait pas été ce réservoir si nécessaire à la procréation , etc »
11 est impossible de pousser plus loin l'abus de l'argument des causes finales. Ce passage pourrait être cité pour montrer l'inanité de ce genre de raisonnement; c'est un modèle, et il mérite de devenir classique.
' Galeni in Hippocratis libvum de alimento commentaritts IH, cap. xxvi, t. XV, p. 363 et p. 369.
- T. XVII, pars socunda, p. A 08
GALIEN
lire un auteur des xvi'' et xvtf siècles). Bordeu n'a rien fait sur le pouls qui soit supérieur à l'œuvre rie Galien. Nous étions encore galénistes hier, pour ainsi dire.
Un passage analogue au précédent se trouve au chapitre XXIX intitulé^ : Febrtum quœdam manui mordaces sunt, qiiœdam vere mites.
Au livre 1 des Différences entre les fièvres, chap. ix, on iit^: «mais le plus grand indice des fièvres putrides est la qualité de la chaleur; celle-ci n'a rien de suave, ni de modéré, ni qui rappelle les sensations journalières, mais, comme l'ont dit les meilleurs médecins avant nous, cette chaleur est mordante, elle blesse et mord le tact, comme la fumée attaque les yeux et les narines. Il faut laisser pour cela la main en place pendant quelque temps. . . . r, Quel tact! comme celte faculté était prédominante chez les anciens, l'examen du pouls était leur auscultation.
Il y a à travers Galien quantité de passages sur les qualités de la chaleur^ (même livre: des fièvres hectiques) : «La chaleur est débile au premier abord, mais peu après elle apparaît acre et corrodante, d'autant plus qu'on prolonge plus l'exploration. 55 Au livre II* (fièvres bilieuses et pituiteuses) : çtll faut distinguer la quantité et la qualité .de la chaleur fébrile; l'acrimonie de cette chaleur indique la nature de l'humeur qui accompagne cette fièvre, j'entends la qualité de la chaleur. Celle en effet qui est plus vaporeuse et moins désagréable vient du sang; celle qui est désagréable, corrosive, mordante, vient de la bile. . . 55
Nous retrouvons encore ici simplement la tradition hippocratique; au livre VI des Epidémies, Hippocrate disait que.
Galeni comm. I in Hippocrat. aphorism. 1 4 .
' T. XVII, prima pars, p. 87t. Galeni comment. I in Hippocratis lib. VI Epidemiorum , cap. xxix.
T. Vil , De fehrium dijferentiis , 1. I , c. IX, p. 807.
^ T. VII, De fehrium differentiis , lib. I, cap. XI, p. 817.
" T. VII , ibid. lib. il , caput XI , p. ,S 77 .
64 CHAPITRE r. — LA CHALEUR ET LA FIÈVRE.
parmi les fièvres , les unes sont mordantes à la main , les autres douces, d'autres vont crescendo, quelques-unes ardentes dès le début, les unes sèches, les autres salées. . .
wLes médecins, au dire de Gaiien, appellént une fièvre grande ou petite, suivant l'élévation de la chaleur du corps; et ardente celle qui s'accompagne d'une chaleur excessive et d'une grande soif 55 (^soif ardente. . . mots bien significatifs quand on y réfléchit). Il ne semble pas bien certain que Gaiien ait su qu'il n'y a point d'exagération locale de la chaleur supérieure à celle du centre. Mais il définit souvent la fièvre «la diffusion par tout le corps d'une chaleur exagérée, v
11 paraît même ressortir clairement du passage suivant que Gaiien ignorait absolument la loi de la répartition de la chaleur dans l'organisme, et que le maximum en était toujours dans les viscères intérieurs; il ne faut pas, du reste, s'étonner de cette erreur qui a persisté jusqu'à notre époque. (Ilep! Sta- 'srupsT&îr, liv. IP.) « L'inflammation locale (par blessure) allume aussitôt la fièvre, alors que, soit à cause de son étendue très-grande, soit par voisinage, la chaleur partie de cet endroit parvient au cœur. Ainsi Gaiien croit que la chaleur (morbide) s'allume en un point et se transmet au cœur et de là à tout l'organisme (fièvre).
La différence de la chaleur intérieure et de la répartition de la chaleur à la périphérie faisait également défaut à Gaiien, il disait qu'un homme a chaud quand cet homme accusait une sensation de chaleur ou que la rougeur lui montait au visage, ou qu'il se disait réchauffé par un breuvage^. «L'exercice augmente la chaleur propre du corps. Ainsi nos corps s'échauffent par les bains , les lavages à l'eau chaude , pendant l'été, quand nous nous exposons au soleil, quand nous nous chauffons près d'un foyer, et quand nous nous frottons avec des médi-
' Galetii De fi'brniiH iliffh-entiis , ^ Galeni De sanitate tuenda, \. H, cap. XV, t. Vn, p. 387. cap. i.v, l. YI, p. 137.
GALIEN
caments chauds. Il faut distinguer la chaleur extérieure et étrangère de l'excès que l'exercice développe dans la chaleur propre des animaux. »
La fièvre. — Si nous recherchons à travers les nombreux chapitres de l'œuvre de Galien ce qui est relatif à la fièvre, nous trouvons une foule de passages où son opinion sur ce sujet est émise avec quelques variantes. Voici l'un de ces passages, qui nous paraît plus particulièrement explicite^: «Le début de la fièvre est la conversion en feu de la chaleur native, comme l'a dit Hippocrate, et ce mouvement, parti de la poitrine, envoie la flamme vers la tête. La fièvre, c'est du feu, dit-il ailleurs (^Epidémies). Si donc, ajoute Galien, les remèdes doivent être les contraires des maladies, il faut que le remède spécial des fièvres ait une faculté réfrigérante et humectante ; en effet la fièvre est chaude et sèche. »
Malheureusement les anciens appelaient rafraîchissants certains remèdes qui n'ont en réalité rien de froid en eux, tels que la tisane d'orge, et il ne faut point leur attribuer une notion exacte du froid en soi.
Il est certain que les signes de la fièvre étaient parfaitement connus de l'antiquité, et que la sensation de la chaleur y tenait une place considérable: «après que vous aurez tout regardé, cherchez à lever les doutes par d'autres signes^. Or le premier de ces signes est obtenu de la façon suivante : appliquez votre main (il ne faut pas qu'elle soit froide) sur la poitrine du inalade, et appréciez-y la qualité de la chaleur; si elle est mordante, vous direz qu'il y a fièvre, avant même d'avoir tâté le pouls. S'il y a sensation de froid, ne vous hâtez pas de dire qu'il n'y a pas fièvre, vous n'en pouvez pas lever la main, il faut attendre quelque temps pour voir s'il ne
Hippocratis de acutorum morborum ^ Galeni Synopsis librorum suorum de victu liber et Galeni commentarius I, pulsibus , ca^. \vi , t. IX, p. 475. lib. [, cap. XVII, t. XV, p. 456.