LA TRADITION AU XVF SIÈCLE
Nous venons, avec Sanctorius, Harvey, Borelli, d'assister à un effort nouveau et puissant de l'esprit humain vers la science, mais, même après ces grands esprits, la vieille médecine luttait encore pour la tradition, et cette résistance était légitime. Les quelques découvertes des physiologistes avaient ouvert des voies nouvelles, cela est vrai, mais qu'étaient ces quelques progrès comparés à l'énorme encyclopédie médicale?
Avant d'être devenue classique, une découverte hardie et paradoxale doit faire son noviciat et subir l'épreuve du temps. D'ailleurs la physiologie expérimentale ne touche que peu de points; faut-il, à cause d'elle, renoncer à ce que l'expérience des siècles a accumulé sur des milliers de sujets, et ne plus exercer les médecins aux choses de la pratique. Les physiologistes ne sont pas toujours de bons médecins.
A côté des novateurs il y a les professeurs, qui doivent conserver la tradition et enseigner un art corrigé peu à peu.
C'est le système du progrès dans les mœurs et dans les gouvernements par une série d'efforts successifs, et non par des réformes destructives de l'édifice en son entier. Tel est fort pour mettre à bas, qui ne saurait reconstruire.
Parions donc encore de quelques grands professeurs soutiens de la vieille tradition au xvf et au xvif siècle. Ces commentateurs tentaient d'expliquer et de justifier les textes sacrés d'Aristote, d'Hippocrate et de Galien, et de les accommoder aux progrès du temps. C'est chez eux surtout qu'on trouve et qu'on comprend l'antiquité. On peut les appeler les évangélistes de la médecine.
Au moment où les physiciens parurent, qu'était encore la médecine officielle des écoles ?
Les hippocratistes, galénistes, arabisants et aristotéliciens, commentateurs des anciens, comme les théologiens ou comme les professeurs de droit, osent à peine discuter le fond, ils
iDANIEL SENNERT. 103
l'accommodent, ils le plient dans le sens du progrès, mais n'osent l'attaquer.
Les aphorismes médicaux sont placés comme des versets en tête du chapitre, et l'auteur les explique, les développe, expose les arguments pour et les arguments contre, cite ses autorités.
Il faut voir le gros livre de Zaciitus Lusitanus avec ses deux colonnes et ses arguments, i", 2% 3\ etc.
Un tel livre était toute la science. Il n'y avait qu'un seul professeur et il pouvait tout enseigner. La vie se passait à lire, non à chercher. . . Aujourd'hui c'est l'excès contraire . . . les ignorants cherchent des découvertes, et des gens qui ignorent la chimie minérale osent tenter d'innover en chimie organique.
L'éducation classique, méthodique, fait défaut, et ce n'est pas un bien.
SENNERT (DANIEL)'.
( xvii" siècle, iSya-iGS^.)
Ses définitions sont empruntées à Aristote. Il admet les quatre éléments^: la chaleur est ce qui unit les homogènes; le froid, ce qui unit homogènes et hétérogènes; la chaleur est le plus puissant agent de la création et de la génération , on en voit les effets dans la chimie.
La vie, c'est chaleur et humidité^.
La partie la plus chaude est le cœur; puis viennent le foie, la rate, les muscles, les reins, le poumon , les veines, les artères, la graisse en dernier lieu.
' Né à Breslau , en Silésie, en 1 572 ; ^ Danielis Sennerti Opéra, h \ol.
mort en 1687 de la peste. Professeur à in-i", Lugduni , mdclvi, sumptibus Joan-
Wittemberg. Médecin de Georges I", nis Ant. Huguetan, t. I, cap. m : De
roi de Saxe. Possédait une très-grande elementis, p. 27. érudition. Vivait du temps de Borelli, ' T. I, p. SaS, cap. v : De calido in-
mais ne connut pas ses travaux. nato et humido radicali.
104 CHAPITRE l". — LA CHALEUR ET LA FIÈVRE.
Les parties froides sont: les os, les cartilages, les tendons, les nerfs, la moelle et le cerveau.
Sennert consacre un court passage aux spiritus qui animent le corps \ les uns, partie subtile du sang, produits par l'air et le sang dans le ventricule gauche; c'est l'esprit vital qui aide le' sang à se réchauffer, etc.
Le respect force cet auteur à transiger et à introduire prudemment le nouveau dans l'ancien.
Pour Sennert la fièvre doit se définir : morbus calidus, ou bien intempéries calida (une intempérie chaude). Ce n'est pas la chaleur naturelle, mais une chaleur prafer naturam, vitiosus et intemperatus. Il n'y a rien d'original dans cette manière de voir... elle était classique^.