LAZARE RIVIERE
En outre, la chaleur a besoin, pour s'entretenir, Je l'air ambiant, comme tout corps qui brûle. . .
Quemadmodum etiam ignis noster non solum lignis indiget ut sustentetur, sed etiam aere ambiente, quo refcitur ac fovetur; in angusto enim conclavi coercitus, licet sujîcientem habeat pabuli materiam, stntim suffocatur,' ut in médias cucurbituhs est manifestum; sic calor noster nations continua indiget aeris appulsu, ut commode eventiletur.
Ce passage donne beaucoup à réfléchir; le mot de ventilation semble plutôt s'appliquer à l'idée de soufflerie qu'à celle de refroidissement; le fait de la flamme qui s'éteint dans un air confiné est connu à cette époque, et depuis longtemps l'explication du fait, en ce qui concerne les êtres vivants, avait été donnée par Robert Boyle.
Rivière admet deux sources de la chaleur : la chaleur innée et la chaleur introduite (ca/or influens).
Il examine l'hypothèse du spirilus nativus sans la réfuter absolument; pourtant il admet que le pouls ne provient que du mouvement communiqué aux artères par le cœur.
Les causes de la chaleur morbide^ sont signalées par Rivière en un nombre défini: i° d'abord le mouvement, nonseulement chez les êtres animés mais chez les inanimés, produit de la chaleur (Aristote); 2" la putréfaction échaufl'e le corps (Aristote); 3° le contact d'un corps chaud extérieur; lx° la constipation (de la peau), propter impeditam transpirationem; 5°. . . etc. . . De même le froid a cinq causes , d'après Galien. . . Il n'y a point là d'opinion personnelle ni nouvelle; ce livre est un perpétuel commentaire des anciens...
' Caput III, p. /16.
ZACUTUS LUSITANES'.
(xvii° siècle, i575-iG'i2.)
Zacutus Lusitanus publie un chapitre d'histoire curieux à parcourir :
Fièvre ardente guérie par une boisson froide (Gaiien, Rhazès). — Un jeune homme, dit Gahen^, au fort de la canicule, ayant la fièvre, but un setier d'eau froide, il vomit de la bile, etc.. Rhazès dit la même chose. Cela ne concerne pas l'action du froid sur les fièvres, mais le vomissement par l'action d'une boisson froide dans la fièvre.
Doit-on donner à satiété de l'eau froide à boire aux fiévreux avant la coction? Gaiien le dit^ (lib. IX, méth. cap. v... lib. II, méth.) : ergo si vires valcntes fuerint , febris ardentissima , et concoctionis notœ planœ évidentes, frigidain dure audacter dcbebis.
' Né à Lisbonne, en 1675, y fut 3o ans professeur. Chassé comme Juif.
Son livre dédié à Louis XIII en 16Z12.
Zacut ou Zacout (de Portugal), Juif ayant la tradition des médecins arabes et grecs, versé dans la littérature médicale ancienne, a fait un livre dont la première partie est consacrée à l'histoire des principaux médecins de l'antiquité.
Ce n'est point une biographie, c'est une série de chapitres traitant de toutes les maladies , où l'auteur cite les opinions et les faits relatés dans les auteurs anciens et en doAne la paraphrase. On ne peut trouver un tableau plus complet de la médecine classique et traditionnelle telle qu'elle était enseignée à la fin du xvi' et au commencement du xvu" siècle. Ce livre suffirait à lui seul à faire revivre, à nos yeux, toute la médecine antique. L'auteur est, en outie, un des plus savants praticiens de son temps, et
ses commentaires ou paraphrases donnent une haute idée de ses grandes facultés.
Son analyse des travaux des auteurs anciens fait revivre quelques médecins dont les ouvrages sont tombés dans un oubli trop peu mérité. Elle nous montre quels étaient les procédés de la critique au milieu du xvii' siècle, et indique quelles étaient les questions qui préoccupaient le plus les médecins de cette époque.
En première Hgne nous trouvons les moyens de-diminuer la chaleur fébrile.
- Zaculi Lusitani Opéra omnia, Lugduni, MDCxLix, sumptibus S. A. Huguetan. Fil. De medicor. princip. histor. lib. IV, hist. xi. Gai.; et Ras. De fehri ardenli ^ , tome I, p. 664.
^ T. I, p. 66 A, quiBstio xvi , Ulrum in biliosis J'ebvibus, aquœ polus, sensim aut affalim sit concedendus.
ZACUTUS LUSITANUS.
Ce précepte est contraire aux dogmes d'Hippocrate, qui ne reconnaît à l'èau froide en boisson aucune utilité prochaine (lib. III, acut. ho): «elle n'apaise pas la toux, dil Hippocrate, elle ne fait pas cracher, elle n'apaise pas la soif, elle ne fait point aller à la selle, elle ne fait pas uriner, elle excite la bile , etc. . . »
Zacutus cite les auteurs qui approuvent la pratique de Galien et qui trouvent à l'eau froide, prise en bonne quantité, la propriété d'apaiser la soif, d'aider à l'excrétion des matières inutiles par les urines, les selles, la sueur. Ainsi pensent Paul (lib. II, cap. xviii); Aëtius ( Teiraè. IV, serm. I, cap. lxx); Amatus (lib. I, cenlur. schol. 3). Il faut faire prendre cette boisson jusqu'à ce que le malade Jîat viridis, change de couleur et tremble, d'après Avicenne et Cornélius. Avicenne dit (1,4, tract. II, cap. m): quand la fièvre est si véhémente, si aiguë, qu'on ne peut user du régime habituel, il est nécessaire d'avoir recours à une grande réfrigération. Averrhoës a combattu cette doctrine par cinq raisons. Il faut consulter, sur cette question , Abraham Neemia {^tract. de frigido polu) et Vindicianus, dans sa Prœfatio ad Valentimatium imperatorem.
Trallianus rapporte l'exemple remarquable d'un vieillard en proie à une fièvre tierce franche et qui fut guéri par des aliments froids et humides (les anciens enseignaient que les vieillards manquent de chaleur et recommandaient de leur donner des aliments chauds et secs).
Averrhoës (lib. VII, collig. cap. ii) dit : et hœc est causa oh quam injuvene utimur aqua cucumeris, et camphorœ, potu aquœ frigidœ ad satietatem usque, et balneo aquœ frigidœ, et non in sene.
Avicenne donne une explication de l'utilité du froid (lib. de removendis nocumentis qiiœ accidunt in regimine sanitatis) : «L'inspiration modérée du froid cause une rétention ou rétraction vers l'intérieur, de la chaleur innée; alors la chaleur innée
s'accumule, se fortifie, d'où il résulte que, chez ces personnes, la digestion des aliments , et la maturation des humeurs se fait plus et mieux, v On peut rapprocher cette explication de celle qui est donnée de nos jours de l'augmentation de la production intérieure de chaleur, et de la suractivité du stojfwechsel par l'action du froid (bains).
Action des bains^. — Oribase, De exacerhatione fehris , febris exacerbatio balneis naturalibus cwrata (lib. X, coHect. cap. v): «Nous faisons usage des bains et des fomentations. J'ai vu des malades, après une journée entière consacrée à ce traitement, se trouver admirablement soulagés, car l'exacerbation qui était d'habitude longue et difficile à se résoudre cessa. ..v Ce passage concerne l'usage des eaux minérales. Il est à croire que les bains prolongés pour apaiser la fièvre ont été connus de toute antiquité.
Galien faisait grand usage des bains soit chauds, soit froids, soit tièdes, et des bains de vapeur ou des étuves. Les établissements de bains étaient extrêmement multipliés en Orient, en Egypte et dans le Midi de l'Europe, au temps de Galien; ils avaient quatre parties ou compartiments outre l'abditerium, où l'on se déshabillait: i" le calidarium ou sudatorium, que les Grecs appelaient hypocauste ou laconique, où l'air était chaud; 2° le tepidarium où il y avait une piscine ou grand bassin rempli d'eau tiède ; 3° le frigidarium où il y avait un bassin d'eau froide; li° enfin Vmctuarium, où se faisait le massage ou l'onction.
Du temps d'Hippocrate les bains n'avaient pas acquis cette perfection et étaient moins en usage.
Galien conseille les bains surtout dans les fièvres quotidiennes et hectiques, et seulement quand la chaleur du corps est très-élevée.
' Tome I, p. 699.
ZACUTUS LUSITANUS.
La fièvre, d'après Zacutus citant les anciens ^ — Hippocrate , Aristote, Galien, Celse, ont défini la fièvre «une chaleur prœter naturam, n
Avicenne en a donné une définition que nous retrouvons dans les commentateurs modernes et que développe fortement Sylvius de le Boë. Avicenne s'exprime ainsi (I, 4, tract, i, cap. i) : Quod sit calor extraneus accensus in corde, ah eo procedens, mediante spiritu, et sanguine per venas et arterias in totum corpus. Il faut remarquer dans cette définition mediante spiritu.
Peut-il y avoir fièvre sans chaleur, comme Fernel le soutient contre Galien? telle est la question première que pose Zacutus, et il expose les arguments pour et contre.
Arguments pour admettre la fièvre indépendante de la chaleur :
1° Il y a des fièvres froides avec frisson.
2° La maladie consiste . en diverses affections et la chaleur n'y est pas tout; or la fièvre est une maladie , donc on ne peut pas dire que la chaleur soit toute la fièvre.
3° Il y a de la fièvre avec défaut ou pénurie de chaleur, et c'est dans ces cas qu'il faut donner du vin aux malades.
li° Les fiévreux agonisants se refroidissent, leur souffle est froid (Hippocrate).
5° Si la chaleur était l'essence de la fièvre , elle ne s'en sé parerait jamais; or, dans le début de l'accès des fièvres tierces, quartes , il y a grand refroidissement avec frisson.
6° Galien dit qu'il y a des fièvres (l'épiale, la lipyrie), au chapitre yiii. De inœgual. intemp., où les parties sont chaudes et froides.
7° Les fièvres se guérissent par plusieurs remèdes chauds. Donc elles sont froides, puisque contraria contrariis curantur (8 meth. cap. i, Galien).
8° La fièvre syncopale est bien une fièvre; or on n'y perçoit de chaleur ni dehors ni dedans, et le pouls est lent.
Arguments contraires. — Mais tous les anciens s'accordent à définir la fièvre par la chaleur (pyretos, pyrexie, feu). Aussi Galien s'abstient-il presque de définir la fièvre, s'occupant plutôt à la diviser en espèces :
1 ° Il est vrai qu'Avicenne parle de fièvres froides, mais il entend par là les humeurs de nature froide qui les causent.
2° Les médecins définissent la fièvre par un caractère saisissable [materies^ de la maladie, qui est la chaleur; mais la cause de cette chaleur, à la vérité , peut varier.
3° Dans la consomption, il y a encore de la chaleur, et il n'y a point de fièvre sans chaleur; mais il faut distinguer la quantité de l'intensité, et l'on ne mesure pas de la même façon le degré de la chaleur et sa quantité. Il peut y avoir accroissement de la quahté et diminution de la quantité en même temps et réciproquement; ainsi, dans l'exemple précité il y a à la fois augmentation de l'intensité et de la qualité de la chaleur, avec défaut de quantité, ce qui fait deux modes de maladie, puisqu'il y a augmentation de l'intensité et de la qualité de la chaleur, ce qui fait la fièvre, et défaut de quantité de celle-ci, ce qui fournit l'indication de donner du vin aux malades.
Cet argument contient en germe toute la théorie de la repartition de la chaleur, et celle des calories qui ont occupé surtout nos contemporains (école allemande). On est étonné de voir sommeiller cette question, à laquelle les grands cliniciens thermologistes du xviii'' siècle n'ont point fait allusion, et qui n'a reparu que récemment.
h° Hippocrate dit, à la vérité, que les moribonds sont froids, mais c'est parce qu'ils ont eu précédemment une fièvre qui les a épuisés et a consommé toute la chaleur naturelle de leur cœur.
' T. I, p. 6oo, quaeslio i, Utrum febris posait dari ahsque c.alore,vtcnntra Galenum arhitratur Fernelius.
ZACUTUS LUSITANUS. 111
5" Fernel dit que ]e frisson est le commencement de la fièvre, mais qu'il n'est pas encore la fièvre. Mais cette solution est contraire à celle de Galien (Lib. de diff.feb. cap. ii). «Or il faut dire, suivant Zacutus, que, bien qu'il y ait un froid extérieur, il suffit, pour qu'il y ait Jièvre, qu'il y ait à l'intérieur une chaleur immodérée. » Zacutus s'appuie encore de l'opinion d'Argenterius [Lib. de feb. ad Glacum,^ c. i), Melchior Sebizius {Tract, de febrib. disp, i), et Vidus Vidius (lib. I, De febrib. cap. II).
Galien, du reste, n'est point exclusif, et admet des commentaires à son aphorisme « que l'essence de la fièvre est prœter naturam cahditas, 55 car il dit (Lib. de marasme, cap. v) : quod si œger in tactu , pulsu , respiratione , calons excellentmm (élévation) non demonstrat, non febrit. On voit bien manifestement par là que les anciens usaient exactement des mêmes moyens que nous, et des mêmes précautions, s'adressant à plusieurs fonctions, et, pour nous servir d'une expression moderne, ils savaient que le pouls et la respiration, dans la fièvre, sont fonctions de la chaleur.
Galien tâtait la peau du thorax et jugeait de l'intensité et de la qualité de la chaleur suavis aut mordax. Ces sensations ne peuvent remplacer le thermomètre, mais le thermomètre ne peut non plus les remplacer. Il ne faut point les dédaigner absolument comme font quelques modernes, trop exclusivement thermologistes.
Zacutus pose cette question\ à savoir si la chaleur fébrile est la même que la chaleur naturelle, thèse soutenue contre Galien par Gentilis. Zacutus pense que ce sont là des recherches qui sont sans solution possible, au temps oii il écrit, et que, d'ailleurs, elles sont moins du domaine du médecin que des savants. Le médecin doit s'occuper de la chaleur fébrile, qui est
' T. I, p. 61 1 , qiiEeslio iv. Utritm febrilis calor sit idem cum naturali , ut contra Galenum Gentilis asseverat.
son objectif, plutôt que du problème de l'identité : Medicus autem non ahsolute veritatem perscrutatur solum, sed in ordine adcurationis opus.
L'opinion de Galien est formelle. Il y a deux espèces de chaleur: l'une naturelle et bienfaisante, vitale, qui conserve, fortifie, engendre, nourrit, préside aux fonctions naturelles; l'autre {^prœternaturalis^ , qui putréfie, détruit, débilite, corrompt, etc. Donc elles diffèrent dans leur nature (^specie). Bien plus, les commentateurs de Galien (Cardanus, De subtil.) admettent que les chaleurs prœternaturales sont multiples comme les espèces fébriles elles-mêmes.
Siège de la chaleur. — Le cœur est la source de la chaleur innée, d'après Galien qui se fonde sur l'expérimentation, car il nous apprend qu'ayant, dans des vivisections, introduit souvent son doigt dans le ventricule gauche d'un animal vivant, il y sentit une chaleur très-élevée. Telle est l'origine scientifique et expérimentale de cette erreur traditionnelle.
Origine de la chaleur naturelle : est-elle élémentaire et ignée, ou bien éthérée , céleste et divine? elle n'est pas ignée d'après Aristote. . . Longue discussion de Zacutus sur ce sujet, sans solution.
Quant à la chaleur de la fièvre, Zacutus admet avec Galien, et contre l'opinion du commun des médecins, qu'elle résulte non-seulement de la chaleur prœter naturam, mais encore de l'union de celle-ci avec la chaleur naturelle.
La fièvre est un moyen de guérir les maladies et il la faut exciter à cet effet, telle est la thèse hippocratique et galénique que soutient Zacutus contre Fuchs, Ambr. Nunius et autres médecins célèbres. Nous ne disons plus aujourd'hui, il faut exciter la fièvre , nous disons : il faut amener une bonne réaction. Nous savons que, lorsque au frisson succèdent les périodes normales de la chaleur et de la sueur, la fièvre comporte un pronostic favorable. Cette idée est, du reste, peu
ZACUTUS LUSITANUS.
développée parZacutus, eL l'on cherche en vain une indication sur les moyens de provoquer artificiellement la fièvre. Son opinion demeure donc à l'état de thèse vague et sans application pratique.
Zacutus a consacré plusieurs chapitres à Y examen des urines^, et l'on peut dire qu'il a fait un traité historique d'uroscopie fort intéressant à consulter. Il résulte de la lecture de cette dissertation que les médecins grecs et arabes avaient tiré de l'examen des urines tout le parti possible en leur temps; et ce n'est pas sans faire un retour sur finstabilité des choses médicales que l'on songe que la thermoscopie et l'uroscopie, dédaignées ensemble pendant la première partie de ce siècle, reprennent ensemble faveur dans le moment présent, tandis que le tour est venu pour le pouls d'être dédaigné fort injustement.
Dans le t. II, Praxis historiarum, Zacutus examine la question de savoir s'il faut faire respirer aux fiévreux de l'air frais pour les guérir, s'il ne faut pas asperger d'eau fraîche leur appartement. Il se décide naturellement pour l'opinion de Galien , qui est d'avis que l'air frais rafraîchit la chaleur des fiévreux, et qu'il doit être utile, mais non en excès, et pas trop froid. Âtque ita quulem calidissimum aercm refngerare est tentandum. Si vero modice fn'gidus sit, hoc esse contentas oportet, nihil aut machinantes aut de temperie ejus altérantes.
De même Zacutus admet que l'on donne des boissons froides aux fiévreux, mais avec modération, suivant Galien et Avicenne : et non prohibeas ei aquam frigidam.
' T. I, p. 8^2-863. Index qitwslionmn,\ïb. V.