SECONDE PARTIE
Application de la théorie dynamique de la chaleur aux mouvements
musculaires.
§ I. Bu travail mécanique produit par les animaux. Le corps des animaux est un foyer de chaleur, et il est aujourd'hui démontré d'une manière exacte, que cette chaleur n'a pas d'autre source que les réactions chimiques qui ont lieu dans l'organisme vivant ^. D'un autre côté tout animal est doué de mobilité, et possède la propriété de déplacer son propre corps ou d'autres poids extérieurs, c'est-à-dire qu'à chaque instant il fournit un travail mécanique. Or, tout travail mécanique nécessite la disparition d'une certaine quantité de chaleur, et par conséquent la loi de corrélation des forces nous porte à rechercher si la température d'un animal est différente selon qu'il est en repos ou en mouvement. A l'état de repos la chaleur produite par les affinités chimiques est employée à compenser celle qui se perd incessamment par le rayonnement et l'évaporation. A l'état de mouvement, à côté de cette perte, une portion de la chaleur est employée à effectuer le travail mécanique nécessité par ce mouvement. Donc à une même quantité d'actions chimiques produites dans l'organisme, doit répondre un dégagement de chaleur, moindre dans l'état de mouvement que dans l'étal de repos.
Voir Gavarretj De la chaleur produite par les êtres vivants, 185S.
Avant de rechercher si l'observation confirme ces vues théoriques, nous allons essayer de répondre à la première objection qui se présente à Tesprit lorsqu'on essaye d'appliquer aux animaux le principe de la théorie dynamique de la chaleur. Le mouvement loin de paraître absorbé de la chaleur, c'est-à-dire loin de refroidir les animaux, amène au bout de quelques instants une augmentation considérable de la chaleur. La cause de cet écliauïïement se trouve dans l'accélération de la circulation et de la respiration ; d'oi!i résulte une plus grande quantité d'oxygène mise en présence des éléments constituants de l'organisme. Une partie très-petite de cette chaleur est employée en travail mécanique, la contraction musculaire étant en général peu énergique. De plus, ce n'est pas seulement dans les capillaires qui se rendent au tissu musculaire, que la circulation est plus rapide ; cette accélération est la même pour tous les vaisseaux sanguins, et par conséquent dans toutes les parties de l'organisme il y a une combustion plus grande; et, en supposant que tous les muscles se contractent et emploient la chaleur disponible, il arriverait encore que la température serait plus élevée qu'à l'état de repos, car dans d'autres tissus la chaleur produite n'a pas été convertie en travail mécanique. M. Hiru a trouvé qu'en s'élevant eu une heure de quatre cent cinquante mètres, il consommait, pendant ce temps, 132 grammes d'oxygène, tandis qu'à l'état de repos, il n'en consomme que 30 grammes. L'échaulFement qui accompagne tout exercice corporel ne contredit donc en rien les expériences que nous allons citer à l'appui de la théorie de Mayer ^
1 Dans un travail {Essai sur T équivalent mécanique de la chaleur. VâTis, 1858), M. Cli.Laboulaye admet comme équivalent le chiifre 140, au lieu du cliiflre 420 à 430, généralement admis. Il se fonde, en partie, sur ce que l'appareil liumain doit être considéré comme un appareil de combustion parfait, et qu'à ce point de vue, la chaleur dégagée, comparée au travail produit, donne un cliilTre qui se rapproclie de 140. M. Laboulaye, comme nous le verrons plus loin, a raison de considérer le corps humaiii comme une machine des plus parfaites pour convertir la chaleur en tra-
C'est à Mayer que l'on doit la première application de ces idées à la physiologie générale ; chose curieuse, c'est en faisant une saignée qu'il a été conduit à fonder la loi de corrélation des forces. Il observa que le sang veineux des fiévreux sous les tropiques est plus rouge que sous des latitudes plus septentrionales. C'est de ce fait qu'il est parti pour admettre la transformation delà chaleur en mouvement, et quoique à cet égard nous n'ayons rien pu trouver de positif, il nous paraît impossible de ne pas croire que Mayer expliquait cette différence de coloration du sang, par la plus grande rapidité de ce liquide dans les vaisseaux, rapidité due à la plus grande quantité de chaleur disponible et transformée. C'est précisément là l'opinion que nous cherchons à établir dans le chapitre suivant, où nous essayons d'appliquer aux phénomènes de la circul.ition la loi de la théorie dynamique de la chaleur.
§ II. Preuves physiologiques de la transformation en travail mécanique de la chaleur développée par la contraction musculaire.
Depuis Mayer, les travaux physiologiques faits à ce point de vue sont ceux de M. Béclard, de M. Hirn, de M. Matteucci et plus récemmentdeM. Heindenhain, professeur à Breslau Lavoisier avait déjà fait sous ce rapport une expérience très-remarquable et qui rentre parfaitement dans la loi de la transformation de la chaleur en travail mécanique. Analysant la quantité d'oxygène consommé en une heure par un même homme à l'état de repos et à l'état de mouvement, accomplissant un travail nécessaire pour soulever en 15 minutes un poids de 7 kilos 343 à 200 mètres de hauteur, il avait trouvé que dans le premier^.] cas il n'y avait que 24 litres d'oxygène consommé, tandis que dans le second cas il y
vaili mais il y a, dans rorgariisrao, de la chaleur absorbée pour une foule de causes autres que le dopliiceinent du corps. D'ailleurs, l'an dernier [Comptes rendus de l'Acadctnie des sciences, J8C5, t. ), p. 326), MM. Laboulaye 1 1 Tresca ont ûouuû le cliilVre 433 comme équivalent mécanique do la chaleur.
1 Mechanische Leislunc), Wœrmeeniwicldwig und Stoffimsaiz bei der Muskellhœtigkeit. Leipzig, i864.
avait 63 lilres d'oxygène consommé. Ce dernier cliiiire, dit Lavoisier, paraîtra exagéré ; mais il faut se rappeler que pendant la seconde expérience, l'évaporalion était beaucoup plus considérable que pendant la première, et qu'il Fallait compenser la chaleur perdue par cette voie. Nous pouvons ajouter aujourd'hui que dans la seconde expérience il faut également tenir compte de la quantité de chaleur perdue par le travail mécanique effectué, et qu'il n'y a rien d'étonnant par conséquent que dans ce cas la quantité d'oxygène consommé soit près de trois fois plus considérable.
M. Béclard, en appliquant un thermomètre sur les muscles du bras, a reconnu que la chaleur dégagée pendant la contraction musculaire est diminuée chaque fois que cette contraction effectue un travail extérieur; que cette chaleur au contraire augmente chaque fois que le bras soutient un poids qui tombe en obéissant à l'action de la pesanteur ^ Dans un article pubUé l'an dernier 2, M. Paul Dupny, s' appuyant avant tout sur le principe vital méconnu et sur les saines doctrines compromises, a voulu réfuter les expériences de M. Béclard. M. Dupuy résume ces dernières en quelques mots, mais il nous semble qu'il devrait essayer avant tout de montrer en quoi M. Béclard a pu se tromper. L'erreur est possible dans toute espèce de recherches, souvent même elle contribue à la découverte de la vérité, si les conditions de l'expérimentation sont bien marquées et si l'on peut remonter àla cause qui a fait interpréter faussement les faits.
Or, M. Dupuy n'entre point dans de pareils détails, et il n'ap- "porte qu'une négation de bien peu de valeur aux affirmations de M. Béclard. Nous ajoutons de plus que lorsqu'on contredit des expériences précises, il faut apporter également des expériences précises et qu'il faut éviter de rester dans des généralités qui ne spécifient pas le mode d'expérimentation. M. Dupuy nous dit bien
1 Ce travail, publié dans les Archives de médecine, 1861, est résumé dans la nouvelle édition du Traité de Physiologie de M, Béclard.
2 Gazette médicale, 1865, 14 et 21 octobre.
qu'il soulève un poids de 6 kilogrammes, du sol à l'épaule, puis de l'épaule le plus haut possible, où le poids est maintenu à longueur de bras ; que ce poids est ramené à terre pour recommencer une nouvelle ascension, mais il ne dit pas combien de fois il soulève ainsi ce poids, ilnedit pas s'il reste longtemps le bras tendu, s'il se fatigue, etc. — Comment opposer un démenti formel, en s' appuyant sur cette expérience : En maintenant les bras baissés et soutenant un poids de (i kilogrammes, la température monte de 0,002 et de 0,003. A l'état dynamique la température s'élève de 0,001 en sus. — En quoi consistait cet état dynamique? Combien y a-t-il eu de kilogrammètres produits? Quelle a été l'énergie des contractions? De plus, comme nous le dirons plus loin, à l'état dynamique, si les contractions sont plus énergiques que cela n'est nécessaire pour effectuer le travail, la température s'élève ; si la personne n'a pas l'habitude de faire des travaux manuels, la température s'élève également; M. Dupuy ne tient compte d'aucun de ces éléments, et cela est non-seulement utile mais indispensable pour que ses recherches aient quelque valeur.
Les objections de M. Dupuy, si elles pouvaient infirmer en quoique ce soit les expériences de M. Béclard seraient d'ailleurs complètement contredites par les travaux de M. Hirn, de M. Matleucciet de M. Heideuhain ^
M. Hirn renferme dans un espace clos un homme qui demeure d'abord en repos pendant un certain temps, et qui exécute ensuite un travail mécanique en élevant sans cesse sou propre corps sur la circonférence d'une roue mobile. Il observe dans ces deux cas différents la chaleur dégagée et l'acide carbonique expiré, et le rapport de la première quantité à la seconde a été moindre dans l'état de mouvement que dans l'état de repos. « Supposons, dit
1 M. Carpenter a également cherché à apphquer à la physiologie la théorie mécanique de la chaleur. Nous reprenons de n'avoir pas pu nous procurer les passages de son Manuel de Physiologie, dans lesquels il traite celte question.
M. ilirn, qu'un homme du poids de 75 kilos s'élève de 400 mètre? par heure. Supposons que pendant cette marche ascensionelle, il consomme par la respiration 100 grammes d'oxygène parlieure. S'il était en repos, ces 100 grammes produiraient 5 fois 100 unités de chaleur, soit 500 calories (chaque gramme d'oxygène ahsorhé produit près de 5 calories.) Mais la mesure directe de la chaleur ne donne que 430 calories; il nous en manque donc 70 ; c'est ce qu'a coûté le travail de 30000 kilogrammèires produit. Supposons que cet homme descende au contraire de 400 mètres par heure, et ahsorbe toujours 100 grammes d'oxygène. Au lieu de 500,calories, nous en trouverons cette fois 570 ; c'est ce qu'a produit le travail de 30000 kilogrammèlres non dépensé, mais réellement recueilli par l'organisme.
j> Tel e&t, en effet, le résultat général que donne l'expérience ; dès que la personne soumise à l'essai fournit un travail externes positif, on trouve moins que 5 calories par gramme d'oxygène absorbé; dès qu'elle donne un travail négatif, dès qu'elle descend au lieu de monter, on trouve plus que 5 calories par gramme d'oxygène consommé ; et le plus ou le moins de chaleur totale est toujours en proportionnalité avec la valeur totale du travail fourni ou consommé ^. »
M. Matteucci, sur une grenouille vivante, coupe le muscle gastrocnémien, en conservant le nerf. Il fixe la partie supérieure de ce muscle à un crochet fixe et la partie inférieure porte un autre petit crochet auquel on peut' suspendre des poids. Il peut déterminer quel est le travail mécanique produit par ce muscle après un certain nombre de contractions, et en même temps il emploie pour exciter le muscle un courant électrique excessivement faible ,et dont il peut mesurer la quantité d'électricité dégagée. Si le travail jïiécanique produit par la contraction n'était que la transformation de la force électrique employée, il faudrait que ce tra-
1 Esquisse c'èmenlaire de la théorie mécanique de la chaleur. Culiuar,
vail mécanique ne soit pas supérieur à la quantité de force vive dégagée parla pile. Or, M. Matteucçi a trouvé, au contraire, que le travail fait par le muscle sous Virritalion électrique, était au moins vingt-sept mille fois plus grand que le travail chimique ou calorifique produit dans la pile dans le même temps.
Donc, il faut admettre qu'il s'est fait une. combustion dans le muscle, et que c'est la transformation de celte combustion qui a pu eiïectuer le travail. L'expérience, en efl'et, a victorieusement confirmé ce résultat. Dans deux bocaux égaux, on enferme dau? l'un d'eux, cinq grenouilles dépouillées et préparées, mais simplement suspendues j dans l'autre, cinq grenouilles semblables sont aussi suspendues, mais à deux crochets métalliques à l'aide desquels on fait passer le courant électrique qui détermine une série de contractions. Après cinq minutes, on sort les grenouilles des flacons et on verse dans chacun d'eux un volume égal d'eau de cliaux. Dans le bocal où les grenouilles sont restées en repos, l'eau ne se trouble que fort légèrement, tandis, qu'elle l'est très-fortement dans le flacon où les contractions ont eu lieu. La contraction; ajoute M, Malteucci, a donc développé une combustion plus grande dans les fibres musculaires ; c'est donc la. fibre musculaire elle-même qui s'oxyde pendant la contraction, et si on a soin de mesurer l'excès de combustion qui a lieu dans le muscle en activité sur celui du muscle en repos, ou trouve que cet excès rend compte approximativement de la quantité de travail produit parle muscle, selon le principe de l'équivalent mécanique de la chaleur.
M. Heidenhain a trouvé qu'en faisant soulever- à un muscle gastrocnémien d'uue grenouille un poids de 10. grammes, le travail effectué après trois conti-aclions successives (car il faut tenir compte également de la hauteur), était de 0,000 114 de kilogrammètres, ce qui équivaut à O,00OO0O2i5 de calorie. Pendant ce temps, la température du muscle a augmenté de 0,0035 de degré, ce qui équivaut à 0,00000175 de calorie, nombre près de sept fois plus grand que celui qui représente la quantité de chaleur transformée en travail mécanique. Le même muscle, en sou-
levant un poids de 300 grammes, produit en trois contractions un travail mécanique de 0,001275 de kilogramme très, ce qui équivaut à peu près à 0,0000029 de calorie. Dans ce cas, la température du muscle a augmenté de 0, 0070 de degré, ce qui représente 0,0000035 de calorie. Ce chiffre diffère fort peu de celui qui correspond à la quantité de chaleur transformée en travail mécanique.
Les recherches de M. ïleidenhain prouvent donc que la contraction musculaire emploie presque toute la chaleur produite, et que, sous ce rapport, l'animal est la machine la plus parfaite pour convertir la chaleur en travail. « Comme machine, a dit M. Dumas, empruntant toijile sa force au charbon qu'il brûle, l'homme est une machine trois ou quatre fois plus parfaite que la plus parfaite machine à vapeur. Nos ingénieurs ont donc encore beaucoup à faire, et pourtant ces nombres sont bien de nature à prouver qu'il y a communauté de principes entre la machine vivante et l'autre; car si l'on tient compte des pertes inévitables dans les machines à feu, et si soigneusement évitées dans la machine humaine, l'identité de principe de leurs forces respectives ressort manifeste et évidente aux yeux. »
De notre côté, nous avons fait une expérience qui, si elle ne démontre point aussi directement que celles que nous venons de citer la transformation mécanique de la chaleur dans la contraction musculaire, vient confirmer ces dernières et s'ajouter aux autres preuves de ce fait. Partant dé ce principe que, toutes choses égales d'ailleurs, chez un homme sain, la fréquence du pouls est proportionnelle à la température, nous avons pensé que puisque la chaleur totale diminue dans le cas de travail externe produit, il devait en être de même de la fréquence du pouls. L'expérience a confirmé cette manière de voir. En effet, nous avons observé que lorsqu'on soulevait un poids à une certaine hauteur, les battements du cœur étaient moins fréquents que lorsqu'on faisait le même moitvement et les mêmes contractions sans soulever de poids. Nous avons toujours trouvé, dans ce dernier cas, quatre à
dix battements de plus par minute. L'expérience est surtout sensible lorsqu'on la fait chez des individus habitués à soulever des poids. Chez ceux-ci, en effet, le nombre des battements n'augmente guère pendant qu'ils exécutent le travail auquel ils sont accoutumés, tandis que cette augmentation a lieu lorsque les muscles se contractent sans produire de travail externe. Les personnes, au contraire, qui d'ordinaire ne se livrent pas aux travaux manuels, contractent à leur insu d'autres muscles que ceux qui sont nécessaires, et en même temps les contractions sont plus énergiques, d'où une grande production de chaleur, dont une partie seulement est transformée en travail mécanique ^
Il y a une expérience vulgaire que tout le monde a pu faire. En courant, en montant des escaliers avec rapidité, ce n'est point au moment de la marche mais immédiatement après que la chaleur paraît la plus grande, et que la sueur est la plus abondante. Pendant la marche, l'ascension, une partie de la chaleur *se trouve transformée en travail mécanique ; en s'arrêtant, il n'y a plus de travail à effectuer, et toute la chaleur produite par l'organisme apparaît sous forme de chaleur.
Enfin, nous ajouterons une dernière expérience qui rentre en partie dans le sujet que nous traitons. Sur une grenouille vivante nous avons détaché le gastrocnémien, et en faisant contracter ce muscle, nous avons fait soulever un poids de 20 grammes. Appliquant ensuite directement de la glace sur le muscle, au bout de quelque temps ce poids ne pouvait plus être soulevé, ni même d'autres plus faibles. Enlevant la glace et réchauffant le muscle, les contractions musculaires purent de nouveau s'effectuer et soulever des poids. Ces expériences ne sont pas encore assez nombreuses, assez variées, pour que nous puissions en tirer d'autres conclusions que la conclusion générale qui 'semble en ressortir, à
* Onimus et Viry. Étiidé critique des tracés obtenus avec le cardiogt'aphe et le sphygmographe {Journal de l'Analomie et de la Physiologie, de M. CIi, Robin), mars 1866 et tirage à part. Germer-Bailliôre, éditeur.
savoir que le froid absorbant une partie de la chaleur, celle-ci ne se trouve plus eii quantité suffisante pour effectuer un travail mécanique.
§ m. Influence de la circulation sur la contraction musculaire. — Cette transformation de la chaleur en travail mécanique at-elle lieu de la même manière dans l'organisme humain que dans les moteurs inorganiques? Ici nous touchons à l'une des questions les plus difficiles de la physiologie, car l'identité du principe et des résultats entre l'animal et les machines ordinaires, semble faire croire à l'identité du fonctionnement. Le contraire nous paraît avoir lieu, car la contraction musculaire à l'aide de laquelle la chaleur se trouve transformée en travail mécanique, est un phénomène essentiellement vital el qui n'a pas d'analogue dans les phénomènes physiques. La fibre musculaire se contracte parce que sa propriété Inhérente est de se contracter; qu'elle soulève un poids ou qu'elle n'en soulève pas, le phénomène est le mêmé au point de vue physiologique, car,' dans les deux cas, le muscle n'a fait que remplir la fonction qui lui est propre. Mais pour remplir cette fonction, il faut que la fibre musculaire se nourrisse, et la nutrition est caractérisée par le double mouvement continu de combinaison et de décombinaison que présentent, sans se détruire, lei éléments anatomiques (Robin). La nutrition a pour but d'assimiler incessamment les substances qui pénètrent dans les éléments par endosmose, et d'abandonner en même temps, par décombinaison, des principes qui sortent par exosmose. Or, ce renouvellement continu en s'effectuant donne de la chaleur, mais d'un autre côté, pour s'effectuer, ce mouvement a besoin de chaleur. Ce cercle continu existe dans tous les actes vitaux, la graine donne naissance à la plante el la plante à la graine; l'ovule donne naissance à l'animal et l'animal à l'ovule, sans qu'on puisse marquer quel est le point de départ, quelle en est la cause et quel eu est l'effet ; et de fait, ils sont tous deux à la fois cause et effet.
Dans la machine à vapeur, la chaudière est la source de la chaleur, et les cylindres, les pistons, etc., ne sont que les instru-
raents au moyen desquels la chaleur se convertit en travail mécanique ; ces différentes parties ne cliangent pas, ne se consument pas. Chez les animaux, celle dislincliôn n'existe pas, c'est-à-dire le sang n'est point l'analogue de la chaudière et la libre musculaire l'analogue des diflérentes parties qui constituent la machine ; la libre musculaire !>'oxyde et renouvelle cunslaminent les principes immédiats qu'elle renferme, elle est elle-même son foyer de chaleur. Le résultat du phénomène est le même ; mais la manière de produire ce phénomène est loin d'être identique.
Dans le chapitre iV, où nous considérons la nutrition et les propriétés des éléments anatomiques en général, nous reviendrons sur ce point important que nous venons de,signaier. Mais ce que nous avons dit suffit sans doute pour montrer la relation inlime qu'il doit y avoir entre l'énergie musculaire et la nutrition des muscles, et en effet, les muscles qui exécutent des inouvemeuls répétés reçoivent, proportionnellement aux autres, des artères plus volumineuses, comme cela a lieu, par exemple, pour le cœur, la langue, le diaphragme ^
Graliolet a observé que parmi les animaux à sang chaud, ceux dont les artères sont longues et grêles ont des mouvements irèslents, mais qu'ils peuvent garder longtemps la même attitude, tandis que ceux dont les arlères sont grandes et dont le cœur est puissant, ont la faculté de produire des mouvements énergiques et rapides, mais qu'il leur est impossible de garder longtemps la même attitude active. La raison de ces différemies est facile à comprendre, car, dans le premier cas, le sang arrive par degrés, la nutrition des fibres musculaires se fait plus lentement, et par conséquent le travail eflectué sera moins considérable dans un temps donné, mais il pourra durer plus longtemps; chez les ani-
1 Les arlères qui se rendent à l'aile des oiseaux sont remarquables par la grandeur de leur volume, comparé à celui des artères des pallc,;. Les artères des membres anlérieurs chez le lapin t-out également |)roport;onnellemcnt plus fortes que celles des membres postérieurs; car le lapin se sert plus souvent des memi)res anlérieurs (jne des membres postérieurs.
maux, au contraire, qui ont des artères volumineuses, le sang arrive en grande quantité, la nutrition est active, énergique ; le travail mécanique peut donc être considérable, mais par cela même la contractilité est épuisée promptement et la fibre obligée de se reposer au bout de fort peu de temps.
De tous les animaux ceux qui ont les mouvements les plus rapides et qui fournissent le travail externe le plus considérable, ce sont les oiseaux. Mais aussi, chez eux, la température du corps est des plus élevées, la circulation et la respiration se font avec une puissance extraordinaire, l'organisme tout entier est imprégné d'air afin que la combustion se fasse sur tous les points. Ils sont également le mieux protégés contre les causes de refroidissement ; le duvet qui les couvre est le plus chaud des vêtements. Par contre, de tous les animaux ce sont ceux qui redoutent le plus les froids rigoureux, etl'ona vu un abaissement subit de température les empêcher de se mouvoir ou tout au moins de s'élever dans les airs.
Après les oiseaux, les mammifères sont ceux qui ont la température propre la plus élevée, mais elle varie cependant dans les diverses espèces, et toujours la rapidité et l'énergie des mouvements changent dans le même rapport. Une plus ou moins grande masse musculaire n'implique nullement une contractilité plus puissante, la chaleur développée par l'animal a seule une influence marquée.
Les reptiles sont encore plus éloignés des mammifères, sous le rapport de leur température, que les mammifères ne le sont des oiseaux; aussi la respiration et la circulation sont-elles plus lentes et beaucoup moins complètes, les mouvements très-limités, l'engourdissement très-prompt.
Certains insectes sont également pourvus d'un système moteur des plus puissants; aussi ont-ils une température propre, et souvent très-considérable. J. Dawyet Dugès ont observé chez certains insectes un excès considérable sur la température extérieure : ainsi un grillon a offert au premier 22°,5, l'air n'en accusant
que lô",?; et le second de ces observateurs a trouvé chez le sphinx du caille-lait une chaleur propre de 37°, par une température atmosphérique de 28°
M. Dufour a récemment montré que le corps des phalènes et des sphinx, celui du sphinx atropos en particulier, est pendant le repos de l'animal à une température qui diffère à peine d'un ou deux degrés de celle de l'air ambiant. A l'heure du crépuscule, lorsque cet insecte prend son vol pour aller chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, la température de son corps s'élève rapidement, jusqu'à différer quelquefois de près de 10 degrés de celle de l'air ^.
Nous voyons donc que partout, pour l'homme comme pour toute espèce d'animal, il existe entre la chaleur et le travail musculaire une relation intime ; cette relation, entrevue de tout temps, trouve aujourd'hui son explication dans une loi fondamentale et universelle, en même temps qu'à sou tour elle vient apporter de nouvelles preuves à l'appui de cette loi. C'est ainsi que les sciences s'enchaînent et se complètent l'une par l'autre, et qu'un progrès dans l'une d'elles devient un progrès pour toutes.
Pour résumer ce chapitre, nous dirons avec M. Verdet ^ : « Tout animal, tout être doué de mouvement volontaire se montre à nous non-seulement comme un appareil de combustion, mais comme une machine thermique, chacun de ses mouvements n'est qu'une conversion partielle en travail mécanique de la chaleur fournie par la combustion, comparable à celle qui a lieu dans une machine électro-magnétique. S'il peut à volonté augmenter la somme des forces vives qui à un instant donné existent autour de lui, ce n'est qu'à la condition de diminuer d'une quantité pré-
1 Longet, Traité de Physiologie, t. I, p. 1098.
2 Hirn (loccit.), p. 33.
3 Leçons de chimie et de physique, 1863 ; Expose de la théorie mécanique de la chaleur, par M. Verdet.
cisément égale la somme des forces vives calorifiques qui tendent à développer les aclions chiiuiques dont ses propres tissus sont le siège. A vrai dire, il n'a qu'un pouvoir de direction sur les forces vives que crée en lui le travail incessant des affinités chimiques, et pour rendre sensible la vraie nature de ce pouvoir, je ne saurais mieux faire que d'emprunter à Mayer la comparaison de l'action de la volonté sur le corps avec l'action du pilote sur le bateau à vapeur qu'il dirige, sans être la cause physique qui le fait marcher. « Les mouvements du bateau à vapeur, dit Mayer, obéissent à la volonté du pilote et du machiniste, liais l'influence de la volonté, sans laquelle le navire irait en sortant du port se briser sur l'écueil le plus voisin, ne fait que conduire, elle ne meut pas. Pour mouvoir, une force physique est indispensable, celle du charbon qui brûle pous la chaudière. Sans cette force, quelque énergiqueque soit la volonté de ses conducteurs, le navire demeure immobile, il est mort. »
Application de la théorie dynamique de la chaleur à la circulation.
1 1. De l'action de la chaleur et du froid sur la circulation capillaire d'après la théorie des nerfs vaso-moteurs.
Nous venons de montrer la relation intime qu'il y a entre la chaleur et les mouverhents musculaires; nous avons constaté que plus un animal faisait de chaleur, plus ses mouvements étaient rapides, énergiques et soutenus ; que le froid afiaiblissait les mouvements et paralysait les muscleslorsqn'il était trop intense. Nous allons chercher maintenant à montrer que cette même relation existe pour les phénomènes de la circulation, c'est-à-dire que plus il y aura de chaleur, plus les mouvements du sang dans les vaisseaux seront rapides. Cette conclusion serait plus facile à prouver, si, dès le début de cette question, nous ne nous trouvions en oppo-
sition avec une Ihéorie admise aujourd'hui par presque lous les physiologistes et tous les médecins, nous voulons parler de la théorie des nerfs vaso-moteurs. Si nous nous permettons de critiquer quelques-unes des conclusions de celte théorie, nous tenons à dire tout de suite que c'est la conviction de la loi générale que nous défondons, qui nous force à entreprendre une discussion aussi difficile, et dans laquelle nous sommes obligés de nous éloigner de l'opinion de maîtres illustres. D'ailieiirs ce n'est point le principe fondamental de la théorie des nerfs vaso-moteurs, que nous attaquons, ce ne sont que quelques-unes des interprétations, et pour mieux montrer comment celles-ci nous ont paru fausses, nous suivrons dans cette question non pas une exposition méthodique, mais celle qu'a parcourue notre esprit pour arriver aux conclusions que nous soutenons. Nous espérons que ce modo d'exposition aura l'avantage de mieux montrer la valeur de nos objections, leur justesse, comme aussi leurs erreurs, et par-conséquent de simplifier la discussion.
Dans la Ihéoriie des nerfs vaso-moteurs, le premier fait qui nous ail frappé, est celui-ci : Le froid détermine la contraction des fibres musculaires qui se trouvent dans les parois des vaisseaux sanguins ; la chaleur paralyse ces mêmes fibres. Ainsi donc, voici tout juste la proposition contraire de celle que nous avons trouvée : la chaleur est indispensable h la contraction des fibres musculaires, le froid empêche les contractions et paralyse les muscles.
De deux choses l'une, la première de ces propositions est vraie el la seconde fausse, et réciproquement ; ou bien elles sont vraies toutes les deux, el cette différence d'action du froid tient à la différence de composition des tissus. Examinons d'abord celle dernière hypothèse.
Les fibres musculaires qui forment les parois des vaisseaux sanguins sont des fibres lisses, tandis que les fibres musculaires que nous avons considérées jusqu'ici appartiennent aux muscles de la vie animale, et par conséquent sont des fibres striées. Cette différence de structure entraîne quelques dilïërences de propriété.
Les fibres musculaires de la vie de relation se contractent moins brusquement que les fibres musculaires de la vie animale, la contraction ne se produit qu'un certain temps après que l'excitation a eu lieu, et cette contraction persiste encore quelque temps quand l'excitation a cessé. — Voici, il est vrai, une différence, mais au point de vue où nous nous plaçons c'est la seule que nous connaissions, et elle ne prouve en aucune façon que l'excitation dans un cas produise la paralysie, et dans l'autre cas la contraction. Que quelques médicaments agissent sur une espèce de ces fibres et pas sm" l'autre, cela est incontestable; mais aucun médicament n'agit d'une manière opposée sur les fibres lisses et sur les fibres striées ; et que certains agents, tels que l'électricité par exemple, n'ait point sur chacune de ces fibres la même action, personne je crois n'a soutenu le contraire. La chaleur et le froid à plus forte raison auront une même action, car ce ne sont point là des agents thérapeutiques, la chaleur est partie constituante des mouvements physiologiques; retranchez-la, et vous n'obtiendrez plus de mouvements malgré tous les excitants, et cela est vrai non-seulement pour les fibres musculaires de la vie organique, mais nous le verrons bientôt pour toute espèce d'éléments anatomiques, et nous avons même vu que cela était vrai pour toute espèce d'atomes et de molécules. Il serait étrange que les fibres musculaires lisses fassent exception, et des observations directes prouvent que cela n'est point. La glace paralyse les mouvements du cœur, les mouvements de l'intestin, les mouvements de l'estomac. Des expériences ont été faites par un grand nombre de personnes, nous-même nous en avons répété quelquesunes, et il est impossible de ne pas être frappé de l'action paralysante du froid sur les fibres musculaires de la vie de relation.
Donc le froid ne .détermine point la contraction des fibres musculaires qui se trouvent dans les parois des vaisseaux sanguins, et la chaleur ne paralyse point ces fibres ^
1 Nous n'entendons parler que de l'action continue du froid sur les fibres musculaires et sur le système nerveux ; un froid momentané.
§ IL De l'action du froid sur la circulation capillaire d'après la théorie dynamique de la chaleur.
Le froid ralentit la circulation et rend exsangues les parties du corps qui sont soumises à son action. Il y aplus, si on examine la circulation capillaire à l'aide du microscope, on voit les vaisseaux se resserrer si l'on appliqueun peu de glace sur un tronc artériel; la chaleurproduit l'effet inverse, elle amène l'afflux du sang et par suite la dilatation des vaisseaux sanguins.
Voici des expériences positives qui semblent nous donner tort et confirmer l'opinion que le froid détermine la contraction des vaisseaux sanguins ; mais à côté de ces faits nous allons en citer d'autres qui montreront la cause de cette diminution du calibre des artères par l'action du froid.
Les artères se rétrécissent pendant la vie dès quelles reçoivent moins de sang qu'auparavant, ou qiCil ne leur en arrive plus du tout. Ainsi, si on laisse mourir un animal d'hémorrhagie en coupant une artère, on voit le calibre de l'artère diminuer à mesure que le sang arrive en moins grande quantité. D'après Spallanzani, la proportion de celte diminution est pour l'aorte d'une poule d'un quart ; suivant Hunter, cette proportion pour l'aorte d'un cheval est d'un dixième et pour l'aorte iliaque d'un quart. Remarquons que cette diminution est proportionnellement d'autant plus considérable que l'artère est moins volumineuse. Chez un animal mort les artères sont également très-rétrécies, et si l'on coupe un membre on voit aussitôt les artères de ce membre diminuées de volume, et leur orifice s'effacer presque complètement.
On en peut conclure que les artères par elles-mêmes tendent à se resserrer, que c'est la pression du sang qui chez un animal vivant maintient leur volume normal, et que plus il y aura de
agissant p;\rune impression rapide, est un excitant. Dans ce cas, le froid n'agit que parce qu'il saisit brusquement l'organisme et qu'il perturbe lOgèreraent le, fonctionnement des organes. Il y a là deux actions dilTéreutes du froid, qu'il est nécessaire de distinguer.
sang, plus elles seront dilatées, que moins il y aura de sang, raoins leur calibre sera considérable. D'ailleurs celte action des parois des vaisseaux est indispensable au cours du sang, car c'est cette tendance constante et continue à se resserrer qui chasse le sang qui y est contenu ; la contractililé des arlérioles agit delà même façon que l'élaslicilé des artères plus volumineuses, et même d'une manière plus énergique. La seule diiTérence, c'est que' les artérioles et les capillaires n'ont point une action aussi intermittente, et que parla nature même de leu.rs parois elles se laissent distendre plus facilement, et peuvent également se resserrer d'une quantité plus considérable.
Donc, lorsque sur un animal vivant nous voyons les vaisseaux diminuer de volume, nous sommes en droit d'admettre que cela a lieu parce que la contractililé de ces vaisseaux est excitée, ou bien parce que le sang y arrive en moindre quantité ou n'y arrive plus du tout.
Mais comment ce resserrement peut-il se faire en dehors de la contractililé des fibres musculaires ? D'abord nous ferons remarquer qu'il existe encore, quoique en bien faible quantité, du tissu élasli(|ue dans les artérioles. En second lieu, nous savons qu'en coupant en travers un muscle des membres, les deux bouts se séparent immédiatement; qu'au moment où l'on soustrait un muscle quelconque à l'action du système nerveux, ce muscle revient sur lui-même et se raccourcit d'une quantité notable. Les vaisseaux, dit Bichat, sont maintenus à un certain degré de tension par les fluides qui y circulent, empêchez l'arlère de recevoir du sang, elle devient ligament. Incisez la peau, les bords de l'incision se séparent, entraînés parla rélraclion des parties cutanées voisines; arrachez une dent, l'alvéole s'oblitère. « Dans ces cas, c'est la cessation de l'extension naturelle qui détermine la contraction; dans d'autres c'est la cessation d'une extension contre nature. Une application rendra ceci beaucoup plus sensible. Prenons un organe où se rencontrent toutes les espèces de contractililé, un muscle volontaire, par exemple. Ce muscle entre en action : 1° par
l'influence des nerfs qu'il reçoit du cerveau, c'est la coniractilité animale ; 2» par l'excitation d'nn agent chimique ou physique appliqué sur lui, c'est la coniractilité organique sensible, l'irritabilité; 3° par l'abord des fluides qui en pénètrent toutes les particspoury porter lamalièredelanulrition, etqui y développent un mouvement d'oscillation partiel dans chaque fibre, dans chaque molécule, mouvement nécessaire à cette fonction, comme dans les glandes il est indispensable à la sécrétion, dans les lymphatiques à l'absorption, etc. ; c'est la contractilité organique insensible, la tonicité; 4° par la section transversale de son corps, qui détermine la rétraction des bouts divisés vers leur point d'insertion, c'est la contractilité du tissu, ou la contractilité par défaut d'extension*.» Les divisions faites par Bichat sont trop nombreuses peut-être; mais elles répondent- aux phénomènes qui dépendent de la contractihté musculaire, et nous avons cité ce passage, afin de montrer que la fibre musculaire tend constamment à se raccourcir, et que, par conséquent, dans les vaisseaux sanguins, le calibre se rétrécit en dehors de toute contraction active. Lorsque le sang n'arrive plus en grande quantité, les artérioles prendront donc d'elles-mêmes un volume plus petit, et pour expliquer ce fait il n'est point nécessaire d'avoir recours à la contraction des fibres musculaires qui entrent dans les parois de ces artérioles. D'ailleurs, des vaisseaux sanguins restent ainsi rétrécis pendant un temps souvent très-long, et il faudrait admettre alors que contrairement à tout ce que l'on connaît des propriétés des fibres musculaires, celles qui entrent 'dans les parois des vaisseaux sanguins peuvent rester contractées d'une manière permanente. Dans un mémoire lu à la Société de biologie (août 18G4), M. Robin explique l'érection par l'action sur la circulation des nerfs vaso-moteurs; mais il ajoute avec raison : « Ici, pas plus qu'ailleurs, les muscles ne sont le siège des contractions uniformes et d'une longue durée, dont on a invoqué l'existence, contradic-
1 De la Vie et de la Mort, p, 102, 1805.
toirement à tout ce que l'on sait de la conlraclilité. » Et ailleurs : « Les causes de la flaccidité de ces organes sont la réplétion incomplète du réseau capillaire, abandonnant à leurs piopres flexibilité et extensibilité les trabécules du tissu et l'enveloppe des organes premiers qu'il forme. »
Ainsi donc nous sommes loin de ne pas considérer le grand sympatliique comme nerf vaso-moteur. La célèbre expérience de Claude Bernard est pour ainsi dire complètement hors de cause, seulement nous croyons qu'elle a été trop généralisée, et nous affirmons que si les fibres musculaires qui constituent les parois des vaisseaux ont par leur contraction ou leur dilalaliou une action réelle sur le cours du sang, celui-ci, à son tour, peut avoir sur le calibre des vaisseaux une influence très-notable et trèsfréquente; en un mot qu'il y a une action réciproque des parois sur les liquides qu'elles renferment, et de ceux-ci sur les parois. Cette action réciproque est la conséquence, d'une part, de l'élasticité et de la contractilité des parois; d'autre part, de l'influence sur le cours du sang de plusieurs causes indépendantes de l'action "des parois. Nous allons citer quelques exemples afin de mieux démontrer ce que nous avançons.
En exerçant sur une partie quelconque de la peau une légère ])Yession, on y o'il immédiatement cette partie devenir blanche, et celte partie blanche a tout à fait la forme de l'objet appliqué ; elle est ronde si l'objet est rond, carrée s'il est carré, etc. Or, si d'un côté ou songe à la lenteur de la transmission des excitants aux fibres musculaires lisses, et de plus à la difficulté de faire cette excitation et d'un autre côté à la promptitude de l'effet que nous signalons, et à la faiblesse de l'excitant, il est impossible d'admettre que dans ce cas, les fibres musculaires des capillaires se soient contractées, et que leur contraction ait été assez énergique pour chasser tout le sang renfermé dans les vaisseaux. Il nous paraît plus simple et plus logique d'admettre que la légère pression effectuée sur la peau a empêché le sang de traverser les capillaires de celte partie, et c'est pour cela que la tache blan-
che a pris la forme de i'objel qui a exercé la pression, car nous ajouterons que les fibres musculaires lisses ont en général des contractions vermiculaircs et qui s'étendent de proche en proche. Si la pression a été plus forte, au lieu d'une tache blanche apparaît une ligne rouge. Pour expliquer ce phénomène, M. Marey admet qu'immédiatement après la contraction, les fibres musculaires fatiguées sont momentanément paralysées et se laissent distendre par le sang. Nous pourrions objecter qu'il est assez étonnant qu'après une contraction assez faible et de peu de durée, les fibres musculaires soient épuisées et paralysées, que dans ces circonstances, les fibres musculaires striées ne se paralysent jamais, que pour qu'une fibre musculaire soit paralysée il faut une action assez énergique et suffisamment prolongée, mais afin de mieux montrer combien tojis les faits ne rentrent point dans la théorie que défend M. Marey avec tant détalent, nous l'opposons à lui-même.
C'est ainsi que, page 318^, pour expliquer la contraction vasculaire qui suit le relâchement produit par la chaleur, il dit : « Ne peut-on pas supposer que le tissu contractile des vaisseaux, ayant cessé d'agir pendant un certain temps, a acquis par le repos une force plus grande, force qui' se traduit par une contraction plus énergique dès que la cause du relâchement a cessé? » tandis que, page 322, en citant l'expérience suivante : Si l'on plonge la main dans une cuve à mercure et qu'on l'y tienne pendant quelques minutes, aussitôt qu'on la retire, la main est extrêmement pâle, mais bientôt on la voit rougir et se gonfler d'une manière très-évidente, — M. Marey ajoute : « Il nous semble que l'explication la plus naturelle de ces faits est d'admettre que la conlraclilité des vaisseaux réduite pendant un certain temps à l'inaction complète, s'est affaiblie temporairement. »
Donc, dans un cas, le repos donne aux contractions musculaires un surcroît de force ; dans l'autre cas, le repos détermine l'affai-
Physiologie médicale de la circulation du sang.
blissement de ces mêmes fibres, et il est à noter que le repos est de même durée. Cette contradiction prouve bien que, dans ces différents phénomènes, ily a autre chose que la seule contractilité des vaisseaux, et c'est là ce que nous cherchons à prouver.
§ m. De l'action de la chaleur et du froid sur la circulation en général. — Dans un travail antérieur nous avons déjà cherché à démontrer que la chaleur agit sur le cœur et non sur la circulation périphérique ; qu'elle augmente la force initiale, et par suite la fréquence et l'ampleur du pouls. Nous ajouterons ici que la chaleur nous paraît avoir une action directe sur le sang des capillaires, en lui donnant plus de vitalité, plus de puissance de mouvement autonome. Ce ne sont pas seulement les globules qui, ayant dans les capillaires des mouvements plus rapides, facilitent par cela même l'écoulement de la partie fluide du sang, mais cette partie fluide elle-même acquiert plus de vitalité, car la chaleur est la condition indispensable de toute espèce de mouvement quel qu'il soit. Burdach a observé que les globules du bord d'une goutte de sang étaient immobiles, tandis que ceux du milieu montaient et descendaient avec la même vivacité que dans les capillaires, jusqu'à ce que la goutte se fût refroidie entièrement. Haller avait déjà observé quelque chose de semblable, puisqu'il a vu que les globules du sang agglomérés sur un point se séparaient les uns des autres à l'approche de la flamme d'une bougie. — Suivant Dutrochet, les globules du sang sont mis en vibration par la lumière solaire. — Signalons comme rapprochement que Bauer, Faraday ont constamment vu la chaleur de la main être la cause du mouvement de grumeaux d'albumine ^.
1 Étude critique des tracés obtenus par le cardiographe et le sphygviographe, p. 47 et suiv.
2 Burdach, Physiologie, t. IV, p. 37S. Poiseuille pensait que le froid augmentait l'adhérence du sérum aux parois des vaisseaux, et que la chaleur diminuait celte adhérence. Dés lors, la couche immobile du sérum, devenant plus uu moins épaisse, rélrécissait plus ou moins la partie perméable aux globules.
Enfin, afin de montrer que, clans certaines conditions, une force motrice propre appartient au sang lui-même, nous citerons: la circulation placentaire, car le sang se rend des membranes dt l'œuf au cœur de l'embryon avant que les membranes aient reçi. du sang venant de l'embryon. Ou a trouvé des embryons sans cœur et qui, cependant, étaient développés, du moins en partie, d'une manière complète. — Chez les poissons, il existe, entre le cœur et l'aorte, des vaisseaux capillaires et les veines branchiales. — La marche du sang continue pendant' quelque temps, même dans les parties mises hors de toute communication avec le corps, ce que l'on peut constater sur tout lambeau détaché du corp; d'une grenouille.
Nous croyons donc, avec Burdach, que le sang possède par luimême une certaine force motrice, indépendante de l'aclion du cœur, de la contraction des vaisseaux sanguins, et de ce qu'on a appelé Islvis à tergo ; seulement, au lieu d'admettre, comme Burdach, que ce mouvement dépend d'une action vitale spéciale, nous croyons que la cause en est purement physique et qu'elle dépend de l'actiun de la chaleur sur les mouvements de toute espèce de liquides, qu'ils soient vivants ounon. Certainement cette puissance de mouvement autonome est très-faible, et s'il est vrai que la chaleur l'augmente, il faut également considérer que la chaleur augmente la force du cœur et la contractilité des vaisseaux, et que le froid diminue ces mêmes actions. Quoi qu'il en soit, il est certaio que le froid empêche la circulation du sang, et que la chaleur la favorise; au microscope on voit manifestement le froid, non-seulement déterminer un resserrement des capillaires, mais le peu de sang qui arrive possède un mouvement très-lent, tandis que ce mouvement est très-rapide lorsqu'on échauffe les parties. Le froid appliqué sur un membre peut, si son action est longtemps prolongée, en déterminer là gangrène ; il empêche l'arrivée du sang et maintient stagnant dans les veines le sang qui s'y trouve. Dira-t-on que le sang ne peut arriver dans les vaisseaux parce que la contraction^ de ces derniers est tellement énergique qu'elle
s'oppose au passage des globales? Mais les artères d'un fort' calibre ne sont point complètement rètrécies, et cependant le sang n'y arrive point; et d'un autre côté, comment admettre qu'alors où toutes les parties sont privées de vitalité, que faute de chaleur tout phénomène a cessé, que la nutrition est abolie, que tous les éléments anatomiques s'altèrent ou tout au. moins ont perdu leurs propriétés physiologiques, comment admettre, dis-je, que la contraction des fibres musculaires lisses, ce phénomène essentiellement vital, subsiste seul? Le froid, c'est la paralysie, la mort; jamais il n'a favorisé les phénomènes qui dépendent de la vie 1
« Dans les autopsies faites sur l'homme, après des cas de congélation, on a trouvé qu'il y avait une véritable stase du sang dans les gros vaisseaux du corps, et que ceux de la peau étaient vides; de là sa pâleur. Guérard ajoute que les cavités droites du cœur et les veines, ainsi que les vaisseaux cérébraux,' sont gorgés de sang ^ »
Le froid arrête donc le cours du sang, comme il arrête toute espèce de mouvement de totalité ou de molécules ; il empêche le sang d'arriver en grande quantité au cerveau, d'oiî la tendance insurmontable au sommeil, la perte de la sensibilité ; il l'empêche d'arriver aux muscles, d'où l'engourdissement, la faiblesse. A plus forte raison les parties périphériques, la peau, doiventelles rester complètement exsangues.
Remarquons qu'il y a des cas où le froid, au lieu de déterminer la pâleur de la peau, en détermine au contraire la rougeur, Cela a lieu lorsque les mouvements nécessitent une circulation rapide ; alors le sang arrive jusque dans les capillaires et dans les veines, mais le froid extérieur empêche son retour vers le cœur, et il reste stagnant dans les parties périphériques exposées au froid. C'est ainsi qu'en hiver les différentes parties de la face sont trèsrouges lorsqu'on marche à l'air extérieur. Rien ne prouve mieux
1 Pouchet {Journal de l'Anatomie et de la Physiologie, de M. Ch. Robin, janvier 1866).
que cet exemple l'action du froid sur la circulation capillaire, gI combien, loin de faire contracter les vaisseaux, le froid les paralyse ou tout au moins empêche le cours normal du sang.
Par contre, la chaleur favorise le cours du sang ; le pouls est proportionnel à la chaleur de l'organisme, et chez les différents animaux, la circulation se fait d'autant plus rapidement que la température de l'animal est plus élevée. « On ne peut douter, dit M. Claude Bernard, que la production de chaleur soit en rapport avec la fréquence des pulsations et surtout avec la pression, lorsque l'on compare la rareté du pouls des animaux à sang froid avec sa fréquence chez les animaux à sang chaud, chez les mammifères et surtout chez les oiseaux.. Sans sortir. des mammifères, on voit chez les animaux hibernants, un abaissement notable de température coïncider avec un abaissement du pouls et une dimimition de la pression, comme nous l'avons depuis longtemps constaté chez les animaux auxquels nous avions coupé la moelle épinière. Le nombre des pulsations semble donc croître avec la chaleur ^ . »
I IV. Du développement de la chaleur par arrêt de la circulation. — Ainsi donc la chaleur augmente la rapidité de la circulation, car une partie de la chaleur se trouve transformée en mouvement. Réciproquement, si le mouvement vient à être arrêté en un point quelconque du système artériel, il y aura apparition de chaleur, le mouvement se relransformant en chaleur. Rappelons-nous que tout liquide en mouvement venant heurter contre un obstacle, s'échrmfife. Le même phénomène a lieu lorsqu'on arrête le cours da sang. M. Claude Bernard, en effet, a trouvé que lorsqu'on lie l'aorte abdominale chez les animaux, le sang devient plus chaud ^ au dessus de la ligature. C'est en partie pour la même raison, croyons -nous, que le sang de la veine rénale est plus chaud que celui de l'artère rénale, car celui-ci arrivant avec une grande vitesse et une grande pression, vient heurter, pour ainsi dire.
1 Des liquides de l'organisme, l. I, p. 222.
contre des capillaires où sa vitesse se ralentit beaucoup, et ce changement a pour résultat forcé une élévation de température. L'artère carotide interne, avant de pénélrer dans la masse cérébrale, forme un grand .nombre de coudes dans le tissu osseux du crâne ; on a dit que la raison d'être de ce trajet sinueux était de rendre les pulsations des artères cérébrales moins énergiques ; cela se peut, mais cette disposilion a certainement pour conséquence de rendre le sang de l'artère carotide interne plus chaud, par suite des chocs successifs qui out lieu à chaque coude.
On a observé l'augmentation partielle de température sur la cuisse d'un malade atteint d'auévrisme arlérioso- veineux ; or, dans ce cas, le courant artériel centrifuge rencontre le courant veineux centripète^ et de ce choc résulte le ralentissement de la masse sanguine artérielle, et par conséquent l'augmentation dé la température.
« On a également rencontré cette élévation de la température feu'r lés membres affectés de phlébite aiguë et chez les phlhisiques, dont les membres inférieurs s'œdématient sous l'empire d'une phlébite obscure qui amène l'obhlération de la veine par des caiUots sanguins. Nous y avons constaté plusieurs fois avec le thermomètre une température supérieure à celle du membre opposé. Dans la lymphangite bornée à uu membre, ce même accroissement de chaleur est rïianifeste, ainsi que dans les tissus atteints d'érysipèle, de phlegmasie congestive ou phlegmoneuse , enfin sur la limite des parties mortes et \ivanles, dans la gangrène partielle. Nous avons peine à nous expliquer pourquoi la chaleur s'accroît lorsque la circulation est gênée dans un membre dont lés veilles sont comprimées par des tumeurs ou oblitérées pâr des caillots »
L'exjphcation de ces faits se trouve facilement dans la théorie i mécanique de la chaleur, car tout obstacle au mouvement du
1 Monneret, Pathologie générale, t. Il, p. 14.
sang détermine de la chaleur. Les chiffres suivants, empruntés à M. Cl. Bernard, démontrent ce fait d'une manière incontestable ^ Veine porte