De la thrombose cardiaque dans la diphthérie
Certes, c'est un fait d'observation fréquente, journalière que de trouver des caillots dans le cœur des sujets dont on fait l'autopsie dans les hôpitaux. Ce qui est plus rare, c'est de rencontrer des caillots cai^diaques adhérents, résistants, d'une assez g^rande consistance, très-évidemment formés quelque temps avant la mort, si bien que Grisolle (1) a pu écrire qu'il n'a rencontré dans le cœur des sujets morts de pneumonie, que dans le cinquième des cas, des caillots tout à fait décolorés, denses, élastiques. A part les maladies purement inflammatoires, c'est dans l'état puerpéral, la phthisie, le cancer et les cachexies de toute espèce, que surviennent le plus souvent, suivant les auteurs, des modifications dans la composition du sang", modifications qui favorisent la séparation d'une partie de la fibrine et son dépôt dans le cœur ou dans les vaisseaux. Dans les fièvres et les maladies épidémiques, infectieuses, ou peut encore ren-
(1 Traité pratique de la pneumonie ; Paris, 1841.
contrer, quoique plus rarement, des concrétions polypiformes du cœur.
Ces concrétions ont-elles été sig-nalées ég-alement dans la diphthérie? Les divers auteurs français qui ont écrit des ouv^rag-es didactiques sur les maladies des enfants n'en font aucune mention, pas plus que les livres de Patholog'ie interne, qui sont entre les mains de tous, dans leurs chapitres relatifs à la diphthérie. Dans quelques ouvragées classiques à l'étrang-er, cette lacune a été comblée dans ces dernières années en partie du moins, tels sont ceux de Reynolds, de Meig"s, etc. (1).
Quant aux faits isolés ou réunis que nous avons pu relever dans les différents journaux français et étrang'ers, nous les examinons ici; voici l'énumération dans l'ordre chronolog'ique où ils se sont produits. Il paraît que ce serait au D'" Werner (2) de Linz, ville d'Autriche, que reviendrait le premier l'honneur d'avoir parlé de la mort subite dans la diphthérie par la formation de concrétions cardiaques. Plus tard en Allemag'ne, un médecin fort disting^ué, nommé Winkler (3), a rapporté, dans une brochure, trois cas semblables qui sont survenus chez des individus atteints de diphthérie.
En Ang-lelerre, c'est Richardson (4) qui, selon nous, a tout d'abord appelé l'attention sur la différence qui existe entre les symptômes de la circulation obstruée et ceux de la respiration obstruée, tels qu'on les rencontre dans le croup diphthéritique. Après Richardson, le
(1) Diseases of Children. Meigs, p. 617.
(2) Gazette des hôpitaux. Linz, 4842.
(3] Die Blutklumpen dann der Hâutiger Brâune ; Wien, 1852. (4) Médical Times et Gaz., 8 mars 1856 ; Brit, med. Journ., 16 février et 7 avril 1860,
D' Barry (1) de Timbridg-e Wells a rapporté des exemples de coag-ula fîbrineux, siég'eant tous dans les cavités du cœur. L'année suivante, M. Smith (2), dans une lettre publiée dans le Médical Times^ dit qu'il est convaincu qu'il y a certains cas de croup dans lesquels on doit rapporter les symptômes plutôt à un état embarrassé du cœur qu'à une simple obstruction dans la trachée. M. Thompson (3) confirme cette opinion et écrit que sa propre observation lui ferait croire que les caillots fîbrineux sont la cause la plus fréquente de la mort dans la diphthérie. Trois années plus tard, le D" Rollo (4) cite le cas d'un soldat chez lequel avec l'exsudat caractéristique de la diphthérie du côté de l'arbre respiratoire, on a trouvé des polypes fîbrineux dans le ventricule droit. Si nous nous transportons un instant en Amérique, nous trouvons que Meig-s (5) a publié des observations de mort par concrétions cardiaques dans la diphthérie, et cet auteur croit évidemment que cette manière de mourir dans cette terrible affection, ou bien n'avait pas été reconnue, ou tout au moins n'avait pas été décrite. En 1858, M. Beau, qui ig-norait lui aussi les faits que nous venons de mentionner, a inséré dans la Gazette des Hôpitaux^ du 10 avril, une lettre sur un épiphénomène mortel de l'ang'ine diphthéritique. Il s'ag'issait de deux cas de mort par concrétions cardiaques.
L'observation 37 dans la thèse de Millard (6) nous
(1) Brit. med. Journ., juillet 1858.
(3) Médical Times, 1. 1, 1860, p. 23.
(4) Brit. med. Journ., 1863, vol. I, p. 215, cité par Reynolds.
(5) The American Journal of the médical sciences, avril 1864. (o) Thèse de Paris, 1858.
paraît pouvoir être attribuée à la même cause. Garnier (1) affirme que la formation rapide de ces caillots est une cause de mort prescfue instantanée et il en fournit plusieurs exemples (obs. 4, 16, 31, 45). Ajoutons à ces faits deux cas observés dans le service de M. Berg-eron, hôpital Sainte-Eug-énie, 1862, et rapportés en entier ainsi que les faits de Beau et de Meig-s*, dans la thèse de Gerlier (2) et nous aurons épuisé les faits qui ont été diag-nostiqués avant la mort et dont l'autopsie, sauf dans les cas de Beau, est venue confirmer un diagnostic si difticile à porter durant la vie. Maintenant si l'on se reporte à ce que dit M. Millard (3) sur l'altération du sang* chez les diphthéritiques, on serait amené à croire c[ue les caillots denses, fibrineux ne s'y voient pas au moins dans les cas de diphthérie g'rave, malig-ne.
« Les caillots que forme le sang* dans ces cas, ont, dit-il, à part teur mollesse, une sorte de ressemblance avec du raisiné trop cuit. » D'autres auteurs ont confirmé cette assertion depuis. Nous mentionnerons M. Peter (4), MM. Lorain et Lépine (5) qui disent que dans les formes le plus franchement infectieuses de la diphthérie, souvent on ne constate qu'un certain deg-ré d^ fluidité du sang\ Si maintenant nous nous reportons à ce que nous avons pu constater à l'hôpital Sainte- Eug'énie, pendant le dernier trimestre, sur les cadavres en assez g'rand nombre de sujets morts de diphthérie,
(1) Thèse de Paris, p. iiî, 1860.
:;2) Thèse de Paris, n» 135. 1866.
'?>] Loc. cit.
(4) Thèse de Paris, n» 270, p. "21, oLs. 12, 1859.
(o) Art. Diphthérie, Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XI, p. G09.
nous sommes obligées de reconnaître que nous nous trouvons en désaccord avec les auteurs que nous venons ' . de citer, du moins pour l'état du sang* dans le cœur et \i^'' surtout dans le cœur droit.
Dans cette portion de l'org'ane central circulatoire, nous avons vu, dans nombre decas, des caiUots presque entièrement fîbrineux, ou même entièrement fibrineux, consistants et présentant des sig*nes sur lesquels nous insisterons dans le cours de ce travail et qui nous ont convaincu qu'ils étaient formés plus ou moins long^temps avant la mort. Quant au sang* contenu dans les vaisseaux de l'abdomen," ainsi que dans ceux de la racine des membres, conforme en cela aux auteurs cités, nous l'avons vu quelquefois d'aspect trouble et lég'èrement bourbeux, plus souvent fluide et remplissant en partie le calibre des artères. Dans ce que nous avons écrit sur la fréquence des concrétions fibrineuses dans le cœur des sujets morts de diphthérie, nous avons montré que nous ne sommes pas seuls dans notre manière de voir. Des auteurs recommandables ont vu ces concrétions, et MM. Richard son et Milner Barry leur ont attribué une influence au moins aussi considérable sur la mortalité excessive (jui a lieu dans la diphthérie qu'à l'obstruction si fréquente, comme on le sait, de l'arbre respiratoire.
Le plan de notre thèse sera des plus simples. Dans un premier chapitre nous traiterons de l'anatomie et de la physiolog^ie patholog^ique du caillot sang-uin, nous appuyant sur des faits que nous-même avons observés, pour aborder ensuite lasymptomatolog-ie; nous verrons alors si l'on peut arriver à reconnaître sûrement la présence d'un caillot dans le cœur, et si cette présence, une fois reconnue, ne peut pas dans certains cas faire
naître dans l'esprit du médecin, des doutes sur l'opportunité de l'opération de la trachéotomie. Puis, arrivant au diag-nostic, nous chercherons, g-râce aux symptômes observés, à disting-uer les accidents dus à la thrombose cardiaque de quelques maladies avec lesquelles on pourrait les confondre. Enfin, après nous être arrêtés quelques instants sur la pathog^énie et le mécanisme suivant lequel se forment les caillots dans le cœur, nous terminerons notre travail par quelques indications thérapeutiques.
Puissent nos efforts nous mériter la bienveillante indulg"ence des maîtres vénérés qui nous écoutent, et leur témoig-ner de la vive sympathie que nous ont inspirée leurs savantes et inestimables leçons. •