De la Tour
La ville de Saint-Quentin va procéder prochainement à l'inaugiiration d'une statue en bronze du peintre La Tour. J'ai hâte de dire qu'un sentiment de reconnaissance entre pour moitié au moins dans le sentiment d'enthousiasme artistique que les Picards montrent à l'heure qu'il est pour le pastelliste. En mourant , La Tour fit des donations importantes à la commune; il s'occupait des femmes en couches, des orphelins, de l'éducation des enfants du pauvre, et il montrait ainsi Ips leçons d'humanité qu'il avait puisées dans la fréquentation des encyclopédistes. Supposez un Greuze riche mettant en actions ses tableaux moraux !
Sur ses vieux jours, le peintre devint un Monthyon vis-à-vis de ses compatriotes. Sans cette circonstance, il serait difficile d'expliquer par quels raisonnements le conseil municipal d'une ville purement industrielle serait amené à voter la statue en bronze d'un peintre en paslel. Le charme des crayons de La Tour ne suffit pas pour qu'un homme soit tout d'un coup coulé en bronze et exposé aux yeux de la foule sur une place publique. Où serait l'enseignement? sinon de frapper les jeunes esprits avides de gloire facile et les lancer dans le monde des arts déjà si rempli d'êtres inutiles. On comprend que quatre villes se disputent l'honneur d'avoir donné naissance à un Gultcnberg , et que toutes les quatre, jalouses, dressent des monuments à h gloire de l'inventeur de l'imprimerie. Un monde de réflexions s'empare de l'étranger qui passe auprès de la statue : une pensée est sortie de la tête de l'inventeur mystérieux qui a réalisé peut-être naïvement, sans en de-
viner la portée, une des plus grandes machines de la civilisation. Mais quelle idée peut 'emparer de la foule devant l'image d'un peintre en pastels ?
Le culte des grands hommes ne saurait descendre ainsi de degré en degré ; où s'arrêterait-on dans la fonte des statues ? où trouverait-on assez de bronze? La France si riche en artistes de talent, ne deviendraitelle pas une forêt de statues? Déjà une grande épitaphe de marbre noir à l'honneur de La Tour tient un pan de muraille de la cathédrale; le musée porte son nom ; on montre la maison de La Tour ; il y a la rue de La Tour ; n'était-ce pas assez pour la gloire du pastelliste?
Le socle de la statue de bronze pourra répondre en quelques mots. Que sur un des côtés soient inscrits ses titres d'académicien et de peintre ; mais que sur le piédestal de face, à l'endroit le plus visible, soient gravés profondément : Il fut le bienfaileur de l'humanité souffrante. Alors l'artiste servira d'ombre à l'homme généreux , et la pitié pour les malheureux marchera avant les qualités de crayons gracieux.
La Société académique de Saint-Quentin a proposé une médaille de trois cents francs à l'auteur du meilleur poëme en l'honneur du peintre.
Encore une série de mauvaises poésies qu'on s'efforce de faire éclore !
Les Mercure et gazettes de l'époque sont remplis de petits vers , de petits quatrains, de petits couplets bons tout au plus à chatouiller l'orgueil du pastelliste de son vivant. On en connaît du chanoine Mongenot , du sieur Pesselier , du sieur Laffichart , du chevalier de Saint- Jory. A peine oserait-on citer dans un travail étendu ces sortes de sottises rimées , et nous allons avoir un poëme couronné en l'honneur de La Tour. Passe encore pour un seul ; mais les concurrents ne laisseront pas dormir dans leurs pupitres les fruits rimés de leurs riches imaginations. Tous les Lesguillon de Paris, sans compter les Lesguillon de province , à l'heure qu'il est , ont la tête en feu , s'arrachent les quelques cheveux qui leur restent, se rongent les ongles, renversent leurs encriers , déclament à haute voix des alexandrins et usent leurs dictionnaires de rimes aux mots peinture, pinceau, pastel. Car ta poésie de concours ne mène qu'à ceci : faire vendre des dictionnaires de rimes. Comment peut-il en être autrement?
On annonce un concours deux mois avant l'ouverture? les beaux esprits qui en vivent s'inquiètent de deux choses : 1^ du sujet, 2° du prix. Le prix vient d'abord en primo , et le plus souvent le sujet n'arrive qu'en secundo. — « Une médaille de trois cents francs , lisent-ils. » Les poètes rétléchissenl qu'avec la facilité dont ils sont
doués, cinq cents vers demandent dix jouis à raison de cinquante vers par jour ; les plus consciencieux se donnent une quinzaine. Ensuite ils jettent un coup-d'œil distrait sur le sujet. Eloge de La Tow. Qu'est-ce que La Tour? La biograpliie Michaud va leur répondre. C'est une lecture prompte et facile; le canevas est trouvé; pendant la lecture se dessinent ces quelques mots qui sont les jalons du poëme : peinture, pinceau, pastels, crayons. Ne demandez pas autre chose à M. Bignan, à M. Lesguillon , les maîtres, les rois et les triomphateurs en matière de concours. Sortis de la lecture de Mich:md , \\s pensent à leur œuvre, Raphaël kur vient à Vidée. Ils connaissent la province et sont rusés ; ils compareront La Toui' à Raphaël. Les plus savants parleront peut-être de Titien. Us n'ont jansais été au Louvre regarder les pastels de La Tour ; peu importe , ils ont à leur service des cartons pleins de mots qui ne sortent jamais sans épitliètes , do même qu'un homme est suivi de son ombre ; le prestige enchanteur est d'un effet excellent pour un peinlr'^, va donc pour le prestige enchanteur! Ainsi se fait mot par mol, adjectif par adjectif, vers par vers, rime par rime, phrase par phrase , un poëme de concours.
Le poëte est couronné par le maire , fêté et choyé par les académiciens ; il assiste à l'inauguration de la statue en lôte du cortège, et à cette heure suprême oii on enlève le voile , il rèvc qu*un jour lui aussi sera coulé en bronze et acclamé par une foule enthousiaste.
Que la muse de la poésie inspire les lauréats pour le poëme de La Tour , je ne demande pas mieux ; mais je crains que les lignes écrites aujourd'hui ce 27 septembre 1855, ne soient que trop justifiées à la distribution du prix à Saint-Quentin.
Une biographie étendue, des faits positifs, des recherches patientes sur le peintre , auraient plus servi à ia mémoire du pastelliste que les poèmes les plus sublimes. Si cependant les poètes désiraient étudier la vie de La Tour , voici quelques documents nouveaux très-importants qui arriveront heureusement trop tard pour aider à la confection de l'académique poëme.