CHAPITRE r
Mauricc-Queniirs de La Tour naquit à Saint-Quentin le 5 septembre 1704, dans une maison, petite place Saint-Quentin, côté de FimpassCo Son père était un musicien attaché au chapitre royal de la collégiale. A dix-huit ans, La Tour sortit du collège, malgré les instances de sa famille qui voulait le pousser dans une carrière raisonnable , ainsi que ses deux frères dont l'aîné était dans les finances et le cadet dans l'armée. Mais il avait le démon de Fart qui lui mettait toute la journée le crayon à la main bien plutôt que la plume ; après avoir pris quelques leçons de dessin à Saint-Quentin, il partit pour Rheims où il espérait trouver de meilleurs maîtres et des œuvres dignes d'être étudiées. Le sacre des rois de France attirait toujours à Hheims soit en curieux, soit en attachés^ quelques peintres qui laissaient des traces
de leur passage dans la ville, plus vraisemblablement des portraits que des tableaux dliistoire.
Ayant sans doute trouvé quelques sujets d éludes à Rlieims , c'est-à-dire ayant pu examiner dans les familles nobles la façon dont les maîtres traitaient le portrait à cette époque, La Tour parfit pour Cambrai qui élait alors le centre de grandes négociations diplomatiques. Y fiiî-il appelé ? Cela est présumabîe, les relations entre Saint Qiicniio et Cambrai élant faciles ; il n'est pas impossible qu*im ami de sa famille l'ait engagé à venir se mêler à cette noblesse riche qui devait trouver à se faire peindre un passe-temps précieux , au milieu d'une petite ville de peu de distraction. Il fit des portraits de grands seigneurs, entr'autros celui d'une ambassadrice d'Espagne.
a Maurice élait en apparence d'une compîexion faible : cinq pieds deux pouces étaient sa taille. Bien pris dans toute sa personne , il avait la démarche prompte et décidée ; il portait la tête haute. Son œil était vif, plein de feu j l'ovale de sa figure bien pris , les lèvres minces; très-recherché dans ses habits, il était d'une propreté exquise. »
Tel est le portrait qu'en a tracé son ami le chevalier Oucelly d'Esirées. Le biographe semble avoir eu en vue dans cette description La Tour homme fait; c'est un portrait âgé de trente ans; mais il est facile d'y retrouver le jeune peintre, l'œil vif, plein de feu, recherché dans ses habits. Ou sent dîfd que l'extérieur de l'artiste est séduisant: son seul défaut est d'être d'une complexioo faible en apparence ;
mais ce n'est pas im défaut, au contraire. Les dames de îa viile de Cambrai le pensaient ainsi, s'il fallait en croire le vieux chevalier d'Esîrées qui , en écrivant en ses dernières années ces souvenirs d'une main tremblante, s'est plu h vouloir nous faire croire 5 une aventure galante malbeureu" sèment trop connue pour être vraie.
La Tour fait la cour à une petite marchande de Cambrai ; la cœur de la petite bourgeoise se laisse aller ; mais il y a un mari jaloux qui ferme soigneusement les portes de la maison. Un matin, le peintre leçoit avis qu'un panier accroché à une corde l'attendra le soir et qu'il sera exhaussé jusqu'à la fenêtre de la dame. Oo devine le reste. C'est une bourgeoise vertueuse ; de concert avec son mari , elle a machiné cette comédie , et La Tour reste morfondu toute la nuit dans son panier. Le lendemain, jour du marché, tous les Cambraisiens vienn^înt se gausser du peintre suspendu ; le mari est content.
Il quitta Cambrai pour Londres : <r A Londres, a dit le chanoine Dupîaqoet qui a prononcé un éloge historique de La Tour en 1789, il fait marcher de front avec la pratique de son art l'étude des lettres, celle de la nature, de l'homme moral, de l'homme civil, de l'homme politique. »
On pressent en ces quelques lignes un pelnlre-philosophe ; La Tour avait dû connaître qoelqu'eneyclopédiste en province ; ce ne fut pas à Saint-Quentin, à Rheims, ni à Cambrai qu'il rencontra un philosophe ; peut-être cependant s'en était-il giissé quelqu'un oo quel(|u'opôtrc auprès des
diplomates de Cambrai ; peut-être aussi avait-il eiitondïî philosopher les grands seigneurs eux-mêmes , suivant la manie du temps. En tout cas , que ce fùl à Londres encore plein du souvenir de Voltaire , toujours esl-il que La Tour annonce un enthousiaste futur d'Heîvétius, de Ilaynal, de d'Huibach, de Morelly, et il se couchera bientôt avec un Code de la Nature tout grand ouvert.
Le grand mouvement des encyclopédistes n'avait pas éclaté; mais de telles idées circulent partout bien avant qu'elles ne soient fixées dans le livre^ elles sontîvl'étal latent chez quelques esprits ; d'ailleurs nous laissons au chanoine Duplaquet celle phrase de sa biographie ({ui montre le peintre déjà philosophe à Londres, dans sa jeunesse.
L'Angleterre devait peu convenir à une nature toute IVançaise, spirituelle et moqueuse : La Tour vint s'installer à Paris, apportant sa malice picarde et taquine qui le poussa à débuter en se posant comme peintre anglais» II n'avait, dit-on, que vingt-trois ans à son arrivée à Paris ; il ne faut pas croire que la célébrité le prit au collet à son entrée. Les lacunes de la part des biographes sont impardonnables : ils vous montrent en dix lignes l'homme qui naît, qui sort du collège, qui va à l'étranger, qui revient en France et tout de suite accablé d'honneurs. 0n voit rarement un biographe s'inquiéter des dix ou quinze années d'obscurité, les plus belles de la vie d'artiste. Ce sont là les combats, les doutes, les recherches, les grands travaux, les discusaions, la misère souvent qui fait de l'art celle belle pria-
cesse des contes de fées dont on ne peut obtenir la main qu'après avoir vaincu les plus grands obstacles.
La Tour ne parut pour la première fois en public qu'au Salon de 1757. 11 était né en 1704 ; il avait donc trente-trois ans ; si on s'en rapporte à des biographes qui l'amènent à Paris à l'âge de vingt-trois ans, il fat donc dix ans ù lutter avant d'exposer. L'art du peintre ne trouvait pas les laciiilés offertes aujourd'hui à tout jeune homme qui envoie sa toile à l'exposition, laissant au public et à la critique le droit de juger son œuvre. La peinture d'alors était une maîtrise : l'exerçait qui pouvait , mais ne la montrait pas qui voulait.
C'est à cette époque que des associations d'artistes qui voulaient exposer leurs œuvres en public furent dissoutes par un décret de l Académie, qui ne permettait guères la publicité à tous ceux qui ne faisaient pas partie de son corps. Une petite exposition pariiculière fut tolérée : mais c'était comme une dérision. La compagnie de la Jeunesse (ainsi se nommaient sans doute les jeunes gens qui étudiaient sous certains académiciens), obtint d'exposer le jour de la Fête- Dieu , de six heures du matin à midi , ses tableaux et ses dessins sur la place Dauphine, en les accrochant aux tentures des tapisseries qui ornaient les maisons pour le passage de la procession.
Telle était la liberté de l'art : exposition en plein air de six heures du matin à midi, une fois l'an , pendant le passage d'une foule énorme qui avait bien autre chose à faire «jue de regarder la peinture et surtout d'en acheter.
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Sans doute , La Tour ne passa point par ces épreuves : ayant l'amour de l'instruction et bonne mine, bien tourné, connaissant assez son art pour en avoir vécu en province et ù l'étranger , il devait trouver plus facilement des relations qui le mettaient à même de mener une vie aisée. Les grands personnages qu'il avait peints à Cambrai et à Londres lui remirent probablement des lettres de recommandation pour quelques grandes maisons parisiennes; mais comme i! fut dix ans avant d'exposer au Salon, je trouve dans ce simple fait l'assurance qu'il eut à lutter contre ses confrères , contre la réputation qui met tant de temps à se rendre, contre la bourgeoisie , et contre son propre caractère.
La Tour eut surtout ù lutter contre lui-même : son portrait le prouve assez, quand même les biographes n'en auraient pas parlé. îl y a dans l'art deux sortes de gens : les prudents et les imprudents. Les prudents sont ceux qui pensent que la parole a été donnée à l'honmicpour déguiser sa pensée ; ils tournent au moins quatorze fois la langue avant de donner leur opinion, et leur avis sort de là flasque et broyé , sans caractère , sans relief et sans angle. Leur langage est ambigu , peut se prendre en bonne ou mauvaise part en même temps; leur avis est celui de tout le monde. Ils ne se compromettent jamais. Au contraire, les imprudents vous disent tout ce qui leur passe par la tête; ils ne craignent; pas de rompre en visière à chacun ; une fois à cheval sur une idée , ils s'y tiennent, et pour en tomber, il faut qu'on tue ridée avec eux. ïls ne reculent devant aucune plaisanterie,
dût-elïe leor faire le plus grand lort; les ennuyeux les mettent ù la torture et ils commettraient des crimes dans ces moments. Natures impressionnables, comprises seulement d'un petit groupe d'intelligences.
La Tour appartenait à la seconde classe, celle des imprudents : il mettait lui-même des bâtons dans les roues de son carrosse, et il ressemblait à un voyageur à pied qui , voyant un beau chemin droit , commanderait qu'on le garnît de grosses pierres pour sa plus grande satisfaction. La Tour dut blesser bien des gens à son début ; lui qui plus tard donnait dt^s conseils au roi , il dut se faire bien des ennemis dans la bourgeoisie et dans la petite noblesse.
Le métier de peintre de portraits est surtout le plus dur des métiers dans les arts : c'est un chemin pavé d'écus pour les êtres sans conscience qui sacrifient leur volonté à celle du modèle , qui se mettent aux genoux de leur caprice , qui ont à leur service un dictionnaire pommadé de compliments et de flatteries. Un homme spirituel du dix-huitième siècle, Carmontelle , peintre et littérateur, a écrit un proverbe qui montre que la sottise ne change pas de forme et que les comtesses de 1730, quand elles faisaient faire leurs portraits, étaient aussi ridicules que les bourgeois de 1850. Dans le proverbe qui a pour iilre J près la pluie le beau temps ^ le peintre, M. Bernard, attend dans son atelier une comtesse qui lui a déjà manqué de parole cinq ou six fois depuis que son portrait est commencé. Arrive un petit abbé admirateur de la comtesse. Il regarde le portrait.
— 12 ~ l'abbé.
« A merveille , c'est cela. La comtesse trouve pourtant la bouche un peu grande , et il me semble que vous pourriez..,
LE PEINTRE
» Mais, Monsieur, on veut qu'elle rie.
l'abbé.
» Oui , J'entends bien , cependant...
LE PEINTRE
» Si je diminue la bouche, eile sera sérieuse, et le porlraii ne ressemblera pas.
l'abbé.
» Vous avez raison. Je lui ai dit tout cela ; c'est le diable avec les femmes , n'esi-ce pas , Monsieur?
LE PEINTRE
» Ah ! Monsieur , à qui le dites-vous?
l'abbé.
» Ne pourriez-vous pas un peu agrandir les yeux?
LE PEINTRE
» Mais, Monsieur l'abbé, en conscience, les a-t-elle aussi grands qu'ils sont là?
l'abbé.
» Je sais bien que non; mais pour la contenter, si vous pouviez.
LE PEINTRE
» Ne voyez-vous pas, Monsieur l'abbé, qu'il n'y aurait plus de proportions dans celte tôle? Puisque le périrait ressemble et qu'il est agréable , que veut-on de plus ?
l'abbé.
s Moi , je pense comme vous , je lui ai dit.,. » La comtesse entre : elle est très-fatiguée, elle a passé sa journée à parcourir les magasins.
LÀ COMTESSE
« Monsieur, où faut-il que je me mette?
LE PEINTRE
» Ici, Madame,
LA COMTESSE
» Comme cela.
LE PEINTRE
» Un peu plus de ce côté , à gauche „
LA COMTESSE
» Du côté de la porte.
LE PEINTREo
» Non , Madame , au contraire.
LA COMTESSE
î> Ah ! oui , vous avez raison ; c'est à droite ^ je ne sais ce
que je dis. Vous devez me trouver les yeux bien petits aujourd'hui , Monsieur, je n'ai pas dormi de la nuit. Où est donc le chevalier? Ah ! le voilà.
LE PEINTRE
» Madame, si vous vouliez seulement me donner un quartd'heure sans remuer, ce serait bientôt fini.
LA COMTESSE
» Oh! tant que vous voudrez; mais il faut que j'aille à l'Opéra aujourd'hui ; me tieos-Je bien?
LE PEINTRE
s  merveille.
LA COMTESSE
» Je me tiendrai comme cela tout le jour.
LE PEINTRE
» Allons , cela ira bien.
LA COMTESSE {se levant).
» Ah ! Tabbc ! je crois que j'ai quelque chose sous moi; voyez un peu,
LE PEINTRE
» Mais , Madame...
LA COMTESSE
» Non, non, il n'y a rien. Monsieur , ne me grondez pas ; Chevalier?