‹ De la TourChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Soil oeuvre au mii^ée du liovivi'e.

Il ne faut pas juger La Tour au Musée du Louvre : on risquerait d'en garder une fâcheuse opinion. Il y a plusieurs bonnes raisons, la première et la meilleure est la lutte impossible entre la peinture à l'huile et le pastel. Quel rôle peut jouer un art gracieux et coquet , un art de salon avec cet art robuste qui peut tout, le terrible et la galanterie , le dramatique et le passionné. La peinture à l'huile a les ressources du violon, l'instrument multiple qui peut chanter les larmes et la joie. 11 n'est pas besoin de voir toutes les salles pour se sentir sans impression devant un pastel; il ne faut que traverser une saile de peinture pour arriver à la galerie des dessins.

Les dessins proprement dits ne perdent pas à la comparaison ; ils sont autre chose que la peinture ; ils sont même quelquefois le bel enfant qui deviendra plein de vices en,

grandissant. Le dessin est moins l'œuvre de la main qii^ l'œuvre de la pensée; c'est le feu qui sort du cerveau et qui lance des fusées capricieuses sur le papier, c'est le premier baiser donné à une femme aimée, c'est le grain que sème le laboureur, c'est la pkime qui voie au vont et que l'oiseau recueille sur la tige d'une fleur pour construire son nid. Le dessin n'est quelquefois qu'un bégaiement pour le curieux; mais ce bégaiement renferme les plus douces modulations pour celui qui l'a créé.

Au contraire le pastel est une œuvre raisonnée ; elle n'a pas plus de spontanéité qu'un buste de marbre; elle a éîé étudiée et faite avec patience. En posant la question vertement , il est permis d'appeler le pastel un art de demoiselN». Car au fond cet art renferme un vice sérieux contenu généralemeni dans toutes les œuvres sorties du cerveau des dames. Le pastel n'est pas masculin.

11 a fallu un bien grand maître, Chardin, pour lui faire perdre un peu de sa tendresse. On voit au Louvre deux portraits au pastel, repiésentani tous les deux Cbardin en costume d'atelier , peints tous les deux par lui ; ces deux pastels sont les meilleurs que j'aie jamais vus. Mais Chardin au lieu de se servir uniquement de frottis, au lieu d'écraser avec son do«gt ou avec une estompe la pâte tendre du crayon, Chardin s'est servi de crayons sans doute un peu durs, il a rocédé par hachures ; mais aussi comme il a traité le papier ! Sans la glace qui protège la durée éphémère de ces portraits, yn verrait quelles bavochures a subies le papier, les mille

filaments qui s'enlèvent, el les désordres que ie peintre a apportés dans l'art du pastelliste. Chardin a donc introduit sa fermeté et sa vigueur de touche dans un art délicat et agréable ; et cependant Chardin n'a pu empêcher qu'un rayon de soleil , que la moindre humidité au premier jour ne viennent dévorer ces crayons fragiles.

La Tour compte huit pastels au Musée du Louvre, parmi lesquels il faut remarquer ceux de Marie Leczinska, Chardin, son propre portrait, M... . en habit noir et le fameux portrait de madame de Pompadour. Les autres, ceux de Louis XV, du Dauphin, de la Dauphine, du maréchal de Saxe , ne sont pas des œuvres d'une grande valeur. C'est surtout dans les deux portraits d'hommes, Louis XV et le maréchal de Saxe , qu'il est facile de voir l'effet qu'ont produit les crayons en voulant rendre des armures. Les pastels se sont brisés contre l'acier ; ce sont des armures d'opéra , des armures de carton. Le portrait de Chardin en habit noir çt en jabot, est fort éloigné des deux Chardin en lunettes et en abat-jour ; mais il a de la physionomie.

Le catalogue n'a pas conservé le nom de cet homme en habit noir, avec un cordon du Sainl-Espiit autour du corps, qui lient sur son genou un volume richement relié avec ses armes sur le plat ; la tête est fine et distinguée ; l'habit de velours est surtout très-bien peint et bien arrangé.

M. Sainte-Beuve a écrit d'après le iameux portrait de madame de Pompadour une notice trop exacte pour que je ne la cite pas dans son entier :

« Elle est représentée, dit l'auteur des Causeries du Lundis assise dans un fauteuil , tenant en main un cahier de musique , le bras gauche appuyé sur une table de marbre où sont posés une sphère et divers volumes. Le plus gros de ces volumes, qui touche à la sphère, est le tome iv de V Encyclopédie ; à côté se trouvent rangés un volume de l'Esprit des Lois y laHenriade et le Pastor fido, témoignage des goûls à la fois sérieux et tendres de la reine de ces lieux. Sur la table encore , au pied de la sphère, se voit un volume bleu renversé qui porte inscrit au dos : Pierres gravées ; c'est son œuvre. Une estampe se détache au pied , qui représente un graveur en pierres fines au travail, avec les mots : Pompadour seulpsit. A terre, au pied de la table, est un carton de gravures et de dessins, marqué à ses armes; on a là tout un trophée. Au fond , entre les pieds de la console , s'entrevoit un vase en porcelaine du Japon ; pourquoi pas de Sèvres? Derrière son fauteuil , et du côté opposé à la table , est un autre fauteuil et une ottomane , avec une guitare. Mais c'est la personne même qui est de tout point merveilleuse de finesse, de dignité suave et d'exquise beauté. Tenant en mains le cahier de musique avec légèreté et négligence , elle en est tout-à-coup distraite ; elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tête. Est-ce bien le Roi qui vient et qui va entrer? Elle a l'air d'attendre avec certitude et d'écouter avec sourire. Sa têie ainsi tournée laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce, et ses petits cheveux très-courts, délicieusement ondés, dont les boucles s'étagent et dont le

blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine. La lêie nage dans un fond bleu-clair qui, en général , est celui de tout le tableau. L'œil est partout satisfait et touché ; c'est de la mélodie plutôt encore que de l'harmonie. Une lumière tamisée et bleuâtre descend et glisse sur tous les objets. Il n'est rien dans ce boudoir enchanté qui ne semble faire sa cour à la déesse; rien, pas même V Esprit des Lois et V Encyclopédie. La robe de satin à ramages laisse place dans l'échancrure de la poitrine à plusieurs rangs de ces nœuds qu'on appelle, je crois, des parfaits contentements et qui sont d'un lilas très-clair. Elle-même a les chairs et le teint d'un blanc lilas, légèrement azuré. La soie , ces rubans, celte robe, tout cet ensemble se marie harmonieusement ou plutôt amoureusement. La beauté brille dans tout son éclat et dans sa fleur épanouie. La figure est jeune encore , les tempes ont gardé leur jeunesse et leur fraîcheur; la lèvre est fraîche également et n'a pas encore été flétrie, comme on dit qu'elle le devint pour s'êire trop souvent froncée et mordue en dévorant la colère ou les aff'ronis. Tout dans la physionomie, dans l'attitude, exprime la grâce, le goût suprême, l'aff'abilité et l'aménité plutôt que la douceur , un air de reine qu'il a fallu prendre, mais qui se trouve naturel et qui se soutiendra sans trop d'effort. Je pourrais continuer et décrire bien de jolis détails, j'aime mieux m'arrêter en renvoyant les curieux devant le modèle : ils y verront encore mille choses que je n'ose effleurer. » Le jour où il a fait ce pastel, La Tour était jaloux de la

grande peinture , j'entends de la grande peinture de portraits. Non-seulemeni il est sorti tout- à-fait du genre du pastel qui se sent déjà audacieux de faire un portrait à micorps, non-seulement il a fait un portrait en pied, mais un portrait historié. Car, si les accessoires tels que les tentures de l'appartement, la table, les livres, les meubles , les instruments de travail sont étudiés avec ce soin, le portrait se change en tableau. De La Tour a fait un tableau. C'est ce qui rend vraisemblable l'anecdote racontée par les biographes ; il ne voulait que personne entrât pendant qu'il peignait madame de Pompadour parce qu'il était inquiet ; s'il défait les boucles de ses souliers, ses jarretières , c'est qu'il veut être libre de ses mouvements ; s'il ôte sa perruque , c'est que le sang lui monte à la tête. C'est sa plus grande œuvre qu'il médite en ce moment. Il auia sans doute confié son secret à madame de Pompadour qui est au-dessus des préjugés, qui est quasi-philosophe, et la favorite aura permis à son peintre de s'arranger comme il lui plaira , puisqu'il a dans la tête l'idée d'une grande chose.

Malgré le mal que s'est donné le peintre, je préfère pourtant à ce pastel de grande taille une espèce d'ébauche d'après lui-même qui est au Louvre. Avec sa vesle bleue débraillée, ses rares cheveux sans perruque , son sourire un peu satyrique et un peu comédien , La Tour est juste dans la vraie ligne de son art. Un peu de poussière de couleur frottée rapidement sur du papier a suffi pour nous montrer un homme plein de vie et de malice , avec des yeux un peu

inquiets. Sous cette apparence d'ébauche se cache sans doufemi iravali sérieux^ car La Tour iravailîaU p«^iiibU;rat??H ; mais il n'en est pas nioias vrai que ce portrait est le meilleur des pastels de La Tour.

J'aurais pu retrooYer beaucoup d'autres pastels du même maître dar.s des galeries particulières, dans quelques musées de province et de l'étranger; mais c'est à Saint-Quentin qu'il faut aiier certainement pour connaître l'œuvre de La Tour; les portraits sont nombreux , authentiques , la ville les a reçus du fj ère de La Tour , et 15 seulement il est possible de l'étudier.

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